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fredericgrolleau.com


"L'actualité"

Présentation et commentaire critique d'une copie de l'agrégation de philosophie sur le sujet "l'actualité" (2011) :

 

Le concept d’actualité recouvre un champ problématique précis qui ne doit pas être hâtivement confondu avec celui « des actualités », comme ensemble d’événements présents ou en train de se dérouler [trop rapide, et ce d’autant plus que « l’actualité » est un terme utilisé pour désigner l’ensemble des événements présents et importants], ni avec celui de présence comme simple réalité empirique donnée. Ce à quoi le terme d’actualité s’applique, en fait, c’est à un état : on parle de l’actualité au sens de l’être en acte d’une certaine compétence, par exemple, d’un savoir ou d’une technique, comme quand un musicien est réellement en train de jouer de son instrument et non de faire autre chose. En ce sens, l’actualité de l’être en acte est le corrélat de l’être en puissance, elle est un potentiel qui s’actualise à un certain moment du temps et pour une certaine durée, mais qui ne dure pas indéfiniment. Délimitée en tant qu’état corrélatif et alternatif, relativement à l’être en puissance, toute la question est alors de savoir quelles sont les relations, au sein de l’actualité, qu’entretiennent l’être en acte et l’être en puissance. La puissance n’est-elle qu’une privation de ce qui devrait s’actualiser, ou bien sa négation ? [Alternative bien posée, puis bien creusée ensuite, qui permet de fonder la problématique. Cependant, cette problématique manque de topicité : voir remarque suivante] Est-elle un corrélat nécessaire à l’être en acte lui-même, ou doit-elle être considérée comme sa contradiction logique ? [Formulation étrange : l’expression « corrélat nécessaire » est peu claire et peu satisfaisante, et d’autre part on voit mal qui pourrait affirmer que la puissance est la contradiction logique (ou même le contraire, ce qui serait malgré tout beaucoup plus exact ici) de l’acte. Il faut toujours se méfier de ne pas envisager des hypothèses que personne ne soutiendrait]. [Autre difficulté importante : cette copie ne distingue pas entre le sujet « L’actualité » et le sujet plus classique « Acte et puissance », d’où un problème de topicité]

            Ce qui signifie en définitive s’interroger sur la nature du réel lui-même [trop large ; heureusement, cependant, la suite explicite le sens de ce propos général] : être réel, par exemple, pour une maison, c’est avoir été construit et réalisé, et donc achevé. Autrement dit, l’actualité de la maison présuppose ici à la fois un plan d’exécution et le processus de réalisation qui effectue le projet architectural jusqu’à son terme. Mais on peut alors s’interroger sur le statut de l’actualité en tant qu’achèvement, et se demander si, pour être dite réelle, il faut parler de l’actualité finie d’une chose, ou bien si au contraire ce n’est pas dans le processus d’actualisation lui-même que réside la réalité même de la chose [Point très important et bien posé : l’actualité est-elle d’abord processus d’actualisation, ou bien produit (résultat) de ce processus d’actualisation ? C’est une question classique à propos de l’entéléchie aristotélicienne : voir par exemple les remarques de Bodéüs, qui traduit entéléchie par « réalisation » dans le De Anima] [Remarque sur le groupe de travail : j’avais pris soin l’an dernier de vous faire un cours sur le De Anima, en citant les passages les plus importants, dont ceux sur l’entéléchie ; j’avais également souligné à quel point c’était une référence importante, rentable et « à la mode ». Or, j’ai remarqué en lisant plusieurs copies sur « L’actualité » que très peu de mes étudiants avaient en fait intégré les connaissances minimales sur cette oeuvre. Il apparaît, de nouveau, que simplement écouter les cours ne suffit pas : un cours comme ceux que je fais ne prend sens que si vous effectuez les lectures minimales conseillées].
Quand un musicien interprète une partition, le morceau de musique n’a de réalité qu’actuellement, c’est-à-dire qu’en tant qu’il est en train d’être joué, ce qui signifie au contraire qu’il n’y a ici d’actualité et de réalité que dans l’actualisation elle-même [Excellent exemple, classique chez Aristote]. Or cette relation entre actualité et actualisation ne pourra cependant être posée que si l’on tient compte d’un troisième et dernier élément qui est l’agent lui-même du processus de réalisation en acte. Car l’actualité renvoie aussi à une forme d’activité dont il y a lieu de se demander en quoi l’actualisation lui est intrinsèquement nécessaire, et si ce faisant elle ne modifie pas l’agent lui-même. Car ce n’est par exemple qu’en forgeant que l’on devient forgeron, ou en agissant vertueusement que l’on devient vertueux ; ce qui signifie non seulement que seule l’actualité qui compte ici, mais aussi, que cela doit nous amener à nous demander si elle vaut par elle-même dans le moment de l’acte, ou si au contraire sa vérité et sa finalité succèdent à l’acte, et ne font plus alors de celui-ci qu’un moment accessoire, et de l’actualité qu’une modalité relative et non plus absolue. [La problématique est convaincante ici (bien que le problème de topicité se pose encore) : le candidat pose la question des rapports entre puissance et acte, qui semblent ne pas être des contraires, puis se demande si l’actualité ne résiderait pas en fait dans le processus d’actualisation (cad : quelque chose est en train de s’accomplir), qui est actualisation d’une puissance. Le plan, présenté dans le prochain §, suit cette problématique]

