" Suis-je ce que le passé a fait de moi ? " (1)

Publié le 31 Janvier 2026

" Suis-je ce que le passé a fait de moi ? " (1)

"Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?"
 

Plan commenté par le correcteur :

1) Qui puis-je être dans le temps ?


    a)  Etre à moi-même (Alain)

        b) Le souvenir involontaire (Proust)

        c) La vengeance 

2) Puis-je échapper à mon passé?


    a) La vengeance du refoulé (Freud)

        b) The talking cure (freud)

        c) La force active de l’oubli (Nietzsche)

 3) De quel temps suis-je? (Antonin  Artaud: " je me souviens de ne pas être né")

    a) Chronos / Aion / Kaïros

        b) L’éternel retour ( Nietzsche)

Conclusion

        

Problématisation
Notre passé est « là ». Même si comme le disent plusieurs auteurs, il n’existe plus, il est déterminant et son contenu n’est plus modifiable. Ai-je à cet égard une vision fataliste (passéiste) ? Est-ce que j’aborde cet instant en me disant à moi-même (conscience) que je ne peux emprunter que le chemin qu’il m’a tracé ? Est-ce que je ne fais que ce que mon moi passé me dit de faire ? En tant que moi, la réponse est probablement « oui » mais en tant que « Je », c’est très différent. Il y a dans ce « je » une ouverture à l’action et au présent qui relativise cette empreinte, cette emprise du passé. Aussi figé et déterminé soit-il, il ne nous investit pas suffisamment pour que nous soyons privés de la possibilité de développer une certaine attitude à son égard, comme le prouvent bien les sentiments de regret, de culpabilité ou eu contraire, de fierté, d’orgueil, d’auto-satisfaction. 
Je suis mon passé mais je ne suis pas que mon passé et la question finalement est celle de savoir si je suis libre de l’être. C’est  pour cela que ce sujet est si difficile, c’est-à-dire quand après avoir compris à quel point il est quasiment impossible de répondre « non », nous réalisons au contraire qu’il y a absolument tout ce qu’il faut dans ce présent que je vis maintenant pour approuver ce passé, pour le vider de toute honte, de tout regret et de toute culpabilité en disant : « oui, c’est bien cela que je suis: cette existence passée, avec toutes ces fautes, avec toutes ces erreurs, avec tous ces actes que je regrette d’avoir fait et dont je me dis parfois que je ne les accomplirais pas du tout de la même façon, je l’accepte, je la veux et je perçois pleinement à quel point cela n’a justement pas lieu d’être de vouloir autre chose. 

Se libérer de son passé, dans son sens le plus fort (c’est-à-dire au sens nietzschéen qui va probablement plus loin que Sartre), ce n’est pas du tout lui tourner le dos, mais lui dire « oui ». Je suis libéré de mon passé quand je lui dis « oui », quand je me reconnais dans tout ce que j’ai été et que je n'ai plus la moindre envie d’en soustraire quoi que ce fut, parce que c’est tout simplement cela que je suis.  Il faut vraiment se confronter pleinement à la possibilité qu’il n’existe pas de pire bourreau, de pire tortionnaire de soi que soi-même et qu’en fait il ne tienne qu’à nous d’arrêter ces souffrances en nous disant « oui », en  nous approuvant, en nous voulant et surtout tel que nous étions dans notre passé, quelle que soit l’intensité des reproches que nous sommes tentés de nous adresser à nous-mêmes.

