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fredericgrolleau.com


George Orwell, "La Ferme des animaux", bande dessinée

Publié le 9 Novembre 2016, 16:14pm

Catégories : #BD

George Orwell, "La Ferme des animaux", bande dessinée

Un incontournable

Longtemps avant le titre BD éponyme paru chez Novedi en 1985, avec aux commandes Jean Giraud et Marc Mati, voici une transposition du fameux livre d’Orwell en bande dessinée réalisée et diffusée par... la CIA ! Un document exceptionnel pour la première fois réédité par les éditions de L'échappée. L'on sait que cette fable écrite dans les années 40 dans laquelle les animaux chassent leurs maîtres humains et instaurent dans leur ferme un nouveau régime politique qui tourne vite à la dictature était une charge contre le stalinisme. Une critique, comme l'explique remarquablement Patrick Marcolini dans le livret noir central de l'opus (intercalé entre les versions française et créole du titre : Repiblik Zanimo - excellente idée de plus !) que la CIA et les services secrets britanniques décident, en 1951, à l’aube de la guerre froide, de  transposer - d'une manière très fidèle - en bande dessinée dans le cadre de leurs opérations de propagande anticommuniste.
Une BD de « propagande » à lire paradoxalement pour sa propre force à annuler toute propagande et sa « visée contre-révolutionnaire » d'origine tant elle irradie une leçon subversive (lire sur ce point dans nos colonnes notre dossier : « Petit bestiaire de la métamorphose comme figure de la révolte »). Orwell n'a en effet jamais cherché qu''à établir que, « pour faire triompher une révolution, le peuple doit se débarrasser de ceux qui prétendent en prendre la direction. »

Pouvoir désormais disposer de la version graphique des années 50 de ce texte dans sa bibliothèque est un indispensable tant la forme dans son historicité même rejoint ici le fond de la critique originaire. C'est même un incontournable !

Métamorphose et subversion

Dans La ferme des Ani­maux (Folio, 1981), paral­lè­le­ment à une révolte des ani­maux de la Ferme gérée par Mr Jones, l’auteur décrit com­ment toute révolte éthique et poli­tique se trouve “récu­pé­rée” par ceux qui res­tent les maîtres des appa­rences. Très rapi­de­ment, la révolte dégé­nère. En effet, les ani­maux, las­sés des orages d’indigence que char­rie la houle des per­sé­cu­tions humaines répé­tées, et qui sont tout sauf “bêtes” peuvent, s’ils le sou­haitent, lar­guer enfin les amarres avec le triste rocher de leur sujé­tion. Il suf­fit qu’ils le veulent !
C’est mal­heu­reu­se­ment suite au sou­lè­ve­ment vic­to­rieux que Boule de Neige et Napo­léon, les deux cochons qui ont été les fers de lance de la révolte contre les humains, vont rapi­de­ment s’opposer : l’un déploie son éner­gie pour offrir de nou­velles pro­po­si­tions, l’autre pour tirer la cou­ver­ture à soi et acca­pa­rer, tel un sophiste flat­tant son audi­toire, l’attention de cha­cun, au détri­ment du bien com­mun de tous. Le désac­cord entre les “meneurs” qui n’est encore que rhé­to­rique dégé­nère bien­tôt en un conflit poli­tique ouvert cor­res­pon­dant à la déca­dence de la Répu­blique idéale, trans­for­mée peu à peu en enfer tota­li­taire. L’atteinte por­tée aux Sept com­man­de­ments édic­tés par les anciens révo­lu­tion­naires est telle que, très rapi­de­ment, les cochons se dis­tinguent de moins en moins des hommes et de plus en plus des ani­maux qu’ils consi­dèrent comme une mar­chan­dise à exploi­ter pour amé­lio­rer le ren­de­ment de leur propriété.

