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fredericgrolleau.com


Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire : "Des cerveaux dans une cuve"

Publié le 19 Octobre 2015, 08:34am

Catégories : #Philo (textes - corrigés)

Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire : "Des cerveaux dans une cuve"

 

Proposition 1 de traitement par Alexandre Museux, Lycée Albert Ier, TS4, 2015.


« Supposons qu'un être humain (vous pouvez supposer qu'il s'agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne cerveau l'illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d'impulsions électroniques que l'ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses.

L'ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l'ordinateur lui fait "voir" et "sentir" qu'elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire "percevoir" (halluciner) par la victime toutes les situations qu'il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l'opération, de sorte que la victime aura l'impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l'impression d'être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l'histoire amusante mais plutôt absurde d'un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie. »

 

Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Paris, Minuit, 1984.

 

 

Le texte d’Hilary Putman, extrait de Raison, vérité et histoire, semble être tiré d’un récit de science-fiction. Il ressemble au scénario d’un film tel que Matrix. Ce film met en scène des êtres humains prisonniers de cuves. Comme dans le texte, les stimulations sensorielles sont engendrées directement par Matrix sur le système nerveux des individus. H. Putman propose au lecteur une expérience analogue à celle de Matrix, mais encore plus radicale dans son procédé : l’individu, dépossédé de son corps, est réduit à un cerveau plongé « dans une cuve contenant une solution nutritive ».

Reprenant le mythe de la Caverne, imaginé par Platon, ou se rattachant à l’idée cartésienne de malin génie, Hilary Putman construit sa démarche essentiellement en trois parties. Dans une première partie (lignes 1 à 9), l’auteur décrit une expérience scientifique mise en place par un « savant fou ». Un procédé – génial ou infernal ? – est expliqué, avec le matériel utilisé et les modalités de fonctionnement. Dans un second temps (lignes 10 à 14), le « savant fou » est à l’œuvre. Il expérimente, améliore son dispositif, et il poursuit ses investigations. Enfin, dans une troisième partie, tout en paraissant décrire une ultime expérience du « savant fou », l’auteur opère un renversement des rôles et de la perspective d’observation. Le lecteur, préparé depuis le début du texte à jouer le rôle de cobaye, voit d’un coup son cerveau placé dans la cuve, et se confronte pleinement aux questions qu’Hilary Putman livre au moyen de cet extrait. Et cette « histoire », « amusante » et « absurde », prend in fine toutes les caractéristiques d’une expérience dangereuse et troublante dont nous sommes tous « victimes ».



Dans les lignes 1 à 5, H. Putman énonce l’hypothèse de la séparation du corps et du cerveau. La dualité du corps et de l’esprit, considérés par Descartes comme deux substances différenciées, capables d’exister de façon autonome mais capables aussi d’interagir, est ici mise en évidence lors d’une expérience de laboratoire conduite par un « savant fou ». Pour Descartes, l’incarnation de l’esprit dans un corps est un fait accidentel et l’esprit lui-même peut exister sans son enveloppe physique. Mais ni le cerveau, ni les terminaisons nerveuses ne sont l’esprit. L’expérience menée ici ne donne pas à l’homme de dimension spirituelle. Elle est plutôt une vivisection cauchemardesque, où la science, et ses plus belles avancées (« une solution nutritive qui […] maintient en vie, ligne 4, biologie ; « un super-ordinateur », ligne 5, informatique) sont mises dans les mains d’un « savant fou » (ligne 2). L’auteur dénonce déjà dans ces premières lignes la dérive effrayante d’une science dont la conscience est exclue, et qui choisit comme cobaye n’importe quel humain : jusqu’au lecteur lui-même (« il s’agit de vous-même », ligne 1, « (votre cerveau)», ligne 3.


Dans les lignes 5 à 9, la dualité cartésienne est définitivement écartée : l’individu n’est plus considéré comme l’incarnation d’un esprit dans un corps, mais au contraire, il ne reste de lui qu’une « personne cerveau » (ligne 6) dont le corps se trouve à présent annihilé. Là encore, il apparaît en filigrane une dénonciation des dérives de la science. Ne peut-on pas établir un parallèle entre cette annulation du corps du cobaye, son cerveau étant maintenu dans « l’illusion que tout est normal » (ligne 6), et l’écrasement des corps opéré dans le système concentrationnaire nazi qui accueillait ses prisonniers dans les camps par le mensonge du « Arbeit macht frei », le travail rend libre ?


