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fredericgrolleau.com


"Peut-on désobéir aux lois ?"

Publié le 9 Mars 2017, 11:05am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

"Peut-on désobéir aux lois ?"

Proposition de traitement par Mlle Giollo, Lycée Albert Ier de Monaco, TS3, janvier 2017.

 

Peut-on désobéir aux lois ?

 

La désobéissance, comportement roi de l’Homme, se distingue sous plusieurs formes. Si je ne fais pas mon travail, je peux être punie car je désobéis à la loi parentale ou à un règlement scolaire. Si je lance des pierres sur les vitres d’un monument du patrimoine culturel, je m’expose à des sanctions imposées par la loi de l’Etat. On voit donc qu’il existe un gradient de formes de désobéissance aux lois. Ainsi puis-je justifier ces actes de désobéissance aux lois ? La désobéissance a-t-elle toujours un caractère justifiable ? Les lois amènent-elles forcément l’harmonie dans une société ? Enfin, est-ce dans les capacités de l’Homme à justifier les lois ?

Pour cela nous verrons que si dans certains cas, il y a un caractère justifiable à la désobéissance, les lois ne sont pas toujours sources d’harmonie pour enfin voir que l’Homme ne peut justifier toutes les lois.

 

 

Tout d’abord, tout Homme, puisque possédant cette conscience réfléchie qui lui permet de distinguer le Bien et le Mal, trouvera un caractère justifiable dans la désobéissance des lois. Cette désobéissance, c’est-à-dire cette transgression des normes de la société imposées par la loi de droit positif, soit celle issue des textes écrits, pourrait être justifiable au nom d’une loi supérieure à tous les textes de loi, une loi morale. En effet, cette loi morale serait la seule loi à laquelle la conscience aurait accès. Elle serait aussi l’essence même du droit. Dans Antigone de Sophocle, le personnage éponyme brave les lois de la société, les lois artificielles, au nom d’une instance de droit supérieure à celles-ci qui serait la loi divine, considérée comme immuable. Allégorie du combat qui prône la légitimité face à la légalité, Antigone montrerait donc qu’une croyance propre à chacun, ici le sentiment de conviction qu’il y ait des maîtres de l’au-delà, l’amènerait à désobéir à des lois matérielles et communes à tous. Ainsi, la loi artificielle qui régirait notre société, ne serait-elle pas aussi efficiente qu’elle prétendrait l’être ? Ou serait-ce l’Homme qui ferait défaut à cette loi ?

 

Pour autant, la désobéissance à la loi positive serait incompréhensible à première vue puisque son avantage apparent serait l’objectivité. Ainsi, elle ne devrait faire preuve d’oppositions ou encore de contestations de la part de l’Homme puisqu’elle mettrait sur un pied d’égalité hommes et femmes, de religions différentes, de cultures différentes, ayant une pigmentation différente. Dans l’exemple de l’œuvre cinématographique de M le Maudit de Fritz Lang, le personnage principal a commis des actes atroces ; pour autant, à la cour, le Juge, soumis à cette loi positive, n’a pas tenu compte de son propre avis ou encore de celui des autres personnes à son égard et a décidé conformément à cette loi artificielle de déclarer « non coupable » le meurtrier. Les contestations effectuées à la suite de ce verdict montrent ainsi que cette loi positive serait considérée comme injuste et justifierait ainsi la désobéissance à la loi de l’Etat. Pour autant, sommes-nous suffisamment externes à nos préjugés et à nos a priori pour avoir une vision quasi-objective de ce que le Bien et le Mal représentent réellement ? Ainsi nous considérerions-nous comme sujets ayant la capacité de dire « j’ai le droit de » alors que nous ne serions des législateurs puisque étant des individus conscients, nous aurions cette capacité à nous détacher de nous et donc d’avoir ce caractère objectif que se veut la loi ?

