L'âme ou le mythe de l'attelage ailé dans le "Phèdre" (246a-246d) de Platon
Publié le 20 Février 2026
"Il faut donc se représenter l'âme comme une puissance composée par nature d'un attelage ailé et d'un cocher. Cela étant, chez les dieux, les chevaux et les cochers sont tous bons et de bonne race, alors que, pour le reste des vivants, il y a mélange. Chez nous premier point - celui qui commande est le cocher d'un équipage apparié ; de ces deux chevaux - second point - l'un est beau et bon pour celui qui commande, et d'une race bonne et belle, alors que l'autre est le contraire et d'une race contraire. Dès lors, dans notre cas, c'est quelque chose de difficile et d'ingrat que d'être cocher .
Comment, dans ces conditions, se fait-il que l'être vivant soit qualifié de mortel et d'immortel ? Voilà ce qu'il faut tenter d'expliquer. Tout ce qui est âme a charge de tout ce qui est inanimé ; or, l'âme circule à travers la totalité du ciel, venant à y revêtir tantôt une forme tantôt une autre. C'est ainsi que, quand elle est parfaite et ailée, elle chemine dans les hauteurs et administre le monde entier ; quand, en revanche, elle a perdu ses ailes, elle est entraînée jusqu'à ce qu'elle se soit agrippée à quelque chose de solide ; là, elle établit sa demeure, elle prend un corps de terre qui semble se mouvoir de sa propre initiative grâce à la puissance qui appartient à l'âme. Ce qu'on appelle " vivant ", c'est cet ensemble, une âme et un corps fixé à elle, ensemble qui a reçu le nom de " mortel ". Quant au qualificatif " immortel ", il n'est aucun discours argumenté qui permette d'en rendre compte rationnellement ; il n'en reste pas moins que, sans en avoir une vision ou une connaissance suffisante, nous nous forgeons une représentation du divin : c'est un vivant immortel, qui a une âme, qui a un corps, tous deux naturellement unis pour toujours."
Platon, Phèdre, 246a-246d, trad. de L. Brisson, Paris, éd. Garnier-Flammarion, 1989, pp. 117-118
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L'image qui rend compte de la nature de l'âme, qu'elle soit divine ou humaine, c'et celle d'un attelage ailé, attelage composé d'un cocher et de deux chevaux. Pourvu d'ailes, l'attelage a le pouvoir d'entraîner vers le haut tout ce qui est pesant. Pour l'âme des dieux, pour laquelle cocher et chevaux sont de bonne race, l'attelage s'élève sans difficultés dans les hauteurs du ciel et s'y maintient, « il chemine dans les hauteurs et administre le monde entier » (246c), mais il n'en est pas de même pour l'homme et les autres vivants : « il y a mélange » (246b). L'un des chevaux est beau et bon, de bonne race, l'autre est tout le contraire, d'où la difficulté pour le cocher de mener son attelage.
Ce mythe reprend la tripartition de l'âme exposée par Platon à plusieurs reprises, en particulier dans la République. Le cocher représente la partie rationnelle de l'âme, (logistikon), c'est elle qui a la capacité de contempler l'intelligible. Le cheval de bonne nature représente le thumos, quelque chose comme le cœur, le courage mais aussi la colère et l'agressivité : c'est la faculté de s'enthousiasmer et de s'emporter au service du meilleur. Quand le cocher mène bien son attelage, il trouve en lui un allié essentiel, toujours prêt à aller de l'avant, à combattre pour son idéal, à défendre sa cause. Quant au mauvais cheval, il représente la troisième partie de l'âme, l'épithumia, le siège de l'appétit des passions et des désirs charnels. Rétif, toujours prêt à faire dévier l'attelage pour satisfaire ses désirs, il manque sans cesse de le faire chavirer. C'est sur cette tripartition de l'âme que Platon dans la République construit le modèle de la cité juste : les hommes se répartissent en trois classes selon que domine en eux l'une ou l'autre partie de l'âme : à ceux en qui domine la partie rationnelle, les philosophes, reviendra la tâche de gouverner la cité ; à ceux en qui domine le cœur, les gardiens ou soldats, reviendra celle de la défendre ; et enfin à ceux en qui domine l'appétit seront confiées les tâches matérielles permettant l'entretien de tous : les artisans et les agriculteurs. Platon explique que chaque partie de l'âme, et donc chaque classe d'hommes, a une vertu qui lui correspond : la tempérance pour l'âme désirante, le courage pour le cœur, la sagesse pour l'âme raisonnable. De l'harmonie de ces trois parties de l'âme résulte la justice ; de l'harmonie de ces trois classes résulte la justice dans la société.
