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fredericgrolleau.com


"Obéir, est-ce renoncer à sa liberté ?" ("12 years a slave")

Publié le 19 Septembre 2019, 09:22am

Catégories : #Philo & Cinéma

"Obéir, est-ce renoncer à sa liberté ?" ("12 years a slave")
Plan du cours

Introduction
Réflexion à partir de la bande-annonce du film 12 years a slave de Steve McQueen (2014)

 
1. Toute obéissance semble être une perte de liberté.
Texte : la tirade de Calliclès dans le dialogue de Platon intitulé Gorgias
Texte 1 : La vie libre selon Calliclès « - CALLICLES : (...) Veux-tu savoir ce que sont le beau et le juste selon la nature ? Hé bien je vais te le dire franchement ! Voici, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient-elles, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu'elles peuvent désirer. Seulement, tout le monde n'est pas capable, j'imagine, de vivre comme cela. C'est pourquoi la masse des gens blâme les hommes qui vivent ainsi, gênée qu'elle est de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire. La masse déclare donc bien haut que le dérèglement - j'en ai déjà parlé - est une vilaine chose. C'est ainsi qu'elle réduit à l'état d'esclaves les hommes dotés d'une plus forte nature que celle des hommes de la masse ; et ces derniers, qui sont eux-mêmes incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient, font la louange de la tempérance et de la justice à cause du manque de courage de leur âme. (…) Écoute, Socrate, tu prétends que tu poursuis la vérité, eh bien, voici la vérité : si la facilité de la vie, le dérèglement, la liberté de faire ce qu'on veut, demeurent dans l'impunité, ils font la vertu et le bonheur ! Tout le reste, ce ne sont que des manières, des conventions, faites par les hommes, à l'encontre de la nature. Rien que des paroles en l'air, qui ne valent rien ! - SOCRATE : Ce n'est pas sans noblesse, Calliclès, que tu as exposé ton point de vue, tu as parlé franchement. Toi, en effet, tu viens de dire clairement ce que les autres pensent et ne veulent pas dire. (…) Alors, explique-moi : tu dis que, si l'on veut vivre tel qu'on est, il ne faut pas réprimer ses passions, aussi grandes soient-elles, mais se tenir prêt à les assouvir par tous les moyens. Est-ce bien en cela que la vertu consiste ? - CALLICLES : Oui, je l'affirme, c'est cela la vertu ! »
Extrait de Gorgias, dialogue écrit par Platon
NB : Dans ce texe, Calliclès ne formule pas la pensée de Platon : il représente au contraire son adversaire. C’est Socrate qui présentera la pensée de Platon.
Questions : 1) Comment faut-il vivre d’après Calliclès ? 2) Pour Calliclès, pourquoi les hommes obéissent-ils aux lois et aux règles morales ? 3) Expliquez : « Tout le reste, ce ne sont que des manières, des conventions, faites par les hommes, à l'encontre de la nature. Rien que des paroles en l'air, qui ne valent rien ! » 4) Quelles critiques peut-on faire au discours de Calliclès ? La vie qu’il décrit est-elle vraiment une vie de liberté ?
Exemple : Scarface (1983) Le film Scarface de Brian de Palma raconte l’ascension d’un jeune voyou cubain, Toni Montana, qui tente d’acquérir richesse et pouvoir à Miami. - Quel parallèle peut-on faire entre ce personnage et Calliclès ? - D’après le film, est-ce une vie enviable ? 
2. Certains types d'obéissance nous amènent à renoncer à notre liberté.
Travail sur l'expérience de Milgram (voir annexes).

3. La liberté consiste à obéir à ses propres règles
Texte de Kant, "Qu'est-ce que les Lumières ?"

L’homme ne naît pas libre. Pour devenir autonome – l’autonomie  est l’autre nom de la liberté - il doit être guidé. Tel est le rôle de l’éducation.  Mais il arrive un moment où l’individu doit  renoncer à ses tuteurs,  pour se lancer,  autrement dit  s’efforcer  de penser par lui-même. Un tel « saut » dans l’inconnu  implique certains risques :

 

 

 

[ 1 ] « Accéder aux Lumières consiste pour l'homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c'est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction   d'un autre. L'homme est par sa propre faute dans cet état de minorité quand ce n'est pas le manque d'entendement qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à se servir de son entendement sans la direction d'un autre.Sapere aude ! [Ose savoir !] Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières.

 

[2] La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu'un aussi grand nombre d'hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores [naturellement majeurs]) ; et ces mêmes causes font qu'il devient si facile à d'autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d'être mineur ! Avec un livre qui tient lieu d'entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n'ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne m'est pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne. Les tuteurs, qui se sont très aimablement chargés d'exercer sur eux leur haute direction, ne manquent pas de faire que les hommes, de loin les plus nombreux (avec le beau sexe tout entier), tiennent pour très dangereux le pas vers la majorité, qui est déjà en lui-même pénible. Après avoir abêti leur bétail et avoir soigneusement pris garde de ne pas permettre à ces tranquilles créatures d'oser faire le moindre pas hors du chariot (1  où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de marcher seules. Or, ce danger n'est vraiment pas si grand, car elles finiraient bien par apprendre à marcher après quelques chutes ; seulement, un exemple de ce genre rend timide et dissuade ordinairement de faire d'autres essais.

