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fredericgrolleau.com


Ian Rankin, L’Ombre du tueur

Publié le 15 Juillet 2012, 17:25pm

Catégories : #ROMANS

Un chemin de la rédemption qui commence dans les enfers pour s’achever sous des cieux gris où tout est encore à faire, en passant par l’aérien paradis des plate-formes off shore

 

La vie de John Rebus, inspecteur divorcé et alcoolique qui traîne sa carcasse dans les rues d’Edimbourg, est tout sauf une énigme. Sous la patte de l’écrivain Ian Rankin, cette existence-là, au coeur d’un volumineux roman, est pourtant des plus captivantes. Il s’agit en effet ici - dans l’orde parution en français ! - de la quatrième enquête de Rebus, découvert au préalable par les lecteurs français chez le même éditeur dans Le carnet noir (1998), Causes mortelles (1999) et Ainsi saigne-t-il (2000). Un bon choix car ce flic de la région des Lothian & Borders qui colle aux basques des suspects comme personne est criant d’humanité et de vérité à la fois. Comme il est de surcroît amateur de vinyls des années 60, il essaime chacune de ses journées, bonne ou mauvaise, de renvois à des musiciens mythiques, ce qui confère au texte de Rankin un rythme tout en décalages et en rupture de tons.

 

 

Une fois de plus, Rebus va en découdre avec sa hiérarchie car la piste qu’il suit d’emblée, la mort d’un technicien du pétrole, employé sur une plate-forme de la Mer du Nord au large des îles Shetland, l’amène à soupçonner des pots de vin perçus par quelques uns de ses collègues. Elle le ramène surtout à ses débuts dans la police, à la fin des années 60, période où un tueur en série surnommé par la presse « Bible John », terrorise l’Ecosse. Impliqué dans cette affaire par son acolyte d’alors ayant fait « pression » pour arrêter un certain Spaven accusé d’être Bible John (le tueur-violeur est connu pour citer de longs passages de la Bible), Rebus doit affronter un nouveau serial killer empruntant ses méthodes à Bible John, disparu à l’époque après un troisième meurtre impuni. Ce nouveau venu sur la scène du crime est appelé par les media "Johnny Bible", et sème le doute dans tous les esprits : Bible John, Johnny Bible ne sont-ils qu’une seule et même personne ? a-t-on affaire ici à un copieur ? quel rapport l’assassinat de trois femmes entretient-il avec le trépas du technicien Mitchison, retrouvé défenestré, la tête recouverte d’un sachet plastique ?

 

 

Le tour de force, incontestable, de Rankin ne réside pas seulement dans les multiples pistes et rebondissements des deux enquêtes parallèles auxquelles s’adonne corps et âme Rebus. Mais surtout dans l’inscription de cet individu hors normes, teigneux et accrocheur au possible, carburant à la bière, au whisky, aux pastilles de menthe et aux friands à la viande ( !), dans le contexte économique et écologique des Shetland ravagées par l’industrie pétrolière. Le portrait du nord de l’Ecosse (d’Aberdeen à Glasgow) qui s’esquisse alors, foin de tous clichés, est celui d’un pays ravagé par la pluie et les vents. Un pays magnifique mais défiguré par les intérêts des grands groupes industriels et des mafias locales. Malgré ses nombreux travers, Rebus, « écossais pure laine » - qui ira jusqu’à se voir accusé d’être lui-même le meurtrier qu’il recherche - peut valoir en ce sens comme un héraut de l’indépendance écossaise, sorte de William Wallace ou de Robert Bruce tendance, qui vient rappeler à chacun l’intransigeance de celui qui refuse de pactiser avec la facilité ou la modernité ennemies. Et qui définit ainsi son boulot : « Une grande partie du métier consistait à donner une cohérence à des choses qui n’en avaient pas. On cherchait à établir une chronologie, à bien saisir les détails, à ranger le foutoir laissé par la vie des gens ainsi que par leur mort. »

 

 

L’Ombre du tueur se donne à lire comme un chemin de la rédemption qui commence dans les enfers pour s’achever sous des cieux gris où tout est encore à faire, en passant par l’aérien paradis des plate-formes off shore. Contraction décapante et humoristique du Vent des Khazars de Marek Halter (Robert Laffont, 2001) et de Copycat (film de John Amiel), ce roman de Ian Rankin « quelque part au nord de l’enfer », malgré une dizaine de coquilles, est l’un des meilleurs du genre qu’il nous a été donné de lire cette année.

   
 

frederic grolleau

Ian Rankin, L’Ombre du tueur (traduit par Edith Ochs), Le Rocher, 2002, 480 p. - 21,00 €.

 
     

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