Les différentes sortes d'âme. Donc tout ce qui vit, tout ce qui bouge a une âme. Mais il ne s'ensuit pas que toutes les âmes soient identiques. Du moindre animal aux dieux, Platon établit une continuité hiérarchique. La principale distinction est celle entre les vivants immortels (les dieux et les démons) et les vivants mortels (les hommes et les bêtes). Pour comprendre cette distinction, il est bon de revenir à nouveau au mythe. Les attelages grâce à leurs ailes « circulent dans la totalité du ciel » (246b), car « la nature a donné à l'aile le pouvoir d'entraîner vers le haut ce qui est pesant […]. L'aile est, d'une certaine manière, la réalité corporelle qui participe le plus au divin » (246d). Quand le cocher mène bien son attelage, les ailes maintiennent l'attelage dans les hauteurs, l'âme est parfaite et administre le monde entier, elle atteint la stabilité et la perfection du divin. L'âme des dieux est donc un vivant immortel uni pour toujours à un corps, mais un corps qui participe du divin. À la tête de ces vivants immortels, le dieu des dieux – Zeus – « qui conduisant son attelage ailé, s'avance en premier, ordonnant toute chose dans le détail et pourvoyant à tout » (246e). Il est suivi par l'armée des dieux et des démons, chacun à sa place et en bon ordre. On peut voir dans cette procession la représentation des corps célestes, les astres, dont les évolutions circulaires régulières et parfaites sont ce qui correspond le mieux à la description que Platon donne du vivant immortel. Ces âmes immortelles qui atteignent la voute céleste ont vocation à aller au-delà et à « s'établir sur le dos du ciel » (247b). Ceci demande explication : Platon se représente le monde sensible, celui des corps visibles sous la forme d'une sphère, dont le ciel constitue la voûte interne. « Le dos du ciel » serait donc la face externe de cette voûte. Hors du monde sensible, elle est le lieu du monde intelligible. Une comparaison avec l'allégorie de la caverne du livre VII de la République permet de dire que l'intérieur de la sphère, le monde sensible est le monde de la caverne alors que ce qui est au dessus du ciel dans Phèdre est l'extérieur de la caverne et représente le monde intelligible. C'est bien en effet ce même monde que décrit Platon dans les deux cas : « un être sans couleur, sans figure, intangible » qui n'a donc aucune matérialité et ne peut donc être appréhendé que par l'intellect. Tels sont bien les caractères de l'Idée telle qu'elle est définie dans la République. Là, l'âme contemple la véritable réalité. Quand elle reviendra ensuite à l'intérieur du ciel, elle s'en souviendra et rien ne sera plus pareil pour elle.
Mais à côté des attelages des dieux qui sont « équilibrés et faciles à conduire » (247b), il y en a d'autres qui « ont de la peine à avancer, car le cheval en qui il y a de la malignité rend l'équipage pesant, le tirant vers la terre, et alourdissant la main de celui des cochers qui n'a pas su bien le dresser » (247b). Cet attelage finit par perdre ses ailes et tomber sur terre où l'âme prend un corps, un corps pesant, un corps mortel. Exilée du monde céleste, elle constitue ce qu'il convient d'appeler un vivant mortel. Cette âme tombée du ciel n'a pu que peu ou pas du tout apercevoir la réalité vraie. À ceux-là ne reste en partage que l'opinion. Dans l'indescriptible désordre provoqué par les chevaux rétifs et les attelages mal contrôlés certains ont pu lever la tête et apercevoir fugitivement quelques réalités, d'autres n'y sont pas parvenus. Le type d'incarnation dépend du degré de vision de la réalité que l'âme est parvenue à atteindre. De là une hiérarchie entre neuf types d'hommes qui du philosophe au tyran en passant par l'homme politique, le médecin, le devin, le poète, l'agriculteur recouvre tous les degrés de la société humaine. (Notons qu'ici la partition de la société ne se fait pas en trois classes comme dans la République.)