Si je ne suis que ce que mon passé a fait de moi, ce oui ne peut plus du tout se formuler à partir d’un temps divisible en passé / présent / futur. Il est un oui inconditionnel. Cette puissance d’affirmation grâce à laquelle je peux me dire « oui » et m’absoudre de toutes ces choses que j’ai faites et dont j’ai honte, c’est aussi celle qui se fait entendre dans la présence des choses, des éléments, des planètes, bref du monde, de la vie même. C’est cela que la pensée de l’éternel retour de Nietzsche nous dit. Je ne serais que ce que mon passé a fait de moi si je n’étais pas capable de dire « oui » à ce passé, de le vouloir et de l’aimer. Voici le fond absolu de « l'argumentation du non » (je ne suis pas seulement ce que mon passé a fait de moi puisque je lui dis oui et que ce temps dans lequel je lui dis oui est plutôt celui de l’aïon que celui de chronos). [Les Grecs antiques avaient trois termes pour désigner le temps : Chronos = le temps séquentiel et quantitatif / Kairos = le temps fluctuant et qualitatif / Aiôn = le temps cyclique)].
Il est quand même plus facile de concevoir un plan quand on sait précisément où on veut en venir, ce qui grâce à Nietzsche, est maintenant le cas. Mais ce n’est pas seulement cela, je discerne aussi plus clairement le problème grâce à lui : suis-je assez libre à l’égard de mon passé pour le vouloir, pour l’approuver et pour l’aimer, tel qu’il fût et tel qu’il sera à jamais ? (Autant de termes que l’on retrouve aussi dans le verbe « assumer », avec une connotation plus éthique). 

Pourquoi insistons-nous autant sur ce qui finalement constituera notre dernière sous-partie ? Parce qu’il est assez difficile d’orchestrer convenablement la montée en puissance d’une réflexion sans en connaitre le fond authentique de motivation. Maintenant, le plan est formulable dans sa totalité : attention, il va de soi qu’en tant que simple plan, tout ce qui est développé ici l’est comme une suite de points de repères dans lesquels les thèses ne sont que très, très résumées, qu’esquissées, jamais intégralement rédigées, ni argumentées comme elles le seront dans la dissertation en elle-même, laquelle consistera à donner de la chair à ce squelette.
 

1) Qui puis-je être dans le temps ?

a)  A moi-même (Alain)

Ce que nous sommes d’abord, c’est A nous-mêmes. C’est la conscience réflexive. Avant de me demander qui je suis, je réalise QUE je suis, et cela a des implications décrites et problématisées par Alain notamment sur la division, sur la distanciation que nous instaurons entre nous et nous-mêmes (acteur / réalisateur). Le réalisateur a toujours la possibilité de changer l’acteur (le moi passé) à partir du présent de sa réalisation, donc le moi présent est, dans sa posture même, le refus de se confondre, de s’assimiler au moi passé.  Exemple : Paul dans Dune court-circuite tous ses réflexes qui le pousseraient plutôt à retirer sa main de la boîte parce que l’analyse de la situation présente l’exige.

Transition :
Mais Alain fait ici comme si l’être humain n’était que conscience, qu’être attentif à soi. Il évoque une maîtrise de soi qui certes est bien efficiente chez l’homme mais pas continuellement. Il arrive que le moi passé resurgisse sans prévenir à la surface du présent et cela n’est pas sans conséquences pour la réalisation du moi, de ce dont il est composé (sensations).
    

b) Le souvenir involontaire (Proust)

Marcel Proust a livré dans la Recherche du Temps Perdu de grandes analyses sur le temps, grâce à sa théorie de la madeleine. La madeleine cristallise la théorie proustienne de la mémoire : Enfant, sa tante donnait à Marcel de petites madeleines trempées dans du thé. Adulte, il se rend compte que le fait de manger à nouveau une madeleine fait resurgir le contexte de son enfance.

La madeleine et la mémoire :
La madeleine est le symbole de ce passé qui surgit de manière involontaire. Proust trace ainsi les contours d’une subjectivité qui accumule des souvenirs sans s’en rendre compte (la madeleine, comme chaque acte, est vécue naïvement), une subjectivité marqué par le monde de manière passive. Si les analystes parlent de « conscience affective » pour qualifier le surgissement des souvenirs, c’est bien pour insister sur la dimension non-active et affectée du sujet : les souvenirs viennent à lui sans avoir été convoqués. Les médias de la réminiscence sont l’odeur et la saveur, autrement dit il s’agit d’une action sensuelle, et non d’une entreprise intellectuelle. Mais par la suite, c’est bien la conscience qui reconstitue le fil du souvenir.

