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fredericgrolleau.com


"300" : analyse philosophique et sémantique du film

Publié le 5 Juin 2018, 09:14am

Catégories : #Philo & Cinéma

"300" : analyse philosophique et sémantique du film

Le film 300 a accueilli plus d’un million cinq cent mille entrées en France. Ce péplum basé sur la bande dessinée de Franck Miller du même nom (également auteur de Sin City semble n’avoir pour atouts que son esthétisme et son dynamisme. Pourtant, alors qu’on aurait pu se plaindre de la faiblesse du scénario et de la prévisibilité du rebondissement, 300 offre un regard brillant d’un point de vue pédagogique. En effet la philosophie antique a été parfaitement respectée et sa spécificité soulignée vis-à-vis de l’antithèse de Sparte : l’Empire perse. Après avoir attardé notre regard sur le paradigme des Anciens et leur adversaires perses, nous essayerons de renverser une première impression trompeuse sur la signification politique de cette oeuvre.

I L’objectivisme casuistique grecque

Lorsque nous abordons l’approche objectiviste, il faut bien comprendre qu’il s’agit ici d’une grille de lecture axée sur l’objet étudié. C’est bien plus tard que l’idée que l’on se fait de l’objet est au coeur de l’analyse, on parlera alors de subjectivisme (le sujet est au centre).

Dans la philosophie antique, l’homme est passif, contemplatif. Non seulement le monde, mais aussi la société, la cité lui préexistent. Le droit est dans les choses, dans les objets qui l’entourent, elles en sont une part indissociable. L’homme peut tenter de décrypter la nature des choses mais n’élaborera pas un modèle général pour sa compréhension : dans la physique aristotiélicienne, la pierre tombe car elle "aime le sol". De même, les phénomènes naturels sont mus par la volonté des Dieux, arrimés à des objets. Les latinistes connaissent bien le moyen mnémotechnique : "Dans chaque arbre se cache une nymphe, dans chaque fleuve un dieu barbu". On parle d’une confusion entre l’être et le devoir-être : ce qui s’impose parcequ’il est confondu avec ce qui relève de la conscience, d’un cheminement intellectuel. La Vérité est objective, l’homme ne peut s’en écarter.

Pour saint Thomas d’Aquin, qui sera le relais chrétien de la philosophie antique au Moyen Age (en particulier du IXe au XIIe siècle), Dieu n’agit que comme puissance ordonnée, et non comme toute puissance (en cela il s’oppose aux volontaristes fransciscains comme Guillaume d’Occam). Dans la nature, il y a donc des normes guidant le comportement des hommes conformément à l’ordre de Dieu, et qu’il peut déceler à l’aide de sa raison. Il est de son devoir de s’y conformer.

L’approche des Anciens de l’Etat en découle : la nature prévoit que les animaux sociaux sont organisés en cellules familiales, elles-mêmes hiérarchisées. Ces familles vont s’agréger en de plus vastes ensembles par suite de causes intrinsèques (croissance démographique) ou extrinsèques (guerres, famines, calamités naturelles). Une autre cause de l’organisation peut résulter des conditions du développement de la civilisation. Par exemple, le choix de se sédentariser crée généralement des réseaux de prêts de semis en cas de problème, les Egyptiens vont gérer de manière centralisée les crues des eaux du Nil (cf. le modèle de développement chinois autour de leurs plus grands fleuves). C’est la nature de l’organisation qui en détermine les règles au cas par cas (casuistique).

Sparte est une cité guerrière, impitoyable avec l’ennemi comme avec les siens. Un processus eugéniste s’opère à la naissance (la constitution de l’individu lui permet-elle de s’intégrer ou non, le mérite chrétien n’a aucune place ici), et les épreuves que doivent endurer les jeunes mâles sont extrêmement exigentes. Aucune exception n’est faite, pas même pour le roi Léonidas : l’individu s’efface devant les règles découlant du groupe.

De l’autre côté, et intervenant assez tôt dans le film, l’Empire perse suit une autre vision. En philosophie, on peut parler de volontarisme.

II Le Volontarisme universaliste perse

C’est le regard ancien sur la civilisation perse qui est pertinent : cette civilisation brillante est un agrégat de royaumes soumis par Xerxès. L’empereur-dieu a pour ambition de de dominer le monde ainsi. Alors que Sparte veut faire figure d’exception, l’Empire a une vocation universaliste. C’est là que le choc s’opère. La philosophie antique n’envisage pas l’universalisme d’un modèle mais prévoit une grille de compréhension des normes de tout modèle qui pourrait se présenter. Xerxès, avatar divin, peut au contraire substituer sa volonté à l’Ordre naturel des choses. Comme pour le roi du Petit Prince, le fait qu’il ne soit pas réellement totipotent l’oblige à composer, mais la légitimité de son commandement ne provient pas de l’Etre, mais de la suprématie de son autorité.