           

Pour répondre à ces questions, nous allons d’abord envisager la relation de l’être en acte et de l’être en puissance afin de voir si leur opposition et leur dualité ne constituent pas une relation essentielle et constitutive de la réalité. La question à laquelle nous tenterons alors de répondre est: n’y a-t-il de réalité qu’actuelle ? Dans un second temps, c’est autour de la notion d’actualisation que nous axerons notre recherche afin de savoir si c’est son actualité ou bien son achèvement qui doit être retenu comme élément constitutif des processus et du devenir. Enfin nous verrons comment l’actualité prend place au sein de l’activité et de l’action, dans ses relations à l’agent lui-même.

 

 

            L’actualité est souvent synonyme pour nous de présent et de réalité [Oui, et cela confirme que la première phrase de l’introduction est inexacte : « l’actualité » ne s’oppose pas, en réalité, à ce que le candidat a appelé « les actualités »]. Ce qui est actuel, c’est ce qui est réel, c’est ce qui a effectivement lieu, soit ce qui n’est pas simplement en puissance ou potentiellement donné. Pourtant, il ne faut pas confondre l’actualité avec la catégorie de l’événement et de ce qui se produit, car l’actualité peut d’abord être prise comme corrélat de l’être en puissance et s’entendre alors comme modalité de la façon d’être qui n’est pas exclusive, mais corrélative, de la puissance [ici, la spécification du sujet devient convaincante, en opposant « actualité » et « événement », ce qui est pertinent. Je rappelle que nous avions traité le sujet « L’instant » et avions, pour ce faire, examiné la notion très à la mode d’ « événement »] [Je rappelle aussi, non pas pour avancer une quelconque auto-justification, mais pour vous montrer comment il faut travailler, que j’avais dit, à trois semaines des écrits de l’Agrégation, qu’un sujet sur le temps, et peut-être sur le présent, était tout à fait possible, voire « dans l’air ». Conséquence sur la méthode de travail : vous devez bien tout écouter ce qui se dit en cours, et penser vos lectures en termes de sujets et de problématiques]. Alors que l’événement se produit ou ne se produit pas, c’est-à-dire est soit actuel, soit néant, l’actualité comme modalité de la relation acte-puissance signifie au contraire toujours que la chose est soit en  puissance soit en acte, c’est-à-dire existe et a une réalité effective, mais n’accomplit pas cette existence de la même façon. En effet, l’être en puissance, comme contraire de l’être en acte, n’est pas non plus le synonyme de possible ou de simple possibilité, termes qui ne renvoient tous deux qu’à ce qui n’est pas encore et n’a pas encore d’effectivité. Or ce qui caractérise l’actualité, c’est d’abord d’être effectivement présente et réelle : comment s’articule alors cette relation acte/puissance au sein même de l’actualité ?

            [Dans ce qui suit, le candidat développe le sens de l’actualité comme perfection, par opposition à une privation]

            En un premier sens, l’actualité peut signifier la position d’un état dont l’effectivité est marquée ou se distingue par une forme d’excellence ou de supériorité par rapport à son contraire, lequel, bien qu’étant lui aussi un état actuel, revient pourtant à la privation du premier. C’est, par exemple, le cas de la relation entre le dormeur et l’homme éveillé, entre le fait de voir en plein jour et celui de voir dans l’obscurité. Dans de tels cas, l’actualité signifie la réalité effective de la même disposition (à vivre ou à voir), mais effectuée de façon contraire, et l’état où la disposition est moins bien effectuée, ou effectuée dans une moindre mesure, peut-être qualifié d’état en puissance par rapport à l’être en acte d’un homme vivant, éveillé et voyant, c’est-à-dire qui réalise effectivement ces dispositions. Ces exemples, donnés très souvent par Aristote (De Anima III par exemple) [Trop imprécis. Il faut des références très précises], vont pouvoir nous aider à mieux comprendre ces rapports entre être en acte, être en puissance, et actualité.