Passé et présent : La madeleine, un reflet de la subjectivité proustienne
En fait, la théorie de la madeleine dit bien plus que : certains objets ou odeurs appellent les souvenirs. Cette théorie affirme plutôt que le passé peut redevenir présent, autrement dit que le sujet peut en quelque sorte courber le temps et rompre la dichotomie passé/présent. Proust dessine par conséquent l’image d’une subjectivité emprisonnée dans le passé, incapable d’oublier. La conscience est rivée dans la passé et subit sa mémoire. Le temps dominant de la condition humaine semble être est le passé chez Proust. L’homme est essentiellement nostalgie.

« J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent mortel ». Il ne faut pas lire ce passage de Marcel Proust comme une simple illustration. L’analyse est si profonde qu’elle touche des réalités universelles et décrit un processus observable en chacune et en chacun. Une résonance sensitive surgit et avec elle un mouvement à la fois difficile et presque irrésistible naît, tente de se déployer («comme une fleur japonaise dans un bol plein d’eau » dit Marcel Proust). Pourquoi difficile ? Parce que la conscience non seulement ne suffit pas, mais pire encore gêne dans cette remontée. Pourquoi irrésistible? Parce que le narrateur comprend bien que c’est vraiment de lui dont il est question, c’est-à-dire d’un moi composé exclusivement de sensations, comme si finalement un être humain n’était constitué que de l’ensemble de tout ce qu’il sent (empirisme).


Transition :
Toutefois la beauté et l’authenticité de l’écriture de marcel Proust tient à son caractère artistique qui peut se maintenir dans un rapport de contemplation à l’existence. C’est comme si à partir de sa chambre d’écriture, l’auteur, ou le narrateur décrivait (magistralement) ce que c’est qu’avoir son passé. Il rentre dans la substance précieuse de ces instants passés qui vont suivre le mouvement et comme des blocs détachés par le désancrage du premier d’entre eux (la madeleine) remonter à la surface du présent. Mais ce moment de contemplation pose question parce qu’il s’effectue bel et bien dans un présent dont l’essence n’est pas que contemplative.

c) La vengeance

C’est bien ce qui se manifeste dans l’esprit de vengeance dans laquelle le souvenir du passé embarque le sujet dans une démarche autrement plus active puisque finalement il y est question d’une telle obsession sur un épisode passé que le moi s’y consacre exclusivement jusqu’à ne plus consister qu’en cela. Toute vengeance est un choix dans lequel un sujet ou un.e héros.ïne décide de sacrifier son présent à son passé, c’est-à-dire la dimension active de la temporalité à la réparation de son identité. Dans Seven, David Mills pourrait ne pas appuyer sur la gâchette mais il ne peut pas résister. Dans cet instant suspendu (c’est-à-dire avant qu’il appuie sur la détente), tout est encore possible, après c’est le NON à la question posée par notre sujet qui l’emporte. Mais ce temps suspendu est crucial.

Transition :
La vengeance est donc un choix au coeur duquel on sait bien que la personne décide de ne plus être que le produit de son passé, son bras vengeur, comme si nous devions quelque chose à l’injustice subie par notre moi passé. Mais l’autre choix (de ne pas se venger) est possible et peut-être pas moins noble (au contraire : on peut ici penser à la quasi-causalité - Django Reinhardt a bien autre chose à faire que de chercher le responsable de l’incendie de sa caravane). Mais n’existerait-il pas une sorte de vengeance incroyablement plus insidieuse, irrésistible, celle dont nous n’avons pas même conscience qu’elle se déroule en nous avec un acharnement dont nous ferons VRAIMENT les frais?  Qu’on ne puisse pas échapper à son passé, c’est peut-être une vérité au sein de laquelle se révèlent les ressorts les plus secrets de la construction de notre moi (Freud)


2) Puis-je échapper à mon passé ?

a) La vengeance du refoulé

Ce qu’on peut mettre à jour ici, c’est le processus inconscient de vengeance des pulsions et des souvenirs que nous refoulons et qui vont revenir à la charge. Evidemment le terme de « vengeance » est très discutable, voire faux. Les pulsions veulent simplement être reconnues. Mais en mêmes temps, elles expriment bien l’emprise du passé sur notre moi présent qui fait ce qu’il peut pour exister (les trois instances). Plusieurs extraits d’analyses de Freud peuvent ici être utilisées comme illustrations (celle de Anna O, notamment)

