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fredericgrolleau.com


Kafka, "La Colonie pénitentiaire" (1919) : l’inscription de la loi dans le corps

Publié le 3 Juin 2021, 08:30am

Catégories : #Philo (Notions)

Kafka, "La Colonie pénitentiaire" (1919) : l’inscription de la loi dans le corps

Voir l'installation de Peter Klasen

Eléments généraux
Dans La Colonie pénitentiaire, nouvelle de 1919, Kafka engage une réflexion sur le statut de la loi, son incompréhensible nécessité, et le traitement du corps qui en résulte.

L’inscription de la loi dans le corps
Un visiteur explore une île. Un officier lui présente avec enthousiasme un appareil de mort complexe : un lit, auquel le condamné est attaché, est surmonté d’une herse qui inscrit dans la chair la loi auquel le condamné à désobéi.

« La loi que le condamné a transgressée, la herse la lui inscrit sur le corps. A ce condamné par exemple – l’officier montra l’homme -, on va inscrire sur le corps : Honore ton supérieur ! »

L’exécution, d’une violence inouïe, doit durer une douzaine d’heures. L’officier, l’un des derniers défenseurs de l’appareil, espère avoir du visiteur un soutien pour maintenir la tradition de cette exécution sur l’île. Face à la désapprobation manifeste du visiteur, dont on comprend qu’il est un personnage influent, l’officier libère le condamné et se soumet lui-même à la torture. Cependant, la machine tue l’officier immédiatement et implose.

Kafka illustre ici l’idée selon laquelle la loi – morale ou sacrée – imprime dans la chair-même sa nécessité. Cette thématique est fondamentale dans la lecture nietzschéenne de l’émergence du christianisme (on se référera avec profit au premier traité de La Généalogie de la morale) : le corps est le réceptacle d’une tradition, « La victoire sur soi-même n’est pas demandée à cause des conséquences utiles qu’elle a pour l’individu, mais pour que les mœurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : l’individu doit se sacrifier — ainsi l’exige la moralité des mœurs » (Aurore) . La loi exige le sacrifice, et elle l’exige absolument : ainsi l’officier qui renonce à l’exécution ne renoncera pas à son propre sacrifice, et ce parce que la loi le demande. Le corps est dès lors le lieu d’expression de cette loi qui triomphe. La justification de la morale est le symptôme de l’incapacité qu’elle a à se suffire à elle-même pour approfondir sa domination sur la chair et dans la chair.

Le thème du corps et de l’autorité inonde l’œuvre de Kafka (notamment dans la figure du père : l’auteur du corps du fils inscrit par là même son autorité insigne.)  La loi ne peut avoir qu’un caractère performatif (elle dit ce qu’elle fait en ordonnant et en punissant simultanément par l’inscription dans la chair qui exécute). C’est ce caractère performatif qui fait qu’elle exige une punition : l’inquiétude de l’officier vis-à-vis de l’appareil et son sacrifice ultime dénotent que pour être, la loi doit inscrire dans le corps son principe ; la loi pour être loi doit punir, et elle doit s’inscrire dans le corps dont elle décide le sort.

Pour aller plus loin :
La lecture de cette nouvelle, ainsi que du premier traité de La Généalogie de la morale, peuvent être des investissements très profitables pour l’écrit comme pour l’oral d’HEC.

source : https://www.myprepa.fr/news/franz-kafka-l-inscription-de-la-loi-dans-le-corps/  

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Dans La colonie pénitentiaire, Kafka met en scène, comme dans plusieurs autres ouvrages, la justice, la condamnation et l’exécution. La justice est expéditive, surtout dans cette colonie située dans une île où l’on parle français.

La scène est vue par un témoin prié par le commandant de la colonie d’assister à l’exécution d’un condamné. Un officier est chargé de montrer à cet explorateur en visite dans la colonie le mode d’exécution. Ce dernier, qui n’est pas un professionnel de la justice, éprouve un intérêt limité à cette scène. Cependant, l’officier déploie un grand zèle à expliquer le fonctionnement de la machine à exécuter, en présence du condamné, pauvre bougre à l’air stupide, et de son gardien, un soldat comme le condamné, qui porte la chaine entravant celui-ci. Il s’agit d’un appareil particulièrement sophistiqué, composé de trois parties : en bas un lit où s’allonge le condamné, en haut une dessinatrice et au milieu une herse.

Les commentateurs de Deleuze et Guattari ont fait de cette machine imaginée par Kafka le prototype des « machines célibataires » conçues par ces deux auteurs. Ils entendaient par là des machines destinées à fonctionner en vase clos, sans influence extérieure, de façon immuable, sans souci des conséquences qu’elles peuvent avoir sur leur environnement – ainsi, par exemple, des banques emportées dans la spéculation des marchés financiers et complètement déconnectées de l’économie réelle.

Dans la colonie, l’inventeur du système était l’ancien commandant, qui avait dessiné et construit la machine et avait institué le règlement de telle sorte que tout contrevenant était condamné à passer dans la machine où la herse gravait dans son dos le motif de la condamnation enregistré dans la dessinatrice pendant douze heures d’affilée, au terme desquelles le condamné parvenait enfin à comprendre le motif, juste avant d’expirer. Ainsi tout le système repose sur un règlement arbitraire promulgué par un commandant local, qui s’applique sans nuance à tout individu fautif, sans appréciation de la gravité de la faute et sans information préalable du condamné du motif de la condamnation, ni de sa nature.

L’officier était l’adjoint de l’ancien commandant et il n’éprouvait aucun doute sur la perfection du système inventé par son ancien chef, dont il assurait la perpétuation.

Toute la nouvelle, écrite dans une langue précise, destinée à décrire le mécanisme sans porter de jugement, est un froid constat des faits. Seules les réticences de l’explorateur créent une certaine tension avec l’officier qui comptait s’appuyer sur lui pour contrecarrer les réformes attendues du nouveau commandant.

Les motivations du commandant à faire assister l’explorateur à l’exécution étaient d’ailleurs inverses : il souhaitait recueillir son avis éclairé sur le mode d’exécution en vigueur pour pouvoir l’abolir. A cet égard, l’explorateur exprime un avis sans détour à l’officier : il est nettement hostile aux méthodes en vigueur dans la colonie.

Cet aveu conjugué à une défaillance technique de la machine entraine le dénouement imprévu de l’histoire, sans que le caractère abominable des méthodes utilisées dans cette colonie soit atténué, ni la conviction absolue de l’officier, - emporté jusqu’au bout par son obsession d’une justice mécanique -, ébranlée. L’explorateur, submergé par toute cette horreur, n’a pas le courage d’aller exprimer son indignation au nouveau commandant et s’enfuit piteusement, refusant même de secourir les victimes du système qu’il côtoie.

Ainsi, toujours avec une remarquable retenue, Kafka expose en visionnaire l’existence d’un système précurseur du totalitarisme et l’aveuglement et la veulerie de ceux qui seraient en situation de s’y opposer.

 

 

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