 

Bien que cette loi positive se voudrait objective, nous sommes sujets avant tout. Ainsi, ne devrions-nous pas réfléchir à l’objectivité de cette loi avant de croire aveuglement et sans réflexion ce qui aurait l’apparence d’un présupposé, c’est-à-dire une pensée pensée, comme son étymologie le prône trop rapidement ? Dans quelles mesures cette loi positive serait objective alors qu’elle demeure le fruit de la pensée de l’Homme concernant le Bien et le Mal ? Si on croyait à cela, cela reviendrait à dire que l’Homme, quel qu’il soit, est neutre et donc externe à lui-même depuis la nuit des temps. Or, de tout temps cette loi artificielle a été, à l’image de ses concepteurs, subjective. En Amérique, cette loi « objective » considérait que tous les Hommes n’étaient pas égaux, que certaines couleurs de peau étaient « supérieures » à d’autres. Dans un cas plus général, depuis l’Antiquité jusqu’à récemment, les genres humains n’étaient pas considérés comme égaux sur le papier. Ainsi cette inégalité inexpliquée justifierait la désobéissance. Par exemple, dans l’œuvre cinématographique Suffragette, les féministes anglaises du début du XXème siècle prônaient « You want me to respect the law ? Then make the law respectable » ; soit « Voulez-vous que je respecte la loi ? Eh bien faites que celle-ci soit respectable ». Ainsi, l’Homme ne pourrait amener un caractère qui justifierait ces textes de loi pleins de préjugés et qui dans leur contenu justifieraient l’injustifiable telle que la ségrégation.

 

Cependant, « dura lex sed lex » comme le dit l’expression latine : la loi est dure mais c’est la loi, et peu importe la loi, elle a pour but d’harmoniser la vie en société et il faut s’y soumettre. Il faudrait donc respecter la loi positive et ne pas tenir compte de ces côtés injustes ou non, car toute la société subirait les mêmes injustices. Cette harmonie voulue par la loi est mise en valeur par Platon dans le Gorgias : Calliclès représenterait l’Homme qui serait soumis uniquement à une loi naturelle. Ainsi, l’Homme s’exposerait à un monde aux violences répétées puisque nul texte officiel le contraindrait à faire tel ou tel acte.

 

Or, se soumettre à cette loi en vue d’une harmonie ne serait-ce pas une rupture avec notre propre harmonie puisque nous serions contraints à suivre et à ne pas braver des textes auxquels nous n’adhérerions pas forcément ? Si l’on en suit la logique de Rousseau dans Le Contrat Social, l’homme à l’état naturel aurait une tendance à s’isoler. Ainsi, soumis uniquement à la loi naturelle l’Homme serait Homme et ne ressentirait pas cette volonté d’association pour former cette harmonie que devrait être la société. Doit-on choisir de perdre notre harmonie et nous fondre dans la masse aux principes communs qu’est la société ou doit-on vivre en harmonie avec nous-même au risque de rendre paradoxalement l’humanité, ayant cette connotation de collectivité, individualisée ?

 

Pour autant, si l’utopie de la loi serait d’être le calque de l’intégrité morale, le danger d’assujettissement à cause de la loi de la société, n’est pas à négliger. En effet, maintes fois cette loi « objective » a connu un « télos », c’est-à-dire une fin, d’assujettissement, c’est-à-dire l’utilisation de la loi positive comme bouclier afin de justifier l’injustifiable. En justifiant l’injustifiable, la loi positive ne nous incite-t-elle point à la désobéissance ? Cette loi ne voudrait-elle point connaître la valeur de note audace, c’est-à-dire la capacité de savoir jusqu’où on peut aller trop loin ? Prenons l’exemple de l’assujettissement des années 1940 lors des régimes totalitaires. Les personnes détenant le pouvoir ont fait d’une loi positive censée libérer l’Homme un étouffement pour ce dernier. L’Homme étant le créateur de cette loi, n’est-il pas dangereux de lui confier sa propre création dont il connaît toutes les failles ? Amenant à de tels actes de répression et de violence, ne serait-il pas mieux de désobéir à la loi au nom de l’Humanité ? Les résistants ont ainsi pensé que l’harmonie ne serait en aucun cas dans la soumission à cette loi mais au contraire dans la désobéissance de celle-ci ? Dans Situation III, Sartre clame que la liberté face au totalitarisme ne se trouvait que dans la résistance « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’Occupation ».