Transition :
Ici, elle peut être très courte puisque, sans s’écarter des travaux de Freud, nous en venons nécessairement à la question de la cure psychanalytique. Les patient.e.s d’un.e analyste sont certes ce que le passé a fait d’elles ou d‘eux mais ils et elles sont là, dans le cabinet d’une thérapeute donc ce qui oeuvre vraiment en elles et en eux, c’est déjà le désir de libération à l’égard d’un passé dont on reconnaît l’emprise et dont on se libère en parlant (maintenant).

b) The talking cure

L’un des points cruciaux ici, c’est l’apport de la simple formulation, de l’expression. Je ne suis pas ce que le passé a fait de moi simplement par la capacité dont j’use de raconter des épisodes de mon passé, sans nécessairement en saisir la portée. Il est évident que j’interprète des faits passés en les intégrant à un récit, à une sorte de témoignage. Cela ne signifie pas du tout (comme c’est le cas dans la vengeance) que je veux changer les données de mon passé ou le réparer, mais que je mise sur l’effet de libération de la pure parole (en un autre sens que celui de la confession, mais en en reprenant finalement un peu le protocole). Quelque chose de l’ordre d’une réconciliation voit ici le jour. C’est une piste importante que nous aurons l’occasion d’explorer plus profondément.

Transition :
Il est possible ici d’utiliser le texte de Saint Augustin, même si cela fera une transition probablement assez longue (mais ce n’est pas du tout un problème méthodologiquement). Saint Augustin nous fait comprendre dans ses Confessions (entre 397 et 401 après J.-C.) que ni le passé, ni le futur, ni le présent n’ont d’existence objective (cela va très loin) : donc il n’y a réellement que de la mémoire, de l’attente et de l’attention. Avec beaucoup de distance dans le temps (parce que la psychanalyse voit le jour 17 siècles après l’existence de Saint Augustin), Freud utilise finalement cette insoupçonnable puissance du temps dés qu’on comprend qu’il est subjectif (et pas objectif). Je ne peux pas changer mon passé mais mon passé n’ayant aucune existence objective, je peux travailler ma mémoire et mon attention de telle sorte que je puisse accepter mon passé. Je peux œuvrer dans le sens de cette réconciliation et cela passe par la formulation, par le récit, par la parole.  
Toutefois ni Saint Augustin ni Freud ne semblent prendre en compte qu’il existe une force active de l’oubli qu’il est possible de laisser œuvrer dans notre présent afin qu’elle se substitue à l’attention (laquelle revêt finalement une forte dimension morale, voire moralisatrice). Si mon passé n'a pas d'autre existence que par ma mémoire. Je n'ai plus de passé si je n'ai plus de mémoire.

Notre premier mouvement par rapport à cela consiste à penser que "c'est pratique" et que je peux ainsi faire semblant d'oublier tout ce qui, de mon passé, me gêne comme si je me faisais une vie idéale dont j'ai raboté tous les mauvais aspects (comme dans le film Final cut). Mais peut-on aller jusqu'à affirmer que ce réflexe est encore un reste de croyance à l'existence objective du passé ? Et donc en réalité, si j'oublie, je n'ai réellement plus de passé et après tout il est bon, vital, existentiel d'oublier. (oui: vous vous dites que c'est une longue transition mais tant qu'elle creuse le sillon du sujet, vous pouvez développer une transition dans autant de paragraphes que vous le souhaitez)

 c) La force active de l’oubli

        Nietzsche utilise la référence aux animaux qui ne semblent pas entretenir le même rapport «historique » avec leur passé. Or il existe dans la vie animale une force active que l’on peut directement lier à leur capacité à oublier leur passé. « C'est là un spectacle éprouvant pour l'homme, qui regarde, lui, l'animal du haut de son humanité, mais envie néanmoins son bonheur — car il ne désire rien d'autre que cela : vivre comme un animal, sans dégoût ni souffrance, mais il le désire en vain, car il ne le désire pas comme l'animal. L'homme demanda peut-être un jour à l'animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ? » L'animal voulut répondre, et lui dire : « Cela vient de ce que j'oublie immé­diatement ce que je voulais dire » — m).ais il oublia aussi cette réponse, et resta muet — et l'homme de s’étonner. » 
Nietzsche, Considérations inactuelles (1876).