            Quand Aristote désigne le dormeur comme un être en puissance, et le sommeil en général comme simple être en puissance [Vérifier], ce qui correspond chez lui au premier degré, relatif, de l’entéléchie (car nous allons voir qu’il y a chez lui deux types bien distincts d’entéléchie, l’une étant relative, l’autre absolue), il ne veut pas dire que cet état n’est pas réel ou simplement possible, potentiellement réalisable. Car le dormeur est bien, en acte, en train de dormir, de même que dans l’obscurité nous sommes encore en train de voir. Seulement, cet acte ne saurait se comprendre par lui-même et de façon absolue, mais seulement de façon relative, car il ne s’entend que relativement et renvoie à ce dont il n’est que la modalité privative : car pour pouvoir dormir, encore faut-il être en vie, mais faut-il ne pas être éveillé. La veille au contraire (ou la vision dans le cas de la lumière et de l’obscurité) ne peut être qualifiée d’acte ou d’être en acte que dans la mesure où c’est l’état qui réalise le mieux l’essence du vivant, car c’est à l’état de veille que les hommes et les animaux effectuent bien leur être, ce qu’ils sont et ont à être, et réalisent alors pleinement leur essence. L’être en puissance, au contraire, bien qu’étant lui aussi actuel, c’est-à-dire, réalisant encore l’essence (puisque le dormeur n’est pas mort mais seulement au repos), n’est cependant pas dans l’actualisation pleine et entière de cette essence. De même, lorsque l’obscurité nous empêche de voir et que nous n’y voyons rien, nous ne sommes pour autant pas aveugle, c’est-à-dire dépourvus de vision : nous réalisons bien notre faculté de vision, mais à l’inverse de sa positivité réelle puisque la vision ici ne donne rien à voir.

            Activité et passivité, position et privation, peuvent donc être prises l’une et l’autre comme modalités inverses, mais complémentaires, de l’actualité, la différence entre elles se faisant alors selon et dans la modalité d’accomplissement d’une essence, disposition ou d’une faculté – liées, ce point est important, à l’organisme et à la vie [Beaucoup trop imprécis ici : l’inverse n’est pas le complémentaire, donc la phrase doit être précisée ; en outre, la référence à l’organisme et à la vie est en effet décisive et joue un rôle de premier plan dans le De Anima, mais elle doit être amenée avec précision, car elle n’est qu’un cas particulier (certes très important) du couple puissance/acte. Le propos n’est donc pas du tout assez précis, assez progressif et assez argumenté ici] – et donc suivant la réalisation de celle-ci. Car ce qui est d’autant plus important, chez Aristote, c’est de distinguer la veille et le sommeil, comme contraires relatifs et constitutifs de l’acte et de la puissance, d’un second degré de l’entéléchie, en réalité préalable et constitutif du premier : celui de l’âme elle-même, c’est-à-dire de la puissance (au sens, ici, de « dunamis », et non de simple possibilité), d’une forme vitale qui doue l’organisme de vie (D.A., II). [Formulation qui demanderait plus de précision : l’âme est la réalistion seconde d’un corps potentiellement douté de vie. Voir DA II, 412a19 : « l’âme est substance, en tant que forme d’un corps naturel possédant la vie en puissance ; or la substance est réalisation ; donc l’âme est réalisation d’un corps de ce type-là »] Or cette entéléchie, qui est donc l’actualité elle-même comme ce qui rend possible la dualité des contraires et l’alternance de l’être en acte et de l’être en puissance au sein de l’actualité, n’a à proprement parler pas de contraire possible. C’est l’actualité pure de la toute puissance, la vie donc, la positivité de l’essence comme telle, dont le contraire n’est pas la privation mais bien la négation : la mort n’est pas le contraire de la vie – au sens où il ne peut y avoir d’alternance entre les deux, ni de génération de l’un à l’autre – mais sa pure et simple disparition. C’est pourquoi Aristote dit souvent qu’un homme mort n’est que l’« homonyme » de l’homme vivant : il n’en a plus l’essence, il est absolument autre (alors que le dormeur, lui, n’est pas à proprement parler un autre homme, et est encore vivant).

