Lycée naval de Brest, Bac blanc n°1 - devoirs des élèves

Publié le 9 Décembre 2025

Lycée naval de Brest, Bac blanc n°1 - devoirs des élèves

Philosophie - Sujet n°3 : "Y a-t-il une nature humaine ?"                                     A.C. T3


La nature environnante, qui entoure chaque être humain et en constitue le cadre de vie, nous apparaît comme une évidence, du latin e-videre : il s’agit de quelque chose d’obvie, qu’on ne peut pas ne pas voir. Cette nature est alors prise comme un biotope dans le kosmos, un lieu de vie où se développent nombre d’êtres vivants parmi lesquels se trouve l’être humain, dans un ensemble harmonieux et uniforme. L’être humain, dans ce dernier, semble trouver une place centrale, à l’image de la dernière créature née de la Main de Dieu, au temps de la Création du monde.
Cependant, cette nature n’est pas qu’environnante comme nous indique Héraclite dans le Fragment 123 lorsqu’il énonce : « la nature aime à se cacher ». En effet, elle semble ici être personnifiée et peut évoquer des figures comme Mère Nature ou Dame Nature. Cette nature serait donc, plus qu’un simple cadre de vie, une entité féminisée et divinisée, non pas cachée par l’homme mais bien cachée par sa propre volonté, prédisant peut-être déjà un danger à rester dévoilée et exposée à la main de l’homme, prête à l’exploiter et à la souiller. L’homme lui-même serait également doté d’une nature propre, au sens d’essence, dans laquelle on retrouve les caractéristiques fondamentales qui font d’un être ce qu’il est.
Mais quelles sont ces caractéristiques et peut-on les retrouver dans la nature ? Peut-on même s’accorder de façon universelle sur l’existence d’une nature environnante et commune ?

 

L’évidence de la nature énoncée au départ semble poser problème (du grec, pro-balein, masquer la vérité) puisqu’il semble en effet exister plusieurs natures. Elle ne serait donc pas une et unique. Il serait alors problématique de confondre la nature physique (phusis) et notre nature, notre essence (ousia en grec). L’homme semble lui-même vouloir toujours sortir et s’éloigner de sa nature et donc de la phusis elle-même. 
Ainsi, l’homme n’aurait-il finalement jamais été dans la nature ? « Y-a-t-il [donc] une nature humaine ? » Puisque l’homme éprouve le besoin de retrouver sa propre nature, l’aurait-il perdue ? Et en la cherchant, ne risque-t-il pas de s’en éloigner davantage ? Paradoxalement, peut-on finalement atteindre notre nature propre ?
Nous pouvons partir de l’hypothèse que l’homme a été un être de nature et ainsi voir comment la culture (colere en latin, ce qui a été aouté à l’inné de l’homme, ce qui a été acquis) l’aurait fait évoluer pour lui permettre de finalement dépasser aussi bien la phusis que l’ousia.

 

L’homme a toujours été un être de nature
    « Tous les hommes cherchent naturellement à savoir » nous dit Aristote dans Métaphysique. Ainsi est délivrée la pensée optimiste de ce philosophe qui semble donc affirmer que l’hommes est doté de besoins et d’instincts naturels et bons comme le savoir et que donc l’homme serait naturellement bon. 
On imagine alors l’homme primitif comme un être vertueux, cherchant à faire le bien pour sa tribu. L’hommes est ainsi en parfaite harmonie avec la nature dans laquelle il vit et se développe sans intervention de la technique (tekhnê), qui désigne les savoir-faire et les outils, ni de la cuture (colere). C’est un être sensible, qui perçoit et interagit avec le monde grâce à ses facultés sensorielles, ses cinq sens. Il développe des besoins dit « naturels » et qui sont universels comme se nourrir, et coetera. Mais ses besoins sont partagés par tous les animaux, pourquoi alors les hommes seraient-ils autre chose que des êtres vivants dont l’état naturel n’est jamais questionné ?