 

Bien que cette loi soit faite pour harmoniser la société, la loi naturelle, d’origine antérieure à l’Homme n’amènerait pas cette harmonie. En effet, « dans l’état de la nature, les petits poissons sont destinés à être mangés par les grands » comme l’a expliqué Spinoza ; il y aurait donc une certaine fatalité biologique qui donnerait la force aux plus forts et la faiblesse aux plus faibles. Ainsi une harmonie naturelle reposerait, semble-t-il, dans une soumission du dominé par le dominant. Or, n’est-ce donc pas le schéma que suit notre société ? N’y a-t-il donc point cette marginalisation de certains pays du Sud au profit des pays développés du Nord ? N’y a-t-il donc point cette inégalité entre riches et pauvres, entre hommes et femmes, entre Hommes ? Ainsi l’Homme devrait faire le choix entre une soumission à des conventions fixes et une vie isolée où lui-même serait son propre législateur.

Quoi qu’il advienne, l’Homme en désobéissant aux lois ne veut -il point être son propre législateur, sa propre Justice ? Kant dans Les fondements de la métaphysique des mœurs, formule que « toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que ma maxime devienne une loi universelle », et souligne notre capacité à nous dédier au collectif, indépendamment de notre intérêt ; cependant la désobéissance ne traduit-elle pas l’amour-propre ainsi que le caractère égocentrique de l’Homme ?

 

Cependant, l’Homme est-il dans la capacité de justifier les lois ? Ayant créé cette loi positive et artificielle, l’Homme en tant que sujet a une responsabilité, c’est-à-dire qu’il est responsable de ses actes. De plus, la loi est associée à la notion de l’Etat, or, ce dernier émanerait de la société d’après Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Outre cela, l’homme fait partie de la société et a signé ce commun accord de respecter certaines lois même involontairement en naissant en tant qu’individu. Peut-on dire que l’homme serait alors l’unique responsable des actes qu’il commet puisqu’il a pleine conscience de ses actes en tant qu’architecte de la loi positive ?

 

Pour autant, l’Homme ne peut justifier de quelque chose qui lui est externe puisqu’il n’aurait donc pas pleinement conscience de ce principe, cette chose. Ainsi la loi naturelle ne pourrait être justifiée par l’Homme puisqu’elle a une origine antérieure à celui-ci. Or l’Homme est un animal politique et il se distingue par sa capacité à raisonner. Ainsi ne dissimulerions-nous point l’origine de cette loi naturelle ? Nous serions ainsi conscients dans sa plénitude de cette loi mais nous n’oserions pas voir celle-ci de peur qu’elle nous effraie ou du moins nous dégoûte de nous, nous, Hommes, seule espèce à avoir un amour pour nous-même. Outre cela, Nietzsche dans Aurore pense que nous nous soumettons à une loi non-morale qu’est la loi positive en faisant partie de la société. Or peut-on justifier de cette soumission inconsciente puisque nous naissons à l’intérieur de la société ?

 

 

Néanmoins, ne seraient-ce pas les lois qui justifieraient la désobéissance ? La liberté de l’Homme se ferait dans les transgressions des normes de la société. En effet, sans loi, comment l’affirmation de la liberté serait-elle possible ? N’ayant aucune limite, aucune restriction, l’Homme serait dépouillé de la notion de liberté puisque ne connaissant aucune autorité le punissant de certains actes. Ainsi, la désobéissance de l’Homme dans un cas général, ne serait-elle pas la volonté d’affirmer être un sujet possédant des droits et devoirs et avoir une volonté de ne pas suivre le « hoï polloi », soit la masse, en montrant notre contestation de la loi ?

Enfin, si l’Homme a besoin de loi pour s’affirmer libre, pourquoi a -t-il inventé certaines lois ? L’Homme sait qu’il a une tendance thanatique à commettre des excès de violences. Mais d’où vient cette violence ? Ne serait-elle point cette peur de la mort qui prendrait une forme de pulsion et qui, si on en suit la logique freudienne, aurait la capacité à se transformer et à devenir violence ? L’Homme aurait-il créé une fausse limite qu’est la loi pour se persuader qu’il ne la brave pas alors que la contester serait un acte inné en lui ?

 

 

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