            Cette entéléchie fondamentale peut alors être définie comme actualité pure car elle ne supporte pas la contradiction ni la contrariété, et n’a aucune essence commune avec ce qui passe pour être son contraire, mais en réalité ne l’est pas, puisqu’il n’en est que la simple négation. Mais alors, si ce niveau absolu de l’actualité, qui précède et fonde toute relativité de l’acte et de la puissance (en tant que forme de privation donc, et non plus en tant que dunamis pure) ne peut pas provenir de son autre, comment peut-il être réalisé ? Si, à un premier niveau, l’état de la puissance peut-être actualisé et remplacer l’être en acte, en tant qu’il en accomplit une sorte de dégradation ou de diminution considérable, si la fatigue par exemple est ce qui nous fait passer de la veille au sommeil et rend le repos nécessaire, qu’est-ce que devient, au niveau de l’actualité principielle, la genèse de la forme, celle de l’entéléchie pure ? Aristote répond ici que seul un vivant, justement, peut engendrer un vivant, et que, de la même façon, on ne passe pas de l’état d’ignorance à l’état de savoir : seul l’enseignement par un autre qui connaît déjà (ou bien la lecture d’un manuel ou d’un livre où l’on apprend ce que l’on ne connaissait pas), peut nous faire passer à l’état actuel de « savant ». C’est donc dire que dans ce cas, l’actualité s’inscrit véritablement en rupture, se produit en discontinuité radicale d’avec son autre, et impose alors un autre type de relation à l’acte et à la puissance.

            Il y a en effet deux façons d’être savants en puissance, chez Aristote, mais une seule de l’être en acte. La première façon, c’est d’être tout simplement ignorant, non pas au sens absolu du terme (qui pourrait vouloir dire : incapable d’apprendre), mais au sens où l’on peut ne pas savoir telle ou telle chose ; la date de la bataille de Marignan par exemple. Mais alors, dans ce cas, la puissance signifie justement ici possibilité ou potentiel, car étant néanmoins doué de la faculté d’apprendre, l’ignorant dispose bien du moyen de se cultiver et d’apprendre (il n’est donc que potentiellement cultivé, mais encore faut-il qu’il apprenne). La seconde forme d’être savant en puissance, c’est justement d’avoir appris et de connaître, mais de ne pas faire usage actuellement usage de ce que l’on sait. Dans ce cas, la possibilité n’est pas celle du fait d’apprendre mais de mobiliser ses connaissances, d’en pratiquer l’exercice. Or être savant en acte, cela signifie d’abord faire effectivement usage de ses connaissances. Mais, quand l’homme de science par exemple joue de la flûte, le fait pour lui d’être actuellement musicien n’est en rien contradictoire avec sa qualité d’homme de science, qu’il ne cesse pas d’être pour autant.

            Ce qui signifie que la réalité d’une disposition (Aristote emploie ici le terme « exis » [hexis]) ne réside pas dans son actualisation, car le fait de ne pas exercer sa disposition ne la fait pas pour autant disparaître, ce qui serait incompatible avec le fait de pouvoir s’arrêter de l’exercer ou de l’exercer plus tard. Le contraire de l’actualité d’une faculté qui s’exerce n’est donc plus la privation ou la passivité (comme dans le cas des dispositions organiques et vitales), puisque ne pas l’exercer revient d’abord, dans ce cas, à faire autre chose (pour l’architecte, jouer de la flûte par exemple) mais nullement le contraire : car la faculté ou la connaissance, en tant qu’entéléchie pure ou du premier ordre, n’ont justement pas de contraire. En effet, le contraire d’une connaissance, ce n’est pas son oubli ou l’erreur (se tromper de date, par exemple en histoire, ou de résultat dans un problème mathématique) mais bien l’ignorance (ne pas savoir du tout, n’avoir aucune compétence en la matière).

            On s’aperçoit donc que, d’une part, la réalité n’est pas réductible à l’actualité au sens de l’être en acte, puisque être en puissance signifie d’abord, en quelque sorte, actualiser ou effectuer la privation ou le contraire de l’essence [à préciser]. Et d’autre part, on s’aperçoit que l’actualité elle-même requiert, pour être rendue intelligible en tant que réalité effectuée, une forme plus haute d’actualité essentielle et absolue [ces termes « essentiel » et « absolu » demanderaient une justification et une définition] qui rend à la fois possible aussi bien le passage à l’acte en tant qu’effectuation de l’essence comme telle, que son être en puissance en tant que degré amoindri ou dégradé de cette effectuation. La vie, en tant qu’actualité pleine et entière, rendant alors possible l’activité comme la passivité, la veille comme le sommeil.

            Cependant, si les deux formes contraires de l’être en acte et de l’être en puissance expriment bien la réalité dans sa totalité, on peut alors se demander en quoi l’acte est préférable à la privation, puisqu’acte et privation sont comme les deux faces d’une seule et même pièce dont la première seulement engendre la positivité active de l’essence, et réalise donc simultanément les deux degrés de l’entéléchie. Cela vaut surtout dans le cadre de la faculté ou de la maîtrise d’une pratique, car il y a tout lieu de penser que seule l’activité accomplira ici pleinement, dans l’action, leur réalité respective. Mais avant de voir en quoi l’action est nécessaire à l’actualisation de l’essence de l’homme en tant qu’agent, il nous faut voir comment peut être délimité ce concept d’actualisation. L’actualité est-elle simplement ce qui s’actualise, ou bien ce qui s’est actualisé, et qui est donc achevé ?