 

[3] Il est donc difficile pour chaque homme pris individuellement de s'arracher à la minorité qui est presque devenue pour lui une nature. Il y a même pris goût et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne lui en a jamais laissé faire l'essai. Préceptes et formules, instruments mécaniques permettant un usage raisonnable ou plutôt un mauvais usage de ses dons naturels, sont les entraves  qui perpétuent la minorité. Celui-là même qui les rejetterait ne franchirait le plus étroit fossé que d'un saut encore mal assuré, parce qu'il n'est pas habitué à une semblable liberté de mouvement. C'est pourquoi il n'y a que peu d'hommes qui  soient parvenus à s'arracher à la minorité en exerçant eux-mêmes leur esprit et à marcher malgré tout d'un pas sûr ».

 

«  Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784)  Kant ? Ed. Hatier, Coll. Classiques et Cie, 2007, pp 5-6

 

1)      Kant ici compare les hommes qui préfèrent rester mineurs à ces jeunes enfants qui s’aident d’un petit chariot lorsqu’ils apprennent à marcher.

ANNEXES

A. La bande-annonce du film 12 years a slave de Steve McQueen (2014)
 
B. L'expérience de Milgram

Attention : la vidéo est un extrait d'un film  de fiction, I comme Icare d'Henri Verneuil (1979).  Ce document est intéressant et présente fidèlement le principe de l'expérience, mais ne doit pas être confondu avec une captation vidéo de la véritable expérience scientifique. L'expérience originelle de Stanley Milgram a elle-même fait l'objet de variantes multiples, et a essuyé certaines critiques. Pour en savoir plus, consultez la page Wikipédia bien documentée consacrée à l'expérience. Vous pouvez également voir ici, si vous êtes curieux, la reproduction de l'expérience de Milgram sous la forme d'une émission de télé-réalité.

Voici ce que Milgram lui-même écrit à propos de son expérience :

"Le dilemme résultant du conflit entre la conscience et l'autorité est inhérent à la nature de la société et se poserait à nous même si le nazisme n'avait jamais existé. Réduire un problème aussi général à la seule dimension d'un événement historique, c'est se donner l'illusion qu'il appartient à une époque révolue.
  Certains dénient toute valeur d'exemple au phénomène nazi sous prétexte que nous vivons en démocratie et non dans un état « autoritarien ». Mais le problème ne disparaît pas pour autant car il ne concerne ni l'«autoritarianisme» en tant que mode d'organisation politique, ni un ensemble particulier d'attitudes psychologiques : ce qu'il met en cause, c'est l'autorité en soi. Un gouvernement autoritarien peut être remplacé par un régime démocratique, mais dans un cas comme dans l'autre, l'autorité ne saurait être éliminée tant que la société continuera sous la forme que nous lui connaissons.
  Dans les démocraties, les dirigeants sont élus par tous les citoyens, mais une fois à leur poste, ils sont investis de la même autorité que ceux qui y parviennent par d'autres moyens. Et comme nous avons eu maintes fois l'occasion de le constater, les exigences de l'autorité promue par la voie démocratique peuvent elles aussi entrer en conflit avec la conscience. L'immigration et l'esclavage de millions de noirs, l'extermination des Indiens d'Amérique, l'internement des citoyens américains d'origine japonaise, l'utilisation du napalm contre les populations civiles du Vietnam représentent autant de politiques impitoyables qui ont été conçues par les autorités d'un pays démocratique et exécutées par l'ensemble de la nation avec la soumission escomptée. Dans chacun de ces cas, des voix se sont élevées au nom de la morale pour flétrir de telles actions, mais la réaction type du citoyen ordinaire a été d'obéir aux ordres.
  À l'occasion des conférences sur l'expérience que je fais dans les universités d'un bout à l'autre des États-Unis, c'est pour moi une surprise toujours renouvelée de me trouver devant des jeunes gens qui se disent horrifiés du comportement de nos sujets et proclament bien haut que jamais ils ne pourraient se conduire de la sorte, mais qui, quelques mois plus tard, sont appelés sous les drapeaux et commettent sans le plus petit scrupule de conscience des actions auprès desquelles le traitement infligé à notre victime est insignifiant. A cet égard, ils sont ni pires ni meilleurs que ceux qui, de tous temps, courbent l'échine devant l'autorité et deviennent les exécuteurs de ses hautes œuvres."

Stanley MilgramSoumission à l'autorité. Un point de vue expérimental, 1974, chapitre 15,
trad. E. Molinié, Calmann-Lévy, 1994, p. 221-222. Source.
C. Un autre traitement du sujet à écouter en podcast :
 
bertrand vaillant 
source : 
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