Ainsi déchue, l'âme ne reviendra à son point de départ qu'au bout de dix mille ans ; cependant certaines âmes qui ont vécu dans la justice — « l'homme qui a aspiré loyalement au savoir ou qui a aimé les jeunes gens pour les faire aspirer au savoir » (248e) — peuvent se voir attribuer à nouveau des ailes au bout de trois cycles de mille ans. Les autres, au bout des dix mille ans passent en jugement, vont soit en prison s'ils se sont mal conduits, soit dans un lieu conforme à la vie juste qu'ils ont menée et au bout d'encore mille ans engagent une nouvelle vie, dans laquelle l'âme d'un homme peut s'implanter dans le corps d'un animal et vice versa.
De ce long développement on retiendra ce qui constitue les lignes de force de la philosophie platonicienne :
La partition du monde sensible et du monde intelligible : Que ce soit l'opposition entre le monde des ombres dans la caverne et la réalité extérieure hors de la caverne dans la République, que ce soit l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur du ciel dans le Phèdre, la philosophie platonicienne repose sur l'opposition entre un monde sensible qui n'est qu'apparence et dans lequel seule l'opinion est possible et un monde intelligible qui est la réalité dont la science est la connaissance vraie. Le monde sensible ne permet qu'une connaissance trompeuse, celle des sensations. Le monde intelligible est par contre connu par l'intellect seul, il est l'objet d'une connaissance vraie celle des Idées.
Les Idées comme « formes intelligibles »
a) Les Idées sont la réalité même, une réalité qui est d'ordre uniquement intellectuel. Il n'y a en elles aucune matérialité et leur connaissance ne se fait que par l'intellect seul, en dehors de toute sensation.
b) Les Idées sont le principe de l'intelligibilité : ce par quoi une connaissance est possible « en allant d'une pluralité de sensations vers l'unité qu'on embrasse au terme d'un raisonnement » (249b). L'idée est ce qui permet de mettre de l'ordre dans le chaos des impressions sensibles en les rapportant à l'unité d'une forme commune. La perception elle-même n'est possible que parce que nous y apercevons la forme.
c) Les Idées sont ce à quoi s'adresse toute connaissance. La connaissance est connaissance des formes pures. Toute connaissance cherche à s'éloigner du cas particulier pour aller vers l'essence. Ainsi les dialogues de Platon ne parlent pas des choses belles mais de La Beauté, des actes courageux mais du Courage, des actions vertueuses mais de la Vertu, et ainsi de suite. « Il faut en effet que l'homme arrive à saisir ce qu'on appelle « forme intelligible », en allant d'une pluralité de sensations vers l'unité qu'on embrasse au terme d'un raisonnement » (249b).
d) Les Idées sont le modèle de toute chose. Elles sont « le paradigme » de toute réalité sensible. Platon passe du plan de la connaissance au plan de l'Être. Les idées ont non seulement une fonction épistémologique mais une réalité ontologique. Les Idées sont le fondement de l'Être et l'Être lui-même. Il y a plus de réalité dans l'Idée que dans la chose parce que l'Idée est le modèle de la chose, la chose n'est qu'une mauvaise copie de l'Idée (par exemple un objet beau n'est qu'une représentation approximative de la Beauté). Là où la chose perçue est confuse, changeante, multiple, complexe, l'Idée, est claire, immuable, une, simple.