Mais une autre perspective est envisageable et de nouveau, c’est Descartes qui offre une clef de lecture. Dans les Méditations Métaphysiques, ce dernier suggère l’existence d’un « malin génie » qui influence l’individu et lui fait concevoir une prétendue réalité qui n’existe pas. Et, justement, le « super-ordinateur » (ligne 5) semble jouer à merveille le rôle de ce « malin génie » qui crée de toutes pièces un décor réaliste (« des gens, des objets, un ciel », ligne 7) dont rien n’existe vraiment. Toutefois, de nouveau, la vision d’Hilary Putman prend une tournure vraiment inquiétante : tout ce décor perçu, réaliste mais non réel, est le résultat du travail d’un ordinateur qui, l’auteur le pressent en 1984, devient un objet d’usage quotidien. Il convient d’ajouter que le « malin génie » de Descartes trompe l’individu mais incarne la démarche qui conduit ce même individu au doute et donc à la remise en question qui mènera au célèbre cogito. En revanche, l’ordinateur se sert des « terminaisons nerveuses » (ligne 9) pour tromper la personne, la plonge dans une normalité fausse que l’absence de corps ne peut plus corriger. Le « super-ordinateur scientifique » (ligne 5), summum du progrès, conduit donc, à l’inverse du « génie malin » de Descartes, à une illusion irrémédiable, irréparable, irréversible, définitive déviation de la science.


Mais la science (ou, plus exactement, son utilisation) n’est pas encore parvenue à ses limites. Dans les lignes 10 à 14, l’auteur suggère que l’expérience n’est pas menée à son terme et qu’une progression s’opère encore sous les mains expertes mais irresponsables du « savant fou » (ligne 12). Partant d’un programme déjà remarquablement performant, puisqu’il sait faire croire à la personne qu’elle a encore un corps (« lui fait voir et sentir qu’elle lève la main », ligne 11), le savant « modifie son programme » (ligne 12), jusqu’au point où hallucination et perception se confondent. La perception désigne usuellement les images où les sensations qui parviennent du monde extérieur à l’individu. Dans le processus de perception, l’individu n’est donc pas l’auteur de ce qu’il reçoit.

En revanche, usuellement, une hallucination est le fait d’un trouble du fonctionnement du cerveau, par exemple sous l’effet d’une drogue ou d’une pathologie psychiatrique. Dans le processus d’hallucination, l’individu est donc l’auteur de ce qu’il reçoit. En insistant sur la confusion entre ces deux termes, en plaçant « percevoir » entre guillemets et en le traduisant entre parenthèses par « halluciner » (ligne 13), Hilary Putman abolit le sens de chacun de ces deux mots et met en évidence le fait que l’ordinateur amélioré a détruit à la fois la capacité de recevoir des sensations de l’extérieur et la capacité de créer des images de l’intérieur.

Il est notoire qu’à ce moment précis (percevoir – halluciner, ligne 13), le texte comporte une charnière majeure. Immédiatement avant, le cobaye est encore « une personne » (ligne 10). Immédiatement après, le cobaye devient « une victime » (ligne 13, première occurrence). Le mot « victime » est réutilisé tout de suite (ligne 14), et son emploi semble paradoxal puisque celle-ci semble ne devoir se plaindre d’aucune souffrance : « la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. » (ligne 14). Il convient donc d’éclairer l’emploi de ce mot.


Observons qu’à ce moment charnière du texte, toute tentative pour appréhender et connaître le monde extérieur est anéantie. Si Hilary Putman imagine ce scénario cauchemardesque, c’est pour mettre en évidence que les progrès du monde moderne et les utilisations qui en sont faites ont pour conséquence de nous (les objets de l’expérience du « savant fou ») interdire l’accès au monde réel, de nous tromper et de nous soumettre à la passivité. Ce scénario est une reprise, avec un décor contemporain, du mythe de la Caverne que l’on trouve dans le livre VII de la République de Platon. Il imagine que des esclaves sont enchaînés depuis l’enfance dans une caverne. Ils ne peuvent rien voir, que le fond de la grotte où la lumière de flambeaux projette l’ombre de statuettes situées derrière les prisonniers. Ne connaissant rien d’autre, ces derniers pensent que ces ombres sont la réalité. Et le prisonnier qui s’évade, prenant connaissance du monde, serait condamné à mort par ses codétenus incrédules, s’il voulait leur apporter ses connaissances. Platon symbolise ainsi le sort du sage que les autres hommes accusent de folie quand il veut les libérer de l’ignorance.

