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fredericgrolleau.com


Le statut de la parole (HLP)

Publié le 9 Février 2021, 18:41pm

Catégories : #HLP (Humanités Lettres Philo)

Le statut de la parole (HLP)

La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole ;
et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous
. E.-M. Cioran (Cahiers)

   La parole est le privilège de l'homme. Si l'animal dispose d'un langage, par lequel il sait manifester ses émotions et communiquer avec ses semblables, seul l'homme sait infléchir librement ses idiomes, jouer avec eux et les renouveler. Ferdinand de Saussure a mis en valeur cette distinction entre langue et parole. Si la langue est un système abstrait, la parole est la manifestation concrète de ce code dans le message : « elle produit le discours. » Roland Barthes oppose de son côté, mais dans un esprit similaire, l'énoncé et l'énonciation. Celle-ci seule reflète un choix, l'expression d'un je qui manifeste une utilisation de la langue de plus en plus personnelle. La parole correspond à cette évolution, que l'on peut parfaitement mesurer avec l'appropriation progressive du langage par l'enfant. Soucieux de distinguer l'humain de l'animal, le rationalisme place à côté de l'évidence de l'âme la détention de la parole. L'homme est ainsi un "animal qui parle" : « Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que Montaigne et Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions, et il n'y a point d'homme si imparfait qu'il n'en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument, pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont pas de pensées, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut pas dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. » (Descartes, Lettre à Newcastle) .
 

  L'origine tout intellectuelle de la parole est d'ailleurs attestée par son étymologie : le mot parole est une contraction du mot parabole (qui en grec ancien siginifie littéralement : lancer à côté). Celle-ci désigne en effet le détour que l'on choisit pour signifier plus éloquemment, l'analogie que l'on établit entre le récit et un discours qui se laisse ainsi mieux discerner que par un enseignement direct. Parmi toutes les paraboles qui émaillent l'enseignement du Christ, celle du Semeur nous intéressera plus particulièrement : « Ecoutez. Voici que le semeur est sorti pour semer. Or, comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin; les oiseaux sont venus et ont tout mangé. Il en est aussi tombé dans un endroit pierreux où il n'avait pas beaucoup de terre; il a aussitôt levé parce qu'il n'avait pas de terre en profondeur; quand le soleil fut monté, il a été brûlé et, faute de racines, il a séché. Il en est aussi tombé dans les épines; les épines ont monté, elles l'ont étouffé, et il n'a pas donné de fruit. D'autres grains sont tombés dans la bonne terre et, montant et se développant, ils donnaient du fruit, et ils ont rapporté trente pour un, soixante pour un, cent pour un. Et Jésus disait : Qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! » (Evangile selon saint Marc 4, 3-9). Déconcertés par ce récit, les disciples demandent à Jésus ce qu'il veut dire. Celui-ci s'étonne avant de clarifier son message : « Vous ne saisissez pas cette parabole ? Et comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur, c'est la Parole qu'il sème. Ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée, sont ceux qui ne l'ont pas plus tôt entendue que Satan arrive et enlève la Parole semée en eux. Et de même ceux qui sont semés sur les endroits rocheux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l'accueillent aussitôt avec joie, mais ils n'ont pas de racine en eux-mêmes et sont les hommes d'un moment : survienne ensuite une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt ils succombent. Et il y en a d'autres qui sont semés dans les épines : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit. Et il y a ceux qui ont été semés dans la bonne terre : ceux-là écoutent la Parole, l'accueillent et portent du fruit, l'un trente, l'autre soixante, l'autre cent.»
  

Ce passage exprime pleinement le sens du mot parole et sa fonction, en même temps qu'il le situe pertinemment sur le plan de la communication. La Parole est d'abord sacrée, c'est le Verbe de la Genèse, le Logos divin dont le pouvoir créateur s'identifie au fait de nommer : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. » (Evangile selon saint Jean, trad. L. Segond). La théologie chrétienne consacre particulièrement cette puissance de la parole, ce verbe divin dont le Christ vient réapprendre le sens aux hommes : ainsi la Pentecôte efface la confusion des langues née de l'orgueil des hommes sur la tour de Babel, elle pose dans la mission évangélique les fondations essentielles de la compréhension et de la divulgation de la Parole. Dans une optique moins métaphorique, si le langage ne crée pas le monde à proprement parler, au moins le place-t-il à la mesure de l'homme et lui permet-il de le comprendre et de se l'approprier. Notre monde est un espace de paroles où la dénomination situe chaque individu et chaque chose dans un environnement cohérent. Bien sûr le conformisme de l'habitude guette cet ensemble codifié pour y imposer une routine rassurante. Parfois il faut revivifier cette "parole gelée" et accepter le vertige soudain d'un univers méconnaissable. Ainsi en est-il de la parole poétique, qui doit s'écarter du langage utilitaire pour éveiller une compréhension inédite de l'univers par de nouvelles associations, de nouveaux sons, voire de nouveaux mots. Heidegger montre comment le discours ordinaire s'est vidé de toute substance active : « La parole du poète n’est pas une exaltation mélodique du parler courant. Renversons la proposition. C’est bien plutôt celui-ci qui n’est plus qu’un poème oublié, fatigué par l’usage, et d’où à peine encore se laisse entendre un appel.» (Acheminement vers la parole). Il ne suffit pas pourtant de cultiver pour soi seul une parole affranchie des formule routinières. Celle-ci doit pour s'accomplir trouver son destinataire : « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute », dit Montaigne (Essais, III, XIII). Faute de cela, elle est en effet lettre morte. La parabole du Semeur désigne bien les responsables de cette stérilité : le manque de constance, la faiblesse, les tentations faciles et distrayantes offertes par le monde. Dans l'artisanat de la parole, ce travail rhétorique dont Platon a dénoncé la perversité chez les Sophistes, l'effort est autant à placer du côté de l'émetteur que du côté du récepteur. La bonne Parole n'est pas forcément celle qui a fourbi toutes les recettes et les astuces du langage, si elle ne doit plus aboutir qu'à s'imposer chez des auditeurs passifs, sans avoir à lever, comme le grain de la parabole. Car si la parole exprime la spécificité humaine, ce n'est pas tant par sa capacité à nommer les choses que par les relations qu'elle autorise à l'intérieur d'un groupe, scellant la vocation sociale de l'animal humain : « Si l’homme est infiniment plus sociable que les abeilles et tous les autres animaux qui vivent en troupe, c’est évidemment, comme je l’ai dit souvent, que la nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l’homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres animaux, parce que leur organisation va jusqu’à ressentir ces deux affections et à se les communiquer. Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l’injuste ; et l’homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s’associant constituent précisément la famille et l’État.» (Aristote, La Politique, Livre I § 10).

 

source :  https://www.site-magister.com/prepas/page28a.htm

 

 

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