 

 

 

 

 

 

            L’actualité n’est pas, en effet, qu’une simple relation duelle entre deux états possibles d’une même essence, à savoir, celui de l’acte qui pose la chose et celui de l’être en puissance qui ne la pose pas selon son devoir être, mais selon son défaut, sa privation. L’actualité, en effet, est aussi synonyme de ce qui s’est actualisé, de ce qui est devenu réel. Il y a bien en effet une différence entre la maison que l’on projette de construire, et dont le plan n’est que la maison en puissance, et la maison actuelle et réalisée, que l’on a bel et bien construite et qui est donc habitable. Mais il y a encore une autre différence, beaucoup plus fondamentale, entre la partition que l’on parcourt et que l’on déchiffre mentalement, qui n’est que la pièce en puissance, mais non jouée, et cette même pièce effectivement jouée et entendue, rendue sonore donc. Or ces deux différences de l’acte et de la puissance au regard du procédé même d’actualisation ne se valent absolument pas, et il y a donc lieu de distinguer à présent deux modes d’actualisation possibles [Toujours bien de distinguer, de hiérarchiser les sens, et de le dire explicitement, comme c’est le cas ici].

            Le premier est ce que l’on appelle une réalisation, et fait venir au monde un objet fini au cours d’un processus intermédiaire, après représentation de celui-ci (la construction de maison). La réalisation est passage de l’état du simple être en puissance, ou possibilité (le plan de l’architecte, donc) à celui de son actualisation actualisée et finie (la maison une fois construite). Le second mode d’actualisation est, à plus proprement parler, une véritable actualisation, c’est-à-dire un processus créateur et dont l’être même est temporel – c’est-à-dire crée dans le mouvement temporel en tant que tel et non représenté par avance – qui ne peut alors être répété sans engendrer de différence [Vous voyez bien ici comment un bon devoir pense dans des exemples : tout va reposer ici, en définitive, sur l’opposition entre deux exemples, celui de la maison et celui du morceau de musique interprété par un musicien. Ces exemples sont médiés, cad qu’ils viennent d’Aristote ; ce ne sont pas des exemples d’ « actualités » de la vie quotidienne : fait divers ou autre. Voilà comment concevoir les exemples : la matière même dans laquelle on pense] ; et qui donc, est à ce titre et en tant que tel, parfaitement singulier, unique. Voyons plus en détail cette distinction essentielle entre deux types d’actualisation, c’est-à-dire donc de processus d’effectuation, ou encore de passage de l’état de possible à celui d’être effectif et réel.

            Kant, dans la Critique de la raison pure, soutient la thèse selon laquelle l’être n’est pas un prédicat réel car, en tout état de cause, il n’apporte rien de plus à la simple représentation de l’essence réelle (ou réale, comme le disait déjà Fransisco Suarez dans la Dispute Métaphysique XXXI, et dont toute la tradition s’est par la suite inspirée) [Ca, c’est très Vincent Carraud], c’est-à-dire n’ajoute aucune détermination quant à l’essence de la chose, à sa quiddité. L’existence, en effet, ne peut apporter que des accidents, lesquels ne sont en rien des propriétés internes essentielles, des prédicats substantiels. Du point de vue de l’essence, pour reprendre l’exemple fameux de Kant, il n’y a aucune différence entre cent thalers possibles et cent thalers existant, c’est la même choses que nous nous représentons dans les deux cas [Texte très classique, bien utilisé et bien mobilisé ici : l’analyse est efficace et le candidat reprend l’argument de l’auteur, au lieu de simplement affirmer la thèse de l’auteur en faisant comme si l’on était obligé d’être d’accord avec lui (argument d’autorité). Plus encore, le candidat reste de part en part préoccupé par son propre problème, et il utilise Kant seulement pour préciser son problème, ce qui est exactement ce qu’il faut faire. Il ne sert pas l’auteur, il s’en sert. Cela est bien illustré par la prochaine phrase, qui réinterroge le problème du candidat, à partir de Kant]. L’essence du possible ne diffère donc pas de celle du réel. Cela signifie-t-il alors que toute réalisation, en tant que passage à l’existence effective, ne soit qu’accessoire ? Cela implique-t-il que l’actualisation d’une chose possible, c’est-à-dire donc le passage effectif de son essence à son existence, n’ait aucune conséquence quant à la réalité même de ce qui s’actualise ? N’est-il pas au contraire essentiel à la maison d’être construite et au morceau de musique d’être joué ? Qu’apporte donc, en réalité, le mouvement de l’actualisation, à l’être même des choses ?