 

La situation semble donc analogue : Putman, comme Platon, met en évidence la distinction entre apparence et réel, l’opposition entre monde réel et monde virtuel. Mais la situation de la « personne » réduite à l’état de « personne cerveau » puis à celui de « victime » est à distinguer de celle des prisonniers de la caverne. En effet, Platon envisage la possibilité que le prisonnier s’échappe. Une telle aubaine est totalement interdite à la victime privée de corps de l’expérience de H. Putman. De plus, Platon envisage la possibilité, à défaut d’avoir pu s’enfuir, de recevoir l’enseignement du sage qui a vu le monde extérieur. Ce qui est impossible pour la « victime » de l‘expérience de H. Putman. Car, comment communiquer avec un hypothétique évadé – un cerveau échappé de sa cuve ? – quand les seules connexions établies le sont avec un ordinateur destiné à abreuver le cerveau d’illusions ?

 
Hilary Putman dresse donc du monde moderne un tableau beaucoup plus pessimiste que celui de la Caverne. Et si on peut imaginer que les prisonniers de l’allégorie de Platon souffrent de porter des chaînes qui les blessent aux chevilles et aux poignets, on doit dans le même temps accepter que la souffrance de celui qui n’est plus en mesure de distinguer ses perceptions de ses hallucinations est immense. On doit comprendre que la souffrance de celui qui n’a aucun moyen de fuir des illusions même agréables (« il semble y avoir […] un ciel », ligne 7 ; « il peut effacer le souvenir de l’opération », moment sans doute désagréable, ligne 13) dépasse la souffrance de celui qui porte des menottes douloureuses.

Mais il y a plus. Les prisonniers de la Caverne sont des esclaves. Le visage de celui qui les a enfermés est odieux et porte sur ses traits ce que l’humanité a fait de pire. La « victime » de l’expérience d’Hilary Putman s’est laissée enfermer par le visage radieux du Progrès, beau comme le robinet de la maison de campagne de Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père, et qui se démasque pour laisser voir les armes modernes, la pollution moderne, la souffrance des populations des villes modernes …

Les esclaves de la caverne haïssent leurs geôliers. L’homme moderne adore le progrès.


Les lignes 15 à 18 sont un clin d’œil au lecteur, un brin d’humour … jusqu’au moment où le lecteur conçoit qu’il a justement lu le texte, que pour cela il est justement « assis(e) » (ligne 15) ! Prévenu depuis le début du texte (« vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même ») (ligne 1), le cerveau du lecteur est bien à présent dans la cuve ! A défaut d’avoir pu mener l’expérience avec le super-ordinateur, H. Putman met donc en place une expérience d’écriture et enferme le lecteur qui veut bien se prêter au jeu dans une situation de doute : « suis-je en train de lire vraiment ?» ou, « tout démantibulé par un « savant fou », ne reste-t-il de moi qu’un cerveau auquel aucune issue n’est offerte ? ».

Il raisonnable de sortir ce dilemme en riant de « l’histoire amusante » et en admettant qu’elle est « absurde » (ligne 16). Je préfère croire que par ce texte, Hilary Putman a voulu me conduire à penser le Progrès et ses dangers, et m’inviter à prendre du recul par rapport à des connaissances scientifiques qui peuvent définitivement enfermer ou tuer. Je remercie l’auteur d’avoir conclu son texte de façon à me faire douter de ma propre position, car en me trouvant en situation de doute, je n’ai plus l’impression de me « trouver dans » ma « situation normale » (plagiat de la ligne 14). J’échappe donc à l’horrible machine !… A moins que j’ai été trompé ?!



Vaincre le doute, se détourner du scepticisme, échapper à l’ordinateur d’Hilary Putman ou au cauchemar que ce scénario provoque sont des défis difficiles. Le philosophe Nick Bostrom a avancé une hypothèse ingénieuse. Selon lui, il est fortement probable que l’homme est déjà en train de vivre une virtualité programmée par un ordinateur puissant.