Dans cette partie, il faudra prendre soin de distinguer l’oubli dont nous parle Freud qui tient du déni traumatique et celui dont il est question avec Nietzsche qui est de l’ordre de la puissance, d’une bonne santé physique et mentale, et pas du tout du retour du refoulé.

Transition :
Reprenons l’un des moments cruciaux de l’analyse de Saint Augustin : quand je pense au présent, je réalise qu’il passe parce que, si ce n’était pas le cas, il serait éternel, donc puisque il ne demeure pas, il est déjà en train de passer et ne se distingue de l’éternité qu’à cause de cela, si bien que ce n’est pas en tant que présent qu’il se fait reconnaître comme présent (distinct de l’éternité) mais en tant que passé. Comment dés lors le présent pourrait-il avoir une existence objective s’il n’est ce qu’il est que parce que justement il ne l’est plus? C’est très fort, mais en même temps cela fait signe de l’obsolescence d’une certaine grille de lecture du temps. Si Saint Augustin peut pointer de telles absurdités dans le triptyque passé/ présent/ futur c’est parce ce modèle part d’un présupposé complètement faux, à savoir qu’il existerait une rupture entre les trois dimensions. Il est temps maintenant de dépasser le seul modèle chronologique du temps (pour envisager celui de l'Aiôn).

3) De quel temps suis-je? (Antonin  Artaud : « je me souviens de ne pas être né »)

Ici, il y plusieurs possibilités selon le temps qu’il nous reste. On peut éventuellement consacrer une sous-partie à la différence entre le temps discontinu et la durée continue chez Bergson, ou bien faire référence d’emblée à la distinction grecque entre les trois temps. C’est l’option choisie ici :

    a) Chronos / Aïon / Kaïros

Chronos désigne le temps discontinu, divisible, social, linéaire, celui qui peut nous faire croire à un progrès. C’est le temps chronologique dans lequel nous nous sommes situés jusqu’à maintenant (Attention aucun rapport avec Cronos, le  (méchant) père de Zeus) 
Aïon désigne le temps continu, cyclique, cosmique  de la nature. C’est cette dynamique qui est à l’oeuvre dans de façon insensible et perpétuelle dans tout ce qui vit, dans tout ce qui bouge aussi bien dans la vie que dans le monde (finalement ce que nous sommes en trin de vivre climatiquement ce sont tous les désagréments nés de notre immersion totale dans chronos alors que nous vivons aussi dans l’aïon, évidemment)
Kairos est l’émergence pure du temps opportun, qui tombe à pic. C’est le moment venu, le « bon heur », c’est-à-dire la bonne occasion, l’émergence de ce qui ne pouvait pas mieux tomber. Saisir le kaïros de chaque instant, c’est le bonheur assuré (il n’est pas absurde d’envisager la possibilité que quiconque pourrait, tout en étant pris dans chronos, réaliser et appliquer que l’on est dans l’aiôn vivrait ainsi le kaïros de chaque instant) 
    

Transition :
La pensée de l’éternel retour que l’on retrouve à divers endroits de l’œuvre de Nietzsche reprend exactement cette tripartition en nous incitant à conjuguer les instants de notre vie au temps cyclique de l’aiôn plus qu'à celui linéaire de chronos. Les premiers philosophes à avoir formulé l’idée de l'Eternel retour sont les Stoïciens mais il y a plusieurs différences, notamment celle-ci : la pensée des Stoïciens est métaphysique voire astrophysique. Ils croyaient vraiment que le monde est pris dans l’éternel retour de sa renaissance perpétuelle. Ce n’est pas du tout la portée que Nietzsche souhaite donner à cette idée. La pensée de Nietzsche est anti-métaphysique et l’éternel retour vaut plutôt d’un point de vue éthique et pour la question du bonheur.