            On peut en effet considérer que la construction de la maison n’apporte pas de grande différence par rapport à ce qu’elle était à l’état de simple possible, sur le plan. D’une certaine façon, on peut même soutenir que c’est dans la mesure où l’on réalisera le plus fidèlement le projet que dresse le plan, avec les matériaux prévus, qu’il n’y aura aucune différence entre le possible et ce qui est réalisé, puisque rien de ce que ne représentait et ne prévoyait déjà le plan n’a été réalisé, et que donc, rien d’imprévu n’a surgi au cours de la réalisation du projet de construction [Même chose : très fécond de penser dans des exemples]. En toute lettre, la réalisation ici n’apporte rien de plus que le projet, que le possible, et donc que la seule représentation de la maison. L’actualisation du modèle ici, sa réalisation, n’est donc qu’un processus intermédiaire entre l’état de possibilité et celui d’effectivité, mais ne crée rien. De plus, la maison actuelle et réalisée, c’est-à-dire donc, son actualité, ne réside justement pas dans son actualisation : en effet, tant que la construction n’est pas finie, la maison n’est pas habitable, et ne réalise donc pas son essence, sa cause finale dirait Aristote. Son actualité, son être en acte donc, réside précisément dans l’achèvement de son actualisation : ce n’est qu’à partir du moment où l’actualisation, ou plutôt la réalisation, du projet, s’achève et se termine, que la maison en acte commence effectivement à exister. L’effectivité de la maison en tant qu’elle doit être habitable est donc à la fois le résultat et le contraire de son actualisation, car si celle-ci ne prenait jamais fin, la maison n’existerait jamais en vue de sa fin.

            Ainsi, pour pouvoir parler d’un être en tant qu’il est effectif, en plus de réel donc – puisque le réel comme simple corrélat de l’essence possible ne signifie que sa non-contradiction logique, et donc sa possibilité à être – il faut donc qu’il se soit actualisé, et en un sens toute effectivité suppose justement un état d’actualité achevée, l’achèvement dans l’actualité accomplissant justement tout ce que l’état en puissance (la simple possibilité) avait déjà prédéterminé. Et un processus ne peut être justement dit achevé quand dans la mesure où il réalise justement tout les prédicats de l’état possible, simplement représenté. On peut ainsi considérer en un sens l’actualité, en tant que corrélat de l’effectivité – c’est-à-dire non pas simplement comme corrélat de la réalité, déjà représentée et contenue dans l’essence sur la base de la non contradiction, mais comme ce qui a atteint sa fin et rempli le but qu’on lui avait assigné – comme une actualité finie.

            Or il n’en va pas de même dans tous les cas. En effet, si l’on considère à présent les représentations théâtrales ou musicales [Parfaitement exact ; excellents exemples, là encore classiques], qui adaptent un texte ou interprètent une partition déjà écrits, on voit que l’actualité du processus d’actualisation est ici ce qu’il y a de résolument essentiel, à l’inverse du schéma de la simple réalisation. Ce qui importe, ici, ce n’est pas de réaliser autre chose que la mise en scène ou l’interprétation elle-même : elles sont à elles-même leur propre fin. Inversement, on peut dire qu’avec la fin, c’est-à-dire l’achèvement ou le terme de la représentation, la représentation théâtrale ou la pièce de musique n’ont plus aucune réalité. Leur seul état effectif ici, ce n’est donc pas l’achèvement, qui au contraire les fait disparaître, mais bien leur actualisation elle-même. L’interprétation du morceau de musique est donc un processus temporel qui diffère essentiellement, dans son devenir même, de la construction d’une maison, et ce pour plusieurs raisons.

            Tout d’abord, le rapport du simple possible à l’effectif diffère : là où un seul et même même plan de construction ne peut préfigurer qu’une série d’objets tous identiques, et rien d’autre, la même partition ou pièce laissent au contraire place à une infinité de mises en scène ou interprétations possibles. La même pièce de théâtre, le Polyeucte de Corneille ou son Illusion comique, peut en effet faire l’objet d’une infinité de mises en scène possibles, et ce synchroniquement aussi bien que d’un point de vue diachronique. Par ailleurs, dans la mesure où l’essence de la pièce ou du morceau n’ont pas d’actualité en dehors de leur pure et simple actualisation (et l’on peut même considérer que leur simple lecture, individuelle et mentale, silencieuse, en soit déjà un modalité d’accomplissement) on ne peut plus dire ici que le possible (la partition comme interprétation possible ou la pièce comme mise en scène possible)  contienne déjà leur actualité et leur réalité effective, car celle-ci n’est pas – certes, dans une certaine mesure, et suivant les indications de l’auteur lui-même (nuances, didascalies, descriptions, annotations, etc…) – comprise au préalable dans sa seule possibilité : on ne sait pas ce que sera réellement la mise en scène en ne lisant que le texte, ou a fortiori une symphonie en ne lisant que la partition générale, dont les pupitres sont très nombreux. L’actualisation fait donc naître la réalité même de la chose ici, et dans ce cas-là il s’agit d’un processus qui n’était pas possible, ni même représentable, au sens où son origine (l’écriture) la laissait entièrement indéterminée. Et à ce titre elle n’est pas, comme telle, contenue simplement dans son origine, ou matrice, mais aussi et surtout dans son agent : car c’est tout autant le musicien, l’acteur ou le chanteur, que l’on écoute, que le morceau qu’il joue, alors que l’agent de la construction ou de la réalisation au sens strict ne compte pas en lui-même, du simple fait qu’il n’est présent que pendant la réalisation mais s’efface ensuite devant l’objet produit. Ici au contraire, dans l’actualisation réelle, l’agent et le produit de son activité ne font qu’un dans le moment de l’actualisation.

