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fredericgrolleau.com


Rousseau, "Discours sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes"

Publié le 12 Septembre 2019, 08:19am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Rousseau, "Discours sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes"

"Car qu’un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un et l’autre donnera un nouvel avantage au géant." ROUSSEAU 

 

The Little Adrien le plus petit Nain du monde entier  (69 cm) de retour d'Amérique avec le colos­sal Géant Hugo célèbre par sa grandeur  (2m30) et sa carrure puissante. nés à la fin du XIX ème siècle .

 

 

 

"Il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dont on a été élevé que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l'esprit, et non seulement l'éducation met de la différence entre les esprits cultivés, et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture; (...) Or si l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations et de genres de vie qui règnent dans les différents ordres de l'état civil, avec la simplicité et l'uniformité de la vie animale et sauvage où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d'homme à homme doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société et combien l'inégalité naturelle doit augmenter dans l'espèce humaine par l'inégalité d'institution."                            

 ROUSSEAU

 

 

Introduction

 

On pense souvent que certains ont des aptitudes ou des dons naturels qui expliquent et justifient leur réussite dans la société . C’est précisément  ce préjugé que ROUSSEAU va chercher à réfuter dans ce texte . Il s’interroge en effet sur l’origine des différences entre les hommes qui  débouchent sur l’inégalité d’institution.  Il affirme que les différences naturelles ne sauraient    instaurer l’inégalité  dans la société car elles sont dans l’état de nature « moindres » que dans l’état de société . C’est même, paradoxalement,  l’inégalité d’institution qui « augmente » l’inégalité naturelle !  Telle est la thèse paradoxale que soutient l’auteur dans l’extrême fin du texte . Le problème est donc de savoir d’où viennent les différences  parmi les hommes, de la nature ou de la société, comme le pense ROUSSEAU ? L’enjeu est considérable, car si on considère que les différences sont naturelles, alors l’inégalité sociale se trouve justifiée : les meilleurs occupent les meilleures places , mais si les différences n’ont qu’une origine sociale et que de surcroît, elles produisent des inégalités qu’on ne rencontre pas dans la nature, alors, elles sont injustes . C’est donc au fondement de l’ordre social que Rousseau nous invite à réfléchir .

 

 Comment l’auteur établit-il sa thèse ?

Dans un premier moment de la ligne 1 à 3, ROUSSEAU rapporte l’opinion commune concernant l’origine des différences parmi les hommes et qu’il considère comme une apparence : «  passent pour »

De la ligne 3 à 8, le philosophe illustre sa propre thèse à partir des différences physiques et intellectuelles que l’on rencontre habituellement : elles sont l’effet de l’éducation et des genres de vie .

Qu’est-ce qui justifie cette affirmation  et quelle est sa portée ? 

ROUSSEAU va montrer, par une comparaison,  que seul l’état de société peut produire des différences telles qu’elles se muent en inégalités qui, pourtant, « passent pour naturelles ». Tel est l’objet du dernier moment de « or » à la fin du texte.

 

 Explication :

 

Dans un premier moment, ROUSSEAU rappelle l’opinion commune concernant l’origine des « différences qui distinguent les hommes ».

Selon cette opinion, elles proviennent «  de la nature », nous dirions aujourd’hui qu’elles sont innées. ROUSSEAU considère que ce jugement est erroné et repose sur une apparence : « elles passent pour naturelles », alors qu’elles sont « l’ouvrage de l’habitude et des divers genre de vie que les hommes adoptent dans la société ». Autrement dit, ce que ROUSSEAU expose implicitement c’est que l’opinion commune renverse la cause de la véritable origine des inégalités : l’opinion commune prend pour naturel ou inné ce qui résulte de la société et qui est « acquis ».

 

Peut-on illustrer en quoi consiste ce jugement erroné ? Tel est l’objet du second moment .