    b) L’éternel retour pour Nietzsche

Il y a une limite aux thèses développées par Nietzsche sur la force vitale de l’oubli, c’est que l’on ne peut pas conseiller à une personne d’oublier sans qu’elle s’en souvienne et finalement, donc, fasse exactement le contraire de ce que vous lui demandez de faire (mais justement c’est de votre faute : il ne faut pas le lui demander : « Rappelle toi, hein, Il faut toujours bien penser à oublier ???? »). Ici, c’est beaucoup plus et mieux étayé. Comportez vous comme un humain doté de cet « instinct » (instinct que justement les animaux n’ont pas)  morbide et historique du souvenir et voyez où cela vous mène. A bien des titres, c’est le contraire de ce qui est développé dans l’oubli. Souvenez vous de tout ce que vous avez vécu et dites-vous que vous allez le revivre une infinité de fois. 

L’éternel retour est toujours présenté comme une expérience de pensée, autrement dit quelque chose qui est fictif mais dont on va gagner un avantage à se l’imaginer. Cela n’est pas complètement justifié. C’est même presque le contraire : c’est très concret, matérialiste, prosaïque. Votre vie est faite de micro-évènements et chacun contient l’essence de ce que vous êtes. N’en diminuez pas la portée. Réalisez que ce que vous avez fait, vous l’avez été et vous le serez toujours, à jamais. Si vous avez tué quelqu’un, vous êtes à jamais ce.tte criminel.le. Ce que dit cette infinité de fois, c’est justement l’ajustement implacable de votre identification et de votre vrai rapport à la vraie temporalité. Il n’y a pas d’échappatoire, et surtout pas de lieu ou d’occasion ou de rédemption d’où vous pourriez vous dire que vous n’êtes pas que ce.tte meurtrier.ère. C’est très grave et vous ne vous en sortirez jamais. Nous saisissons la justesse du temps quand nous réalisons qu’en réalité il n’y a jamais de brouillon ou de seconde chance et c’est cela que dit l’éternel retour : « à quel point cette pensée prendrait barre sur toi et t’écraserait comme un insecte… »

        MAIS en cet instant où tu prends acte de cette pensée et où de fait, tu vis quelque chose, ne mesures tu pas l’éternité de bonheur qui t’échoie si tu te révèles capable de "hausser ton niveau de jeu" comme disent les sportifs ou plus simplement ton intensité d’existence jusqu’à cette dimension là qui est probablement la seule effective ? Très concrètement, cela revient à libérer une puissance susceptible de reprendre tous les instants de sa vie en les VOULANT, aussi bien ceux qu’on a vécus que ceux qui nous restent à vivre. Au-delà de tous les malentendus dont cette notion a été victime, c’est du « surhumain » dont il est question ici sous la plume de Nietzsche. Quand vous regardez votre passé, vous vous dites qu’il y a plein de moments que vous changeriez ou que vous aborderiez vraiment différemment si vous pouviez les revivre. Et bien arrêtez ça ! Il n’existe nulle part de meilleure version de vous-même que vous-même ici et maintenant. Et si nous objectons qu’il existe des personnes qui ne pourraient pas se dire cela (comme Hitler ou Donald Trump, ou Elon Musk), il apparaîtra assez clairement que c’est justement pour ne pas croire du tout à l’éternel retour de leurs actions qu’il se sont ainsi jetés tête baissée dans des exigences incroyablement malheureuses (et porteuses du malheur des autres)

Conclusion

Reprise des moments importants du mouvement déployé dans la dissertation
Je suis cette consécration par mon présent de tous ces instants qui sont mon existence. Je les accepte inconditionnellement, ce qui me met à la fois à l’abri du ressentiment et de l’action immonde parce que je ne peux pas me vouloir assez de mal pour rendre impossible cette acceptation inconditionnelle de soi et du malheur, parce que cette réalisation de l’aiôn dans un temps que la société des hommes considère comme linéaire est le secret du kairos. 


source :
https://labophilo.blogspot.com/2024/09/terminales-1-4-5-suis-je-ce-que-mon_54.html

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article