Les avancées technologiques toujours plus rapides laissent présager des expériences analogues à celle d’Hilary Putman. Les ordinateurs, toujours plus puissants, pourront peut-être investir des mondes variés, le cerveau humain et briser l’ultime rempart, l’esprit humain. Un tel ordinateur, réceptacle des cerveaux de tous les hommes, serait une machine inconnue à ce jour où les cerveaux biologiques et un cerveau virtuel se confondraient. Certaines expériences ont-elles abouti ? Aboutiront-elles ? Est-ce que j’ignore qu’elles ont abouti car le cerveau virtuel me laisse croire que tout est normal ?

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Proposition 2 de traitement par Chiara Operto,  Lycée Albert Ier, TS4, 2015.
 
La tradition philosophique est traversée de longues dates par une vision sceptique du monde(*Définition : du grec skeptikos, « qui examine ») est au sens strict une doctrine selon laquelle la pensée humaine ne peut déterminer une vérité avec certitude, nous faisons preuve de scepticisme lorsque l'on doute de quelque chose.). Le scepticisme consiste à remettre en question les causes du fondement de la connaissance. Platon, dans Théétète disait qu’il était difficile voir impossible de distinguer le rêve et l’état d’éveil.  Dans l’allégorie de la caverne Platon fait référence au monde sensible est appelé " le monde des apparences " : c’est le domaine de l’illusion. Nous croyons connaître, veut nous dire Platon, le monde tel qu’il est vraiment, mais en fait, nous n’avons accès qu’à son apparence. Platon lui oppose le monde intelligible au sensible.  Mais que sont le monde sensible et le monde des Idées ? Pourquoi distinguer deux mondes ? Pour bien comprendre la raison d’être de cette distinction il y a la question philosophique de Socrate. Cette forme de questionnement est destinée à montrer à ses interlocuteurs « que ce qu’ils croient savoir, ils ne le savent pas ». 
 
Mais plus encore, Descartes dans Méditations métaphysiques (1641), où il met en avant le doute hyperbolique, pour s'assurer de la solidité de nos connaissances, il nous suggère qu’il faut trouver une bonne fois pour toutes un fondement inébranlable à partir duquel nous pourrions déduire tout le reste. René Descartes avait imaginé qu’un malin génie pourrait nous tromper en permanence sur ce que nous percevons. Nous croyons avoir des mains, des yeux, des membres. Il n’en serait rien. Nous croyons qu’il y a des objets autour de nous. Tout cela ne serait qu’illusions, tromperies et machinations d’un malin génie. Ainsi peut-on dire que la méthode cartésienne commence en réalité par la mise en doute de toutes les connaissances  qui nous semblent assurées?  Comment être sûre qu’un malin génie n’est pas en train de nous tromper à chaque fois ? 
On connaît l’objection de Descartes à cet argument sceptique : « le cogito » qui mène à certaines réflexions qui peuvent prouver et Descartes admet donc l’existence d’un Dieu non trompeur. Tout doute radical est-il éliminé pour autant?
Les sceptiques modernes ont répondu à Descartes et modernisé son argument. De nos jours, il est question de « savant fou », de cerveau, de cuve et d’un « super-ordinateur scientifique », de réalité et de réalité virtuelle… 
    
L’extrait de Raison, vérité, histoire, Minuit 1984, écrit Hilary Putnam réemploie la thèse de Descartes.  Dans cet extrait, Putnam veut montrer le danger que l’homme peut représenter pour lui-même. 
Toute perception est stimulée par les sens. Nos perceptions ne proviendraient donc pas de la simple stimulation de nos organes sensoriels et donc de la stimulation de notre cerveau par ce super ordinateur scientifique ? On se demande donc aussi si la perception du monde extérieur est-elle identique à la perception que l’on obtient par la stimulation des sens ? Il y a t-il donc un rapport de vérité avec ces perceptions extérieures du monde ?  Comment prouver donc que nous sommes dans la réalité et non pas dans une cuve ? Et comment savons-nous donc que que nous nous trouvons pas dans cette situation ? 
Pour répondre à ces nombreux questionnements, Putnam élabore avant tout une expérience test qui est « le cerveau dans une cuve » (l1 à 10), qui prend un tour réaliste. Puis, il explique la valeur de son expérience (l1 à 16). Enfin, Putnam achève son expérience avec la généralisation de celle-ci qui amène à la conclusion de nos interrogations. 
 