Quand le messager de Xerxès se présente menaçant à l’encontre de Sparte, qu’il manque de respect à la reine, il respecte ses propres normes. Léonidas ne supporte pas l’affront et le fait reculer en direction d’un puits. Le messager rappelle les coutumes internationales : l’immunité des diplomates, il dit que le comportement du roi est folie. Léonidas répond avant de l’achever, lui et sa garde : "Folie ? c’est Sparte ici !" La casuistique ne s’embarrasse pas des autres coutumes, même internationales. A Rome, comporte-toi en romain.

III Ephialtès ou la place de l’anormal

Ephialtès est un personnage crucial du film.

Difforme, ses parents refusent à sa naissance de la sacrifier et l’élèvent hors des murs de la cité. Il ne peut trouver sa place au sein des phalanges spartiates, en raison de son handicap. Sa nature le fait sortir de la loi découlant objectivement de la société spartiate.

Xerxès va l’accueillir et lui permettre de se venger de ceux qui l’ont rejeté. Contre la promesse de plaisirs terrestres et un uniforme de l’armée perse, Ephialtès indique un chemin secret qui permettra aux Orientaux de prendre les 300 à revers. Cependant Xerxès laisse à Léonidas la possibilité de fuir, mais ce dernier et ses fidèles refusent de se mettre en infraction à la Loi. Encore une fois, le tout l’emporte sur l’individu dans un élan de connivence avec les totalitarismes.

Cependant en face des Grecs, l’Empire n’est pas plus moralement cautionnable : Kelsen critiquera le volontarisme du IIIe Reich comme dénué de norme fondamentale (la constitution) s’imposant à la volonté de l’exécutif, laissant toute latitude à un comportement arbitraire, impératif (couvert par les théories de James Austin).

En se suicidant, Ephialtès n’accepte pas de devoir son acceptation à un acte de volonté, mais voudrait la reconnaissance à jamais frustrée de son mérite. Un dilemme très humain.

IV Choc des civilisations à l’envers

300 offre deux degrés de lecture politique.

Au premier degré, l’Occident est sparte, l’Orient et le monde musulman la Perse. Il faudrait alors comprendre que l’Occident doit s’arc-bouter sur ses valeurs, ne pas lâcher un pouce de terrain à l’ennemi barbare, qui n’exige rien de son soldat : ni qualités martiales, ni honneurs, mais simplement soumission et sacrifice. Il faudrait également comprendre que cette tâche revient aux moins dégénérés d’entre eux : les Américains, qui se consacrent à la défense des idéaux communs de l’Occident en n’ayant à leurs côtés que des alliés faibles et peu investis. La dernière scène du film montrerait alors l’utilité de cet engagement, lors de la charge des Grecs contre l’armée perse, à "seulement" un contre trois cette fois. C’est cette thèse qui semble défendue par Frank Miller, ce qui a accentué une polémique selon moi fondée.

Au second degré, c’est le message inverse qui s’offre à nous. L’Empire perse est universaliste. Il désire imposer son modèle aux autres nations. Comme du temps de la colonisation, on ne demandait souvent que peu aux peuples soumis : un passage (Suez, Gibraltar), une tête de pont, ou des ressources naturelles. Cependant, en imposant un tribut, Xerxès oblige Léonidas à suivre sa doctrine de la soumission, concession déshonorante pour Sparte, au regard de ses critères, car les Athéniens moins belliqueux et pédérastes l’ont refusée sans conséquence. Dans cette deuxième vision, nous devenons les Perses, désirant imposer une démocratie prête à l’emploi, une norme qui ne correspond pas à l’organisation naturellement adoptée par nos vis à vis. Les 300 deviennent alors les guerriers fanatiques, tout aussi sacrificiels, qui s’opposent à l’Occident, représentée par son armée, sa culture (son influance), ou même son existance.

En conclusion : malgré une trame simple, 300 est un film manichéen qui dépeint une réalité historique et une situation politique contemporaine moins simples qu’il n’y paraît. L’apport au spectateur d’un point de vue philosophique reste implicite mais réel mais aurait dû insister sur le délicat exercice d’inversion des rôles.

par Johan 
mardi 24 avril 2007

http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9onidas_Ier_de_Sparte

http://fr.wikipedia.org/wiki/300_%28film%29

http://www.denistouret.fr/ideologues/Kelsen.html

http://www.denistouret.fr/geopolitique/Aquin.html

http://www.denistouret.fr/ideologues/Aristote.html

http://www.denistouret.fr/droitsoc/

Images :

http://www.fichesducinema.com/spip/IMG/jpg/300-t.jpg

http://goodcomics.comicbookresources.com/wp-content/uploads/300/05.jpg

source :

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/300-analyse-philosophique-et-23011

 

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