            Ce deuxième mode d’actualisation dont on trouve de nombreux exemples dans la sphère esthétique ne se laisse donc pas ramener au mode de la réalisation, et sa différence essentielle réside finalement dans le fait que, assumant toute l’actualité, ce devenir est créateur et imprévisible. On peut donc dire qu’ici l’actualisation actualise non pas une essence possible mais une entité virtuelle : la partition contient virtuellement toutes ses interprétations possibles, mais les laissent parfaitement indéterminées quant à ce qu’elles seront. Celles-ci auront leur être propre, à part entière, dans une durée déterminée, et dont le terme ne signifiera pas l’achèvement mais la simple disparition. A la différence de la réalisation qui n’a de sens qu’en vue de sa fin (cause finale) et donc de son achèvement, l’actualisation est sa propre fin et n’ a de sens que dans son devenir présent, étant tout ce qu’elle est au moment même où elle l’est. Si donc, avec Gilles Deleuze, et ce après Bergson (dans Le Bergsonisme), on peut dire que le virtuel s’actualise alors que le possible se réalise, en tant qu’il était déjà compris dans l’essence réelle, il nous faut réserver le terme d’actualité et d’actualisation pure à ce qui strictement s’actualise, et n’est que dans le présent de son devenir [bien : le candidat procède à une exclusion de sens, et donc rend de plus en plus précis le terme d’ « actualité », à partir de véritables arguments], c’est-à-dire, non pas à ce qui se réalise en s’achevant, mais à ce dont l’actualisation signifie au contraire toute l’actualité et rien que l’actualité. C’est pourquoi le modèle de l’action humaine nous semble à présent envisageable [Bien : c’est le fait d’avoir précisé le sens des termes qui permet de justifier et de fonder la nécessité de la troisième partie] dans la mesure où l’activité de l’agent est susceptible d’y entretenir une dialectique avec la faculté ou la disposition qui fait alors de l’actualité le moment et le lieu de création de l’agent à travers l’action. Avec l’action en effet, l’agent s’actualise lui-même à travers son activité.

 

 

 

 

 

 

 

 

            Là où actualité et actualisation sont en réalité indissociables, l’agent est à considérer avec plus d’attention car il fait lui-même partie de cette actualité dont l’être en acte produit, et par là même crée, autre chose que du seul possible. Nous avons distingué la sphère esthétique de la sphère pragmatique, et il nous faut maintenant distinguer celle-ci de la sphère éthique [Il est souvent utile de distinguer ainsi en « sphères » ou « domaines ». Cependant, ici, les distinctions ne sont pas satisfaisantes, car elles ne sont pas thématisées pour elles-mêmes. Il aurait fallu en dire beaucoup plus, et commencer par définir les termes « pragmatique » et « éthique », ne serait-ce que parce que, ici, le « pragmatique » s’oppose au « pratique ». L’idée est donc utile, mais demanderait à être développée et explicitée]. Il ne suffit pas en effet de dire que seule l’activité et l’exercice sont susceptibles d’améliorer l’agent. Car on ne devient pas forgeron comme l’on devient vertueux, et il nous faut voir comment, là encore, toutes les formes d’actualité et d’actualisation ne se ressemblent pas. [Bien : là encore,  le candidat suit une progression tout à fait convaincante : il progresse vers toujours plus de précision et de distinction. La troisième partit « atterrit », elle ne « décolle » pas].