L’extrait de  Raison, vérité, histoire ,Minuit 1984, écrit par Hilary Putnam  propose une l’expérience de pensée suivante : un « savant fou » vous soumet à une opération. Il retire votre cerveau et le place dans une cuve offrant des conditions physiologiques optimales (« solution nutritive »)  lui permettant de vivre. Votre cerveau est relié à un « super-ordinateur » qui envoie des influx nerveux imitant parfaitement les informations transmises par votre corps à votre cerveau. Vous vous réveillez et tout vous semble normal : toutes vos liaisons nerveuses sont reliées à cet ordinateur extrêmement performant et « intelligent », et vous procurent donc l’illusion de la normalité. L’ordinateur vous fait croire que vous bougez, voyez, sentez, vous percevez. L’illusion de vivre dans le monde réel (alors que votre cerveau détaché de votre corps est immergé dans une cuve) est parfaite. Comment pouvez-vous être tout à fait certain que vous n’êtes pas un cerveau dans une cuve  relié par des milliers d’électrodes à un puissant ordinateur qui simule toutes vos sensations ? Si vous n’en êtes pas sûr, alors vous ne pouvez pas exclure l’hypothèse que toutes vos observations et croyances sur le monde extérieur sont fausses, même si elles paraissent justifiées.

   

Putnam nous dessine un tableau à la façon des peintres surréalistes, il dépeint une expérience de pensée « absurde », basée  sur une histoire de science-fiction, qui permet de mettre en avant la crédibilité et le danger de la science quand les outils de la science sont dans les mains d’un « savant fou » qui veut dominer les esprits et le monde. .  « La savant fou »,  un homme lui même, arrive à piloter un cerveau grâce à une très haute technologie, contrôlant toutes les entrées-sorties (Input et output) du cerveau, il arrive à contrôler cette entité qui à l’origine était le siège de la pensée et de raisonnement. Quoi de plus excitant pour un savant fou de dominer un cerveau, un cerveau piloté, qui devient un jouet vivant dans une boite ?
 
Bien que cette expérience puisse sembler « absurde », on peut la relier à la conscience. Cette expérience est-elle valide ou non ? La première étape est donc de rechercher et collecter les faits comme dans l’expérience de Putnam et ainsi d’émettre une hypothèse capable d’expliquer le fait observé. Cette expérience est-elle donc valide ou non? L’expérimentation doit alors, comme le mettra en évidence K.Popper, chercher à falsifier plutôt que confirmer l’hypothèse, pour en tester la résistance.
L’hypothèse que l’on peut en déduire est qu’un être humain doté d’un cerveau, considéré comme l’organe où réside la pensée, soit soumis à une expérimentation d’un savant fou (l.1-2) et que ce savant fou lui extrait le cerveau et le mette dans une cuve où le cerveau sera maintenu « en vie » (l.5) grâce à une « solution nutritive » (l.4). L’être humain est séparé de son esprit, ce qui est équivaut à dire que le corps est séparé de son âme, or il réussit encore à élaborer des informations (reconnaissance d’une main, perception de l’acte de lever la main) par intermédiaire des connexions qui le relient à un super ordinateur « intelligent » qui le pilote. Ce cerveau a-t-il raison de croire ce qu'il croit ? Comment pouvons-nous savoir que nous ne sommes pas un cerveau dans une cuve en train de lire ce texte ? Et comment pouvez-vous en être absolument sûr ?
 
Du strict point de vue de ce cerveau, il est impossible de dire s'il est dans un crane ou dans une cuve. En effet, grâce au projet du « savant fou » le cerveau dans une cuve donne et reçoit exactement les mêmes influx nerveux qu'il aurait dans un corps.
Que se passe-t-il si entre le « nouveau corps (sens) virtuel » (super ordinateur+ câbles de connexion) et  l’esprit (le cerveau) dans son nouvel habitat?  Quelles relations faut-il établir  pour que la perception du monde persiste comme avant ? 
 
Comment distinguer une perception du monde extérieur obtenue à travers nos sens de celle obtenue par stimulation directe du cerveau? Et plus fondamentalement, comment être sûr que c'est bien le monde extérieur que nous percevons et non pas un monde de simulations, un monde virtuel fruit d’une illusion?
 