Ils sont dotés d’une conscience qui leur permet non seulement de percevoir l’environnement qui les entoure, cette phusis, et donc d’observer des phénomènes, des éléments de la phusis qui surgissent face à leur conscience, mais aussi de s’apercevoir, c’est-à-dire de se percevoir entant que percevant. Forts de ce privilège, les hommes sont placés (ou alors s’y placent-ils eux-mêmes ?) au centre de ce kosmos. Il apparaît qu’ils sont supérieurs à ces animaux, à tous ces éléments du donné qui n’ont pas de conscience innée. Les arbres, la mer, bref : les éléments donnés de la nature qui forment le biotope, apparaissent face à un sujet doté d’une conscience qui le caractérise : l’homme. Seulement, l’homme perçoit ces informations, ces phénomènes, mais est incapable d’en expliquer, d’en trouver la cause. C’est là qu’il lui faut chercher « naturellement » à savoir et cette quête de savoir le rendrait bon, respectant la place qui lui est donnée dans l’ordre de la nature selon les valeurs (ce qui est considéré comme juste de façon universelle) du stoïcisme : n’intervenir que dans ce qui dépend de nous.

Pourtant, de nombreuses pensées contredisent la vision d’Aristote et le fait que le savoir rendrait l’homme bon de façon naturelle. La vision de Platon, en particulier, est bien pessimiste. Ayant vu son maître Socrate empoisonné pour ses pennées philosophiques, il expose sa conception de la véritable nature de l’homme dans le "mythe de l’éducation" du Protagoras. Chargé par les dieux de donner des attributs, des capacités à tous les êtres vivants, Epiméthée réalise seulement à la fin de son entreprise qu’il a oublié les hommes qui sont donc nus, faibles, dépourvus de tout. Ce sont alors des êtres bien inférieurs à tous les autres animaux, soumis aux dangers de la nature. Dans cette nature primitive de Platon, les hommes sont dons incapables de survivre seuls. Ils ne sont qu’une proie qui n’a même pas les moyens de se débattre contre les dangers qui s’abattent sur elle et les gueules qui la dévorent. L’homme doit son salut à Prométhée qui se sacrifie pour voler le feu à Héphaïstos et les arts à Athéna. Ainsi apparaît la technique, la possibilité de créer des outils pour se défendre et le feu pour s’éclairer, se chauffer et s’alimenter. Et même après cela, les cadeaux de Zeus seront nécessaires pour que les hommes ne se dévorent pas entre eux.
La survie des hommes dépend donc d’une intervention divine, ce n’est pas par eux-mêmes que les hommes ont développé les arts et la technique, acquis par le savoir comme pourrait le penser Aristote, mais bien grâce à une aide extérieure à eux, sans laquelle ils n’auraient pu ensuite se développer. Ainsi, même faire le simple constat, la simple hypothèse que les hommes soient des êtres naturels semble poser problème puisqu’on ne peut s’accorder sur ce qui constitue la nature primitive de l’homme.


Si les hommes eurent réellement une nature primitive, serait-ce donc l’apparition de la culture et de la technique qui les aurait fait s’éloigner de cette nature ?
 

La culture fait évoluer l'homme, le mettant à part du reste
Dans le Protagoras de Platon, après avoir reçu les outils pour se défendre contre les bêtes sauvages, les hommes rencontrent un nouveau danger qui est la violence des hommes entre eux. Ne possédant par l’art politique, ils ne connaissent pas la notion de justice ou d dignité et ne peuvent donc pas établir une société ensemble avant de recevoir ce cadeau de Zeus. Après ce dernier, les hommes sont capables de développer ces notions d’équité, de pudeur et de reconnaissance envers les dieux. Naît ainsi non seulement la religion mais aussi la culture. Selon Freud, dans Totem et tabou, les hommes étaient initialement divisés en tribu dans laquelle seul le chef patriarcal avait le droit d’entretenir des relations avec sa mère, ses filles, ses sœurs, les fils se rebellent et tuent leur père puis dévorent son cœur. Pris de regret et de remords, ils élèvent un totem en mémoire de leur père et développent ainsi la conscience morale. La naissance de ce tabou, le crime des fils pour se libérer d’une tribu patriarcale, l’arrêt de la reproduction avec leur mère, leurs sœurs entraînent la nécessité de sortir de la tribu pour en découvrir d’autres et ainsi la notion d’ouverture, et surtout de besoin d’ouverture apparait.
Cette notion de prohibition de l’inceste est étudiée par l’anthropologue, Claude Lévi-Strauss. Cette loi permet finalement d’établir une corrélation entre la nature, qui est universelle, et la culture, qui est acquise et assimilée de façon différente : devenue désormais universelle et appliquée dans toutes les sociétés, elle est donc maintenant dite « naturelle ». Cela dernière souligne donc toute l’ambiguïté de l’opposition qui existe entre ces deux notions. Un besoin est quelque chose d’essentiel, parce que vital, pour l’homme. Il en est en effet ainsi du fait de se nourrir. Mais c’est la culture qui détermine ce que nous mangeons et à quelle heure nous le mangeons. Le développement de la culture serait donc tel qu’il empêche les hommes de la différencier de leur nature. Cette culture aurait-elle un impact négatif sur le développement des hommes ? Serions-nous meilleurs si nous étions toujours des êtres  naturels, si nous l’avons déjà été ?