Comble de l’horreur, cer­tains cochons dorment ainsi dans des lits. Seule une jument réagit et va véri­fier au fond de la grange ce que disent les pre­mières lois à ce sujet. Mais il est déjà trop tard, la réforme des men­ta­li­tés enta­mée par Napo­léon s’est accom­pa­gnée à l’insu de tous d’une défor­ma­tion com­plète des sept lois ori­gi­naires. Le qua­trième com­man­de­ment, ainsi habi­le­ment refor­mulé devient : "Aucun ani­mal ne dor­mira dans un lit avec des draps" : la modi­fi­ca­tion ter­mi­no­lo­gique porte, non sur une sup­pres­sion com­plète de l’ancienne for­mule, mais sur un rajout ano­din qui en change com­plè­te­ment la sub­stance, sans que les ani­maux puissent y réagir. Ou fassent un effort mini­mal pour véri­fier, au sens fort, ce qui fonde cette décla­ra­tion : "Puisque c’était ins­crit sur le mur il fal­lait se rendre à l’évidence" (Folio, p.76).
La capi­tu­la­tion des ani­maux est si grande que, ne pou­vant plus par eux-mêmes se rendre compte des choses, ils ne peuvent que s’en remettre à une force exté­rieure qui les aliène et dépos­sède de tout accès authen­tique à la vérité de leur situa­tion poli­tique : red­di­tion à l’évidence impo­sée par Napo­léon, réduite ici à la triste adé­qua­tion des choses au bon vou­loir des diri­geants de la Ferme. Dans les der­nières pages de l’oeuvre, les ani­maux assem­blés autour des fenêtres de la salle de récep­tion où Napo­léon reçoit les humains à sa table, s’aperçoivent sou­dain que les traits des cochons com­men­saux se modi­fient insen­si­ble­ment. La simi­li­tude est telle qu’il n’y a désor­mais plus aucune dif­fé­rence mor­pho­lo­gique entre les traits du cochon et ceux de l’homme. Napo­léon, le nou­veau dic­ta­teur de la ferme, père de l’hor­reur écono­mique, est un homme-cochon ou un cochon-homme, c’est-à-dire un être hybride, un monstre que meuvent un orgueil déme­suré (hubris en grec) et un égoïsme fon­cier dans la recherche de gains financiers.

La morale de l’histoire nous per­met de conce­voir com­ment, de manière para­doxale, en tout cochon, il y a un homme qui som­meille. Nous voyons bien une fois de plus l’aporie consti­tu­tive de toute révolte : tou­jours rat­tra­pée par le cercle de l’histoire et la soif de pou­voir, elle n’est somme toute authen­tique qu’au prix de sa propre dis­pa­ri­tion. La méta­mor­phose qui la scelle se veut pour­tant une mani­fes­ta­tion d’un excep­tion­nel rap­port à soi, sin­cère et bou­le­ver­sant en ce qu’il abat le masque du camou­flage consen­suel ordi­naire. Mais dans ce com­bat acharné entre l’être “vrai” — d’une vérité qu’il ignore encore mais qu’il apprend dans ses nou­velles entrailles — et le simu­la­teur ou dis­si­mu­la­teur, celui qui s’offre à la pâture des regards, c’est tou­jours l’individu au pou­voir et mani­pu­lant les appa­rences qui l’emporte. L’homme n’est-il pas le tri­cheur par excel­lence ? Napo­léon s’identifie à cette ruse suf­fi­sante de l’humain qui déter­mine les ani­maux, qui en sont en prin­cipe dému­nis, à lui être assu­jet­tis à jamais.
Tel est bien l’intérêt que revêt la trans­mu­ta­tion bes­tiale chez l’insoumis : la méta­mor­phose de celui qui se révolte (qui ne se dis­tingue pas dans le fond de la révolte de celui qui se méta­mor­phose) est cet étrange jeu où pour vaincre, id est rafler la mise de l’introspection psy­cho­lo­gique la plus cri­tique et lucide, … il n’aurait pas fallu jouer !

frederic grolleau

George Orwell, La Ferme des animaux, bande dessinée, présentation de Patrick Marcolini, traduit du créole au français par Alice Becker-Ho, L'échappée, 23,5 x 28 cm, 2016, 80 p. - 15, 00 €.

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