La connaissance comme réminiscence
Si l'âme n'avait pas dans une vie antérieure contemplé les Idées, jamais aucune connaissance ne serait possible. La connaissance est mémoire : « Il s'agit d'une réminiscence des réalités jadis contemplées par notre âme, quand elle accompagnait le dieu dans son périple […], qu'elle levait la tête pour contempler ce qui est réellement » (249c).
Ce thème de la réminiscence est un thème constant chez Platon. On le retrouve par exemple clairement explicité dans le Phédon : « L'instruction n'étant pour nous rien d'autre que remémoration, il est forcé, je pense, que nous ayons appris dans un temps antérieur les choses dont maintenant nous nous ressouvenons. Or, c'est ce qui est impossible, à moins que notre âme ne soit quelque part, avant de naître dans la forme humaine que voici. […] Un homme qu'on interroge, s'il est interrogé comme il faut, de lui-même s'exprime sur tous les sujets comme le demandent ceux-ci; et pourtant, s'il n'en avait pas eu en lui-même connaissance et conception droite, il ne serait pas capable de le faire ; que, pour prendre ensuite un exemple, on le conduise à la considération des figures géométriques ou à quelque autre considération du même genre, on juge alors, avec toute la certitude possible qu'il en est bien ainsi[12]. » Le Ménon en donne une illustration concrète : un jeune esclave sans instruction, interrogé par Socrate se révèle en mesure de retrouver par lui-même le théorème de Pythagore[13].
Traduit en des termes plus modernes et débarrassé de ses présupposés ontologiques, on pourrait dire que ce thème de la réminiscence se retrouve dans les théories intellectualistes pour lesquelles les idées préexistent nécessairement à l'expérience et la rendent possible. Dans la polémique qui l'oppose aux Empiristes pour qui l'expérience et l'expérience seule est source de connaissance, Leibniz rétorque : « Rien n'est dans l'entendement qui n'ait auparavant été dans les sens si ce n'est l'entendement lui-même. » Cette célèbre formule montre bien que, sans la préexistence a priori des structures de l'entendement, aucune connaissance ne serait possible. L'idéalisme transcendantal kantien reprendra cette même idée : l'universalité et la nécessité des connaissances mathématiques interdisent de penser qu'elles dérivent de la seule expérience, elles exigent la mise en œuvre des formes a priori de l'entendement qui seules permettent la synthèse des impressions sensibles.
Un modèle de vie juste
Plus l'âme a pu contempler les Idées et plus dans ce monde d'exil qu'est le monde terrestre elle parvient à les retrouver, plus elle connaît l'essentiel et plus sa vie est juste et vraie. Tel est le philosophe. Il faut à partir des choses d'ici-bas, se souvenir des réalités contemplées dans un autre monde et tenter de les reconnaître dans leurs mauvaises copies. « Mais ce n'est chose facile pour aucune âme » (250a). Celui qui parvient à « apercevoir quelque chose qui ressemble aux choses de là-bas » éprouve un double déséquilibre : d'une part « ces âmes sont projetées hors d'elles-mêmes et elles ne se possèdent plus » (250a), éblouies par la lumière qui les saisit, comme le prisonnier qui sort de la caverne[14], ces âmes sont comme aveuglées ; et d'autre part parlant de lumière dans un monde d'ombres, parlant de perfection dans un monde imparfait, il est nécessairement mal reçu par ses compagnons : « Comme il s'est détaché de ce à quoi tiennent les hommes et qu'il s'attache à ce qui est divin, la foule le prend à partie disant qu'il a perdu la tête, alors qu'il est possédé par un dieu» (249d). Là encore le parallèle avec l'allégorie de la caverne est clair : lorsque le prisonnier, après être sorti dans le monde extérieur, revient dans la caverne il est hué et ridiculisé par ses compagnons[15]. Allusion évidente au destin de Socrate que les Athéniens condamneront à mort.
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source :
http://pierre.campion2.free.fr/mornejphedre.htm
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