Or comme nous l’avons vu, il est difficile de s’accorder sur le fait que l’homme a été un être de nature et bon. Mais avec la culture et la technique, l’homme développe des données, datas en anglais, tentant de dominer le monde. On retrouve cette idée que l’homme a une place centrale et dominante dans le monde, grâce à une intervention divine ou par lui-même, qui lui permet d’exploiter cette nature, dans laquelle il n’a peut-être jamais été, et qui tente de se dissimuler aux yeux et mains dangereux de l’homme qui se croit en position de force. Pourtant, il semble que ses instincts primitifs et sauvages n’aient pas été totalement effacés par cet amas de progrès techniques et qu’ils ressurgissent dans des moments de survie. Comme on peut le voir dans le film The Revenant (2016) réalisé par Alejandro González Iñárritu ou le film suédois Snow Therapy (2015) réalisé par Ruben Östlund. Mais là encore, deux natures instinctives semblent prendre le dessus dans des moments de survie ou de danger. On observe un instinct de survie, l’expression d’une lâcheté avec la fuite et l’assassinat devant la menace ou au contraire un instinct protecteur envers notre progéniture, ceux qui nous sont chers, avec la vengeance du père pour son fils dans The Revenant, ou Elba, la mère dans Snow Therapy, qui cherche instinctivement à protéger ses enfants. L’être humain semble en réalité être un être bien complexe caractérisé par la dualité et la contradiction, qui cherche sans cesse à s’éloigner de la nature phusis comme de sa nature, de son essence première. 

Est-ce que cet éloignement ne serait pas le fruit de la volonté d’un dépassement du simple état naturel de l’homme ?
 

Etre "à part", l'homme dépasse la nature dans tous les sens du terme
Comme nous avons pu le voir, l’homme ne semble pas se contenter du donné de la nature et veut le dépasser. Il développe le besoin naturel de se tourner vers les autres pour former une société mais ce besoin est perturbé par la rencontre des défauts de l’autre. Chaque tentative de regroupement entre les hommes engendre de la haine et de la violence entre ces derniers, incapables donc de s’entendre et de satisfaire leur besoin primitif. Il en est ainsi dans le « mythe de l’éducation » de Platon : dès lors que les hommes ont reçu les outils nécessaires pour lutter contre une nature qui ne voulait visiblement pas d’eux (les hommes font-ils réellement partie de la nature ?), ils deviennent alors violents les uns envers les autres.
Mais pourquoi les hommes éprouveraient-ils un besoin que leur nature, tournée vers la violence selon Platon, ne leur permettrait pas de satisfaire ? Arthur Schopenhauer propose une métaphore des hommes avec des porcs-épics dans Parerga et Paralipomena. Les porcs-épics ont froid car c’est l’hiver et décident de se fédérer pour se chauffer mutuellement en se serrant les uns contre les autres mais ils ressentent alors une vive douleur ; en effet, ils ont des pics ! Il en est ainsi « jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable ». Il en est donc de même pour les hommes, ils ne peuvent vivre et se faire du bien entre eux que si une distance suffisante les sépare au sein d’une société. Les pics des porcs-épics symbolisent les pulsions (force inconsciente qui pousse l'homme à agir) de violence primaire qu’il faut apprendre à contrôler. Ce qui est curieux, c’est que les porcs-épics se font du mal involontairement tandis que les hommes semblent être définitivement définis par la violence et l’animosité envers les autres.

Ainsi, il apparaît clairement que pour réaliser leur besoin de société, les hommes doivent dépasser leur nature tournée vers la violence grâce à des règles, des lois (de politesse par exemple, du grec polis, la cité) qui existent et se différencient entre les sociétés grâce à la culture. Kant, dans Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, parle alors d’  « insociable sociabilité », curieux oxymore qui montre encore une fois la contradiction de l’homme qui a besoin d’exprimer de la violence, l’insociabilité, pour trouver les règles qui lui permettent d’accomplir son besoin de société, de sociabilité. L’homme essaye aussi de dépasser son cadre de vie, en cherchant d’autres topoï (lieux en grec) que son biotope initial avec des récits utopiques, mais également son propre corps en développant le transhumanisme grâce à la technique, tekhnê, notion développée par Heidegger dans le texte « Question de la technique » dans Essais et conférences, pensant pouvoir être plus libre s’il dépasse les lois de la condition humaine et de la mort. C’est donc un être métaphysique, capable de voir au-delà de l’aspect, du monde physique, capable d’entendre la notion de divin et d’immortalité tout en étant mortel.