Les sens semblent être la fonction de notre rapport au monde et à nous-mêmes la plus simple.
Les sens semblent ainsi nous fournir des connaissances de la façon la plus naturelle, mais toutes nos connaissances nous sont-elles fournies par les sens ou bien certaines ne semblent-elles pas venir d’autres sources (la tradition, la réflexion, le raisonnement, le calcul, etc.) ? Et, même dans les connaissances qui nous viennent par les sens, tout nous vient-il des sens et par les sens, ou bien faut-il reconnaître que ce qui vient proprement des sens et par les sens doit être élaboré ou rendu possible ou accessible par une autre fonction de l’esprit (comme ce que l’on appelle la raison, l’intelligence) ? Imaginons donc que le cerveau puisse rester en vie dans son nouvel habitat, la cuve qui a remplacé le crâne. Imaginons que le cerveau, composé de milliards de neurones reliés entre eux par un immense réseau de câbles et connexions, que dans ces « fils» circulent des impulsions électriques ou chimiques, soit piloté par le super ordinateur « intelligent »,  il s’agit d’une intelligence artificielle. L’ordinateur est donc en mesure de procurer « à la personne cerveau l'illusion que tout est normal »,  il a la capacité de traiter avec grande rapidité un grand nombre d’informations et de les encoder pour lui faire « voir toutes les situations qu’il désire »  «il peut aussi » suivant son choix, effacer le souvenir de l’opération, il peut effectuer un reset de sa mémoire, changer sa base de connaissances. Le cerveau est-il donc toujours un cerveau ? 
 
La communication se réduit à une communication d’impulsions électroniques,  qui remplacent les sens.  Dans cette situation, le cerveau est-il encore capable  de raisonner ?  A-t-il  la faculté permettant de fixer des critères de vérité et d’erreur ? Quand il perçoit, est-il purement passif ?  Admettons cependant, c’est l'hypothèse de départ - que notre cerveau dans la cuve puisse effectivement  « raisonner ». Mais que veut dire « raisonner » dans son « nouvel » état ? Peut-il raisonner sans interagir avec un corps ? Peut-il penser sans les émotions du corps ? Peut-il penser sans l'histoire et le vécu de son corps qui avait qui véhiculait les informations du monde extérieur ? 
Grâce au branchement  à l’ordinateur le cerveau reçoit des informations, perçoit l’image du monde, un monde imagé. Il est mis en présence du spectacle d’un monde virtuel, à image de son monde, dans lequel il sait se retrouver et s’orienter. Le monde qu’il sent  n’est pas exactement le même que celui qu’il perçoit, il est « halluciné ». Il croit voir le monde, le monde qu’il connaît par ses acquis, par ce qui lui reste de sa mémoire qui a subi un « reset », mais ce n’est que la perception qu’il a du monde via le programme du savant fou.
Le savant fou, maître de son oeuvre, peut lui donner l’impression de faire ce « qu’il désire », mais ce n’est qu’une illusion, car c’est le programme qui est activé dans le « super ordinateur intelligent » qui est conçu pour s’adapter aux désires du cerveau, qui lui permet  d’accéder à un monde parallèle, artificiel mais façonné par rapport au monde « normal »  qu’il produit le sien par des rapports, des comparaisons, des associations à la façon « humaine ». Se peut-il donc que la perception ne soit pas seulement sensible et qu’il faille y voir aussi un acte de l’esprit ? Il y a un échange, une forme d’ouverture vers le monde, cependant le cerveau est prisonnier de l’illusion qui est maintenue en vie par l’ordinateur. Le cerveau vit dans un nouveau monde,  un monde de simulations, d’ « hallucinations », le cerveau est-il capable de délimiter la mince frontière qui existe entre la réalité réelle et sa perception, étant la réalité virtuelle crée par le l’ordinateur ? . Le « savant fou » s’arrange pour que le cerveau, la « victime »,  ait « l’impression de se trouver dans sa situation normale » . Il perçoit une réalité qui croit être vraie mais en réalité elle est virtuelle.  
 