            On mesure en effet la qualité du bon artisan à celle de sa production. Mais l’actualité du travail lui-même n’est pas de même nature que celle d’un acte vertueux, et la dialectique entre faculté et pratique ne se déroule pas de la même façon. C’est que, encore une fois, il n’y a pas d’actualité pure dans le travail : l’actualisation elle-même, c’est-à-dire la production, n’y a pas sa fin en elle-même mais en vue de la production, et c’est une fois le travail terminé et l’objet produit, que l’on peut apprécier l’artisan en tant que producteur. La qualité technique des gestes et ses compétences ne se mesurent qu’au degré de réalité et de perfection de l’objet produit. Ce n’est donc pas parce que seule l’activité du travail est en mesure de perfectionner le savoir-faire et l’agent (et cela est aussi valable dans les disciplines intellectuelles) que l’actualité du travail permet de mesurer la qualité de ce dernier : c’est une fois l’objet achevé, et sur la base de cet achèvement même, que l’on juge de son producteur.

            A l’inverse de l’activité de la production et du travail où l’appréciation de l’agent est postérieure à l’actualité de ce qui le constitue en tant qu’agent, on ne peut justement pas dire de l’action, au sens moral ou politique du terme, qu’elle ne soit pas contemporaine de l’actualité et de l’actualisation de l’activité des agents. On peut alors soutenir avec Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne, troisième partie) la thèse selon laquelle seule l’action crée l’agent, en tant que tel, puisqu’elle le fait être et le conserve en sa qualité d’agent durant la seule actualité de l’action, à la différence du travail qui ne se mesure que sur la base de l’achèvement de son activité et par le biais de son produit. Car l’action est une auto-production, est à elle-même sa propre fin et son propre produit. Cela  signifie tout d’abord que, même si l’agent a, en la matière, de bonnes volontés, seule la réalité de ses actes pourra nous faire prendre la mesure de ce dont il est capable. Rien n’a de valeur ici en dehors de l’activité et de l’action, dans l’actualité même des faits et des gestes [Attention : on pourrait soutenir la thèse exactement inverse : la valeur n’est pas dans l’action mais dans l’intention, ou dans la volonté. Toujours se demander : peut-on dire exactement le contraire de ce que je dis ici ? Il s’agit ici d’un gros défaut de l’argumentation, dont rend en partie compte, sans doute, le manque de temps lors de la rédaction de la troisième partie]. Aristote  [Attention, argument d’autorité ici] dit donc que la vertu n’est en rien une science ou une connaissance d’ordre théorétique (même si elle se fonde en partie sur la vertu dianoétique) car toute la réalité de la vertu réside ici dans les actes vertueux eux-mêmes, et non dans leur simple formulation ou dans la connaissance intellectuelle de leur principes. L’homme vertueux n’est pas celui qui connaît simplement les bonnes règles de conduites mais qui délibère avant de choisir et tente alors de contrecarrer ses mauvais penchants afin de trouver le juste milieu (Ethique à Nicomaque, II). [Trop rapide et trop imprécis. Votre travail sur « L’action » cette année doit vous conduire, évidemment, à un savoir bien plus précis sur ces questions. Mais il faut aussi en déduire ceci : sur un sujet général et non-connu, comme c’était le cas ici pour le candidat sur « L’actualité », on attend de vous des connaissances assez précises, et non des grandes généralités]

            Ainsi dans l’actualité même de l’acte vertueux, l’homme se change lui-même et devient effectivement tempérant. Dire que l’acte vertueux n’est donc pas, à strictement parler, possible, ce n’est pas dire qu’il est impossible, mais au contraire, que sa simple possibilité n’a aucune valeur puisqu’il s’agit dans ce cas d’être vertueux en acte, dans les faits et dans les gestes. Seule l’actualisation de la disposition (exis [hexis]) et l’actualité des actes peut ici nous renseigner sur la réalité des intentions de l’agents, et non sur cette intention elle-même (car ces actes peuvent ne pas témoigner nécessairement de cette intention, qui peut leur être contraire ; mais cela est un autre problème, celui de la moralité des actes et non de leur actualité). Ainsi, soutenir avec Hannah Arendt que seule l’action crée l’agent, c’est affirmer que le possible ne précède pas le réel et que la puissance d’agir ne préside pas à l’actualité de l’action, mais se fonde au contraire en elle et y trouve son origine, son commencement absolu : on sera d’autant plus vertueux en puissance, c’est-à-dire apte ou capable d’agir vertueusement, que l’on aura déjà appris à agir ainsi dans le passé, et que l’on n’aura donc acquis un potentiel de vertu que sur la base de l’actualité passée d’actions vertueuses. [Envisager les problèmes que pose cette conception (dont nous avons parlé quand nous avons parlé de la prudence) aurait été utile et pertinent] Dans ce cas, comme dans toute forme de mouvement d’ailleurs, lequel n’ayant d’autre réalité qu’en acte, l’actualité est causa sui et repose donc sur une forme d’actualisation sui generis que rien ne saurait précéder.
L’actualité se dit donc en plusieurs sens. En un sens, elle est toute forme de réalité .

 

source : http://www.paris-philo.com/article-4709563.html