 

          ROUSSEAU va nous montrer en quoi consiste les différences dont il vient de nous parler et d’où, véritablement, elles résultent . Il y a d’abord, les différences physiques, celles qui, en effet sautent aux yeux : la robustesse ou la délicatesse . Il est commun et très banal de considérer que cette différence est naturelle, quelle provient simplement de la constitution de nos propres parents et que « les divers genre de vie » , ni « la société » n’en sont cause . Les différences physiques ne sauraient qu’avoir une cause physique ou « génétique ». ROUSSEAU s’inscrit donc en faux contre cette opinion largement répandue . Il affirme clairement que la force et les faiblesse des corps provient non pas de la nature sur laquelle on n’a pas de prise, mais de « la manière dont on a été élevé », autrement dit, de phénomènes qui relèvent de l’action des hommes .

         Cette affirmation pose évidemment un problème car si les différences physiques ne sont pas innées mais acquises, peut-on savoir quand ce processus a eu lieu et ce qui l’a rendu possible ? Par ailleurs,  si comme l’opinion commune le pense, et comme on le constate généralement  : des parents robustes font de robustes enfants, n’y a-t-il pas  une urgence à connaître cette origine pour agir sur ses conséquences désastreuses ? En effet, si la force qui « passe pour naturelle » ne relève pas de l’hérédité naturelle mais d’un héritage culturel, n’y –a-t-il pas un risque que les différences s’accroissent de façon exponentielle au fur et à mesure que les générations se succèdent ? En quelles proportions les différences auront-elles évolué  au niveau des arrières- petits- enfants ? Ne risque –t-on pas d’avoir, d’un côté des enfants de plus en plus faibles et délicats et d’un autre des enfants de plus en plus forts ?  Et le jugement que nous porterons sur ces différences,  ne considérera-t-il pas comme nulles les causes « sociales », issues des différents genres  de vie que nous aurons menés ? Bref, L’ignorance des causes prétendant rendre compte de ces faits ne sera-t-elle pas renforcée par les apparences ?  Pourra-t-on seulement encore mesurer ces différences ? Ne serons-t-elles pas devenues incommensurables et l'héritage social dont elles sont le fruit  ne « passera » -t-il pas pour « naturel » et héréditaire ?

Nous sommes là au cœur de la problématique du texte qui s’interroge non pas seulement l’origine des différences que sur l’origine du jugement illusoire qui interdit l’accès à la vérité et qui vraisemblablement contribue au renforcement des différences par cette fabrication inconsciente (?) d’un prétendu destin .

 

         Mais qu’en est-il des différences intellectuelles, de la force et de la faiblesse intellectuelles ? « Il en est de même » répond ROUSSEAU. Ce qu’il précise mais que nous avions déjà noté à propos de la différence physique, c’est que la succession des générations ne peut qu’ « accroître » cette différence "à proportion de la culture"  et  ce qui n’était au départ qu’une différence individuelle, devient une différence sociale .  Ce qui n’était qu’une différence minime devient là aussi une différence notable car les arrière- petits-enfants «  des premiers » aurons des « facilités » qui seront autant d’obstacles pour les arrières petits enfants des « seconds ». Il y a une accumulation des forces de l’esprit qui s’effectue au cours des générations et qui donnent aux « premiers » des avantages qu’aucun individu même « doué », issu des « seconds » ne sera en mesure de rattraper .

ROUSSEAU, à ce stade du texte, ne s’est pas contenté d’affirmer une thèse adverse à celle de l’opinion commune, mais il a déjà expliqué les vraies causes des différences entre les hommes et comment l’accumulation de ces différences au cours des générations pouvait rendre raison du jugement illusoire de l’ opinion commune .  Le caractère évident de ces différences au niveau individuel nous rend  inconscients de leurs causes historiques et sociales. Et il en va ici, comme  pour le caractère évident du mouvement du soleil qui nous rend aveugle à notre propre mobilité.

 

Mais en quoi l’explication de ce processus et le jugement qui en ressort sont-ils fondamentaux ? C’est à ce stade qu l’on voit apparaître l’enjeu politique de ce texte et qui fait l’objet du 3 ème et dernier moment.

 

Comment éviter de tomber dans cette illusion qui consiste à renverser les causes des différences et à les prendre pour un destin ? Il s’agit ici de rendre compte de la véritable origine des différences  pour vaincre  le préjugé les concernant .