 

(Pour conclure, pour trouver notre nature mais aussi la dépasser, nous devons être capables de l’étonnement, du grec thaumazein, l’éclair. Nous rejoignons ainsi la pensée initiale d’Aristote. L’étonnement permet à l’homme de rendre compte de son ignorance à la vue des phénomènes mais également de sa nature humaine. « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien » disait Platon dans l’Apologie de Socrate qui considère qu’il n’y a pas d’autres origine de la philosophie, du grec philein sophia, l’amour de la sagesse. Ainsi, personne n’aurait l’audace d’affirmer connaître la nature humaine. Avant tout, étonnons-nous et philosophons.)

------------

Philosophie - Sujet n°1 : « L’Homme est-il un être à part dans la Nature ? »

M. C., Terminale 3

 

« Tous les Hommes cherchent naturellement à savoir> ». Aristote, dans la Métaphysique, énonce par cette phrase deux choses. Premièrement, vouloir savoir est une loi universelle qui existe de la même manière chez tous. Deuxièmement, il existe une nature, une essence commune chez l’être humain. Cette essence n’appartient donc, de facto, qu’à l’être humain uniquement, car les animaux ne semblent avoir qu’une “conscience végétative”. Cela signifie qu’ils n’ont pas conscience de ce qui est en dehors de leur environnement, ils n’ont pas d’intériorité.

Cela dit, cette citation d’Aristote peut être questionnée, voire nuancée. Il postule que l'Homme possède une caractéristique commune qui le différencie des autres êtres vivants existants. Or, est-ce réellement le cas ? Le fait de se poser la question semble déjà faire pencher la balance, car aucun animal ne semble se poser de question. Pour autant, exister comme un “être à part” est un postulat plutôt imprécis, car il admet deux choses. D'abord, que tous les êtres vivants forment un ensemble (ce qui implique qu’ils partagent une ou plusieurs caractéristiques communes). Ensuite, que l’Homme s’en éloigne. Il reste à trouver sur quel plan tous les animaux ont une similarité. Est-ce sur le plan physique, intellectuel ou mental ?

Admettre que l’Homme est à part dans la Nature admet au moins que l’Homme est dans la Nature. On peut se demander si la tekhnè (la production en grec) humaine fait que cela est toujours le cas. Et si l’Homme n’est effectivement plus dans la Nature, existe-il un état dans lequel il y serait ?

Nature est ici utilisé comme phusis, ce qui pousse au soleil en grec. Nous nous accordons donc sur une Nature biologique.Il existe une Nature dite “cadre”, l’environnement et une Nature “vivante” qui la peuple. Si l’Homme à un arkhè, un précepte qui découle et qui prouve sa nature exclusive à son espèce, « L’Homme est-il [donc] un être à part dans la Nature ? ». Ce sujet nous invite à nous demander si l’Homme fait partie de l’ensemble des êtres de la Nature, sachant qu’il appartient à celle-ci.

Pour y réfléchir de manière structurée, nous nous demanderons en quoi l’Homme serait différent des autres êtres. Ensuite, quels pourraient être les éléments qui indiquent le contraire. Enfin, nous pouvons nous demander si l'Homme est toujours un être de Nature.

 

            L’Homme semble être différent des autres êtres vivants de la Nature.
D’abord, car il a une nature, une essence (ousia, ce qui est en grec). Ensuite, car il forme des sociétés mieux organisées que celles des autres êtres.

