“L’obstacle épistémologique” chez Bachelard
Publié le 12 Janvier 2026
Inventé par Gaston Bachelard, l’« obstacle épistémologique » désigne un préjugé produit par les savants eux-mêmes qui freine le progrès des sciences. En quoi se distingue-t-il de la simple erreur ? Et que nous dit-il du fonctionnement de la science ?
Quand l’impensé devient un boulet
C’est dans La Formation de l’esprit scientifique (1938) que Gaston Bachelard (1884-1962), le plus célèbre épistémologue français du XXe siècle, introduit le concept d’obstacle épistémologique. Sous-titré « Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective », le livre a pour projet d’identifier les différentes barrières que les savants dressent eux-mêmes dans leur quête de savoir. Comme le psychanalyste remonte dans le passé de son patient pour trouver les causes de ses traumatismes, Bachelard interroge l’histoire de la science pour repérer ce qui en a freiné le progrès. Mais alors que les historiens des sciences ont eu tendance à mettre en avant les obstacles externes (comme l’obscurantisme religieux, l’absence d’instruments scientifiques ou le manque de financement dans la recherche), Bachelard explique la lenteur du progrès par les obstacles internes que le scientifique génère lui-même à son insu.
“La lenteur du progrès tient aux obstacles internes que le scientifique génère lui-même à son insu”
L’obstacle épistémologique n’est donc pas une erreur (comme un mauvais calcul), mais il qualifie une manière de penser propre au savant qui paradoxalement bloque malgré lui son entreprise de découverte :
“C’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles”
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938).
C’est que, une fois acquise, une connaissance scientifique tend à décliner. Alors qu’elles sont originellement une réponse concrète à une question abstraite, « à l’usage, les idées se valorisent indûment » au point de faire oublier l’interrogation première qui les a suscitées. Dès lors, « un obstacle épistémologique s’incruste sur la connaissance non questionnée » et interrompt le progrès de la recherche.
De la poudre aux yeux ?
Pour illustrer cette théorie, prenons pour exemple l’un des sept obstacles épistémologiques identifiés par Bachelard, le plus commun, celui dit de « l’expérience première » qui signale une adhésion immédiate au fait, sans construction théorique préalable. Au lieu de chercher à prouver une hypothèse, le pseudo-scientifique veut éprouver et faire éprouver des phénomènes : « Loin d’aller à l’essentiel, on augmente le pittoresque. » C’est ce que montre l’exemple de la bouteille de Leyde, ancêtre du condensateur, qui « fut l’occasion d’un véritable émerveillement » dans toute l’Europe. Inventée en Hollande en 1745, cette bouteille permet d’électriser l’eau de sorte qu’en y plongeant une tige métallique, on reçoit une très forte décharge électrique.
Le phénomène, considéré comme extraordinaire, fascinait sans pouvoir être expliqué, et ce malgré les tentatives de plusieurs savants, comme Jean-Baptiste Le Roy, auteur de l’article « Coup foudroyant » dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Mais pour Bachelard, la bouteille de Leyde relève moins de la véritable recherche scientifique que de « l’électromanie » du XVIIIe siècle. À cette époque, le goût pour la variété l’emportait encore trop souvent sur l’exigence de variation qui permet de dégager l’invariance d’une loi scientifique. Ainsi « les expériences trop vives, trop imagées, sont des centres de faux intérêt » et éloignent le savant de sa véritable mission : découvrir, sans jugement de valeur, les lois de la nature.
La science doit tuer le père !
Mais que gagne-t-on à repérer les obstacles épistémologiques ? Bachelard y voit trois avantages. D’abord, ils permettent de distinguer le travail de l’épistémologue de celui de l’historien des sciences pour qui « un fait mal interprété par une époque reste un fait » alors qu’il est une « contre-pensée » qui doit être rejetée pour que la découverte scientifique retrouve sa dynamique. Toujours en effet « la connaissance naît contre une connaissance antérieure ». Les obstacles épistémologiques prouvent donc que le progrès scientifique procède par ruptures, car « accéder à la science […], c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé ». En sciences, le progrès est discontinu et non pas linéaire comme le soutenait Auguste Comte et, après lui, la pensée positiviste.
“Accéder à la science, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé”
Gaston Bachelard
Ensuite, la théorie de l’obstacle épistémologique permet de définir ce qui permet de former l’esprit scientifique : réaliser « une catharsis intellectuelle et affective », refuser tout argument d’autorité et tout immobilisme car « l’homme animé par l’esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c’est aussitôt pour mieux interroger ». Plus fondamentalement enfin, la théorie de l’obstacle épistémologique humanise la figure singulière du savant en lui rappelant qu’il n’est pas sans affects et que sa quête d’objectivité ne doit pas feindre de l’ignorer. Convaincu que « l’amour de la science doit être un dynamisme psychique autogène », Bachelard soutient en ce sens que « la science est l’esthétique de l’intelligence ».
source :
https://www.philomag.com/articles/lobstacle-epistemologique-chez-bachelard-cest-quoi
----
Texte :
Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques (1) . La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, 1938.
(1) Obstacle d’ordre scientifique.
/image%2F1077344%2F20260112%2Fob_e7dded_obst.jpg)