 Pour sortir de l’apparence qui nous fait prendre les différences liées à l’éducation pour des différences naturelles donc originelles, ROUSSEAU va comparer les différences  qui ont pu exister à l’origine, avant que les hommes ne vivent en société, avant donc l’apparition d’un ordre social non naturel .  « La vie sauvage » et naturelle des premiers hommes est caractérisée par « la simplicité » et « l’uniformité » des genre de vie . Lorsque la société n’existe pas, lorsque les lois n’existent pas, ni les différents « ordres » de la société,  qu’il n’y a pas d’agriculture : « tous se nourrissent des mêmes aliments »,  on cherche simplement à survivre et chacun se « débrouille », sans qu’à aucun moment, on ne puisse relâcher sa vigilance. En vérité, il y a peut-être des différences mais elles sont minimes car elles ne sont « que d’homme à homme », autrement dit, à chaque instant, elles peuvent se retourner, elles ne sont pas instituées, c’est-à-dire, artificielles et surtout héréditaires !  Paradoxalement, le passage de l’Etat de nature à l’Etat civil va instaurer un nouvel ordre, car l’instauration d’un pouvoir, du droit et de la propriété vont permettre aux différences naturelles minimes et toujours provisoires, car individuelles de devenir des différences extrêmes et définitives dépendantes de la classe sociale à laquelle on appartient .

L’instauration de ces différences change radicalement leur essence aux yeux de ROUSSEAU, car elles ne sont plus seulement des différences  mais des inégalités . Or ce qui distingue le concept de différence du concept d’inégalité c’est que le premier relève du fait  tandis que le second relève du droit . Qui plus est,  le second prétend non seulement expliquer mais et surtout se justifier par les premier : si les uns jouissent de privilèges sociaux c’est parce  qu’ils sont fondés sur des différences naturelles ! Il est juste que les meilleurs occupent les meilleures places, cela est conforme à l’ordre naturel . Mais l’explication de ROUSSEAU détruit cette explication et cette  justification : Il n’y a pas d’autre cause aux inégalités sociales que les inégalités sociales .Cette situation est d’autant plus injuste que la société ne se contente pas d’accroître des différences  qui préexisteraient dans la nature, une telle thèse  serait  banale et nous ferait retomber dans le préjugé dénoncé plus haut, ROUSSEAU affirme, non seulement  qu'elle les augmente ,  mais  qu’elle les produit ! Et quand la société produit des différences ce ne sont plus des différences mais des inégalités qui, par essence, sont « d’institution », c’est-à-dire artificielles, non fondées en nature .

Dès lors, nous sommes en mesure de comprendre la dernière phrase paradoxale du texte . Si la société institue les différences en inégalités, elle peut « accroître » par l’inégalité d’institution, l’inégalité naturelle ! Quand vous naissez dans une société déjà constituée et hiérarchisée, votre privilège peut bien vous  sembler naturel précisément parce qu’il est objectivement voire juridiquement héréditaire ! La société opère ce tour de force de faire passer pour naturel ce qui n’est que social ou culturel en inventant le concept aberrant d’hérédité instituée alors qu’il ne s’agit que d’héritage ! En fin de compte, ROUSSEAU dénonce  l’ordre social et montre comment il s’est forgé  . Il est  dénoncé comme un ordre qui dénature l’égalité naturelle entre les hommes : il est infondé et donc injuste !

 

 

CONCLUSION :

Ce texte renvoie au problème de l’origine des inégalités : sont –elles naturelles et innées ou culturelles et sociales ? Force est de constater que malgré la démonstration magistrale de ROUSSEAU qui opère une révolution analogue à celle de COPERNIC,  certains courants scientifiques semblent confirmer la thèse du caractère héréditaire de nos comportements, en invoquant la notion d’aptitude. Il existe une vision biologisante qui tend à s’accroître avec le progrès de la science et de la génétique.

Mais à la limite, en admettant que les individus aient des aptitudes différentes,  qu’il y ait des différences naturelles, tout l’enjeu est d’empêcher non pas  l’éclosion et l’épanouissement de ces différences qui peuvent être autant de talents utiles à tous mais d’interdire que ces différences individuelles ne  deviennent des inégalités sociales héréditaires, prétendument naturelles . C’est sans doute à ce prix qu’une société peut-être juste  mais cela exige en général, une Révolution.
 

 source :  http://la.chasse.aux.mots.over-blog.com/2015/10/explication-rousseau.html

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