Quelle différence faire, alors, entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ? Une construction intellectuelle discursive peut être tout à fait rationnelle, cohérente et sans contradiction avec elle-même, et comme le dit Leibniz ce qui est non-contradictoire indique ce qui est possible mais non pas ce qui est réel et existant ; seule l’expérience sensible peut montrer ce qui existe réellement. On peut ainsi avec Kant distinguer ce qu’est penser et ce qu’est connaître
 : penser est l’activité de l’esprit qui raisonne aussi rigoureusement que possible, c’est-à-dire enchaîne les représentations (les idées, les énoncés) en veillant à ne pas se contredire ; connaître est, en revanche, l’activité de l’esprit qui pense et raisonne en se réglant sur l’expérience sensible qu’il fait d’un objet extérieur à lui. La « pensée », pour parler de façon imagée, peut toujours « rester à l’intérieur d’elle-même », pourvu qu’elle soit cohérente avec elle-même ; la « connaissance » porte par principe sur ce qui est extérieur au sujet connaissant, sur un objet qui lui est donné de l’extérieur.
 
Les sens montrent ce à quoi ils donnent accès, ils font apercevoir eux-mêmes que plein de choses se cachent derrière ce qui apparaît.  Pour le dire  à la manière de Leibniz : tout ce qui est dans notre esprit nous vient des sens et de l’expérience, mais non pas notre esprit lui-même ; « nous sommes innés, pour ainsi dire, à nous-mêmes ».
 
A ce stade, Putnam interrompt son histoire pour effectuer une digression  et démontrer l’intérêt de cette histoire « absurde »  et soulever la problématique  « le scepticisme vis-à-vis du onde extérieur ».  Le problème se présente ainsi : 
Comment savez-vous que vous ne vous trouvez pas dans cette situation ?  
Comment prouvez-vous que nous sommes réellement dans la réalité et non pas un cerveau dans une cuve ? Comment être sûr que vous n’êtes pas un cerveau dans une cuve, relié par des milliers d’électrodes à un puissant ordinateur qui simule toutes vos sensations ? 
 
N’êtes-vous pas des sortes d’avatars ?
Si vous n’en êtes pas sûr, alors vous ne pouvez pas exclure l’hypothèse que toutes vos croyances sur le monde extérieur sont fausses, même si elles paraissent justifiées.
Putnam fut le premier à essayer de montrer qu’on ne peut pas être des cerveaux dans une cuve. Il commence par établir ce que veut dire faire référence à quelque chose. Non, répond H. Putnam, en effet pour faire référence à un objet, il faut qu’il y ait un lien causal entre la représentation et l’objet. Un mot ou un dessin ne réfère pas magiquement à des choses. Imaginons maintenant que vous ayez toujours été un cerveau dans une cuve et que vous n’ayez donc pas eu de liens causaux avec le monde extérieur. Si vous affirmez que vous êtes un cerveau dans une cuve, vous ne faites pas référence à un véritable cerveau et à une véritable cuve mais à des stimuli particuliers. La proposition « Je suis un cerveau dans une cuve » est donc fausse. Autrement dit, l’hypothèse d’un cerveau dans une cuve est auto-réfutative.
 
H. Putnam pensait ainsi avoir montré que le scénario du cerveau dans une cuve n’est pas possible. Bien sûr, son argumentation a donné lieu à de multiples débats. Il apparaît qu’elle n’est valable, au mieux, que si vous avez toujours été un cerveau dans une cuve. Elle ne le serait plus dans le cas où votre cerveau a été malicieusement retiré de votre boîte crânienne durant votre sommeil et branché à un ordinateur. Il est donc toujours possible que vous ne soyez pas vraiment en train de lire ce commentaire de texte.
 
   En conclusion, Putnam a voulu critiquer la science qui a envahi l’époque du XX°ème siècle. La science ne repose que sur une simple hypothèse qui peut être ou non validée. Comme on vient de la voir, aucune théorie n’est pleinement satisfaisante et n’emporte une adhésion complète des philosophes de la connaissance. Pour le sceptique, il est impossible
d’arriver à une croyance vraie et véritablement justifiée, car rien ne prouvera jamais
de manière irréfutable que nos perceptions sont justes. Nous pouvons donc voir le danger de la science sur l’homme comme cet extrait nous l’a démontré et donc des limites de la science. 
 
Cet extrait, nous laisse sur une interrogation: qu’est-ce qui me prouve que l’ensemble de nos perceptions ne sont pas le fruit des manipulations d’un « mauvais génie » qui prendrait plaisir à nous voiler la réalité ? Cela reste illusoire pour l’homme, qui peut-être, lui permettrait de le protéger des dangers de la science que Putnam a voulu démontrer dans cet extrait. 
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