Bien que tous les êtres soient capables de percevoir, l’Homme est, lui, capable d’apercevoir. Cela signifie qu'il sait qu’il aperçoit. Devant sa conscience, se dressent des phénomènes (phenomenon en grec), qu’il tente de classifier. Les premiers penseurs, comme Empédocle dans De la Nature, essayent d’utiliser les éléments pour décrire la phusis. Ils sont d’ailleurs nommés “physiologues” par Platon. De plus, les hommes sont capables de s’étonner et ce, même des choses les plus ordinaires. L’étonnement (thaumazein en grec, foudroyer) frappe la conscience face à ce qu’elle voit. “L’étonnement a amené les Hommes maintenant comme au début au développement souverain du philosopher” disait Aristote, dans Métaphysique, A,2. Cette philosophie (philein sophia, l’amour de la sagesse, en grec) amène les hommes à chercher un arkhè, une règle qui régirait (arkhein en grec) le cosmos, le tout. Les Hommes, à la différence des autres êtres, sont des penseurs, qui savent ne pas rester passifs à la différences des animaux et autres êtres de la Nature qui, même s’ils sont adaptés à leur milieu de vie, ne peuvent se demander pourquoi il y a quelque chose ici plutôt que rien. “L’allégorie de la Caverne”, de Platon, dans La République, montre comment un humain qui voit la vérité, est ébloui par elle, ne peut se résoudre à retourner vers l’enfermement. Ses anciens compagnons de vie, eux, restent mieux adaptés à leur lieu de vie. “Ils se moquèrent de lui, car ébloui par la lumière, il ne pouvait plus voir les ombres”. Ces compagnons sont comme des animaux qui voient, perçoivent sans se questionner. L’exemple de la caverne est réutilisé dans le film Matrix (1999), des Wachowski, un film dans lequel des hommes parviennent à se libérer d’une manipulation qui leur feignait une réalité parfaite”.

A la différence des autres êtres, les Hommes cherchent à faire société. L’existence d’utopies (ou-topos, le lieu de nulle part en grec) montre que les Hommes ont cherché, depuis le Critias de Platon, à mieux s’administrer. Claude Levi-Strauss explique dans Les structures élémentaires de la parenté que “la prohibition de l’inceste [...] est la première démarche du passage de la Nature à la Culture”. Cela signifie que l’Homme a su établir une règle universelle qui régule une pratique naturelle. Bien qu’elle soit naturelle, celle-ci ne protège pas l’intégrité du groupe. L’Homme, par l'établissement de cette règle, n’est plus dans la pensée individuelle, ce qui le met à part des autres animaux. Bien que les animaux aient un instinct naturel qui les faits protéger leurs petits, ils sont incapable de penser à l’ensemble du groupe, ou dans une temporalité, comme l’Homme le fait en bannissant l’inceste.

            Néanmoins, toutes ces caractéristiques permettent-elles vraiment de classer l’Homme comme “à part”? Par Nature, l’Homme pourrait ne pas avoir toutes ces capacités.
 

L’Homme n’est pas différent des autres êtres vivants

Ou, est-ce qu’à l’inverse, le fait de former une société ne lui fait pas renier sa nature, qui la différencie des autres animaux ?

Le mythe du Protagoras, Prométhée ou le mythe de l’éducation, de Platon, est un mythe qui montre que les Hommes ont été délaissés au moment de la distribution de certaines caractéristiques. En effet, Epiméthée les a tout simplement oubliés. Pour la survie des Hommes, Prométhée, décide de voler le feu et les arts aux Dieux. Après l’avoir condamné pour ce crime, Zeus, voyant que cela ne suffit pas à leur survie, leur offre la justice, la pudeur et l’art politique. Ainsi, les Hommes purent survivre et prospérer. La première partie de ce mythe est intéressante, car elle montre que les Hommes font partie de la “masse des êtres vivants” lors de la distribution des caractéristiques. De plus, ils n’ont rien qui les différencie réellement : sur le plan physique, ils sont des proies comme les autres et sur le plan intellectuel, ils ne sont pas capables de se démarquer. En plus, il n’existe naturellement aucune morale. Tous les éléments qui leur permettent de ne pas être dévorés, sont de simples apports. Cela signifie qu’ils ne sont pas faits pour eux à l’origine.

Naturellement, les Hommes ne sont donc pas différents de simples proies, et ont été considérés comme faisant partie intégrante de l’ensemble des êtres vivants.

 

De plus, même en admettant que ces capacités eussent été innées à la nature de l’Homme, il faut se demander si faire société n’est pas un acte qui pousse les Hommes hors de leur essence innée. En effet, Rousseau, dans Le contrat social, énonce qu’il faut “forcer l’Homme à être libre”. Pour lui, l’Homme est par nature bon, ce qui amène la société à le corrompre. Il fait le même constat dans Emile ou de l’éducation. Il prône un enseignement empiriste, donc basée sur l’expérience et ce, loin de la civilisation. Dans la Métapsychologie, Freud pose le “moi” comme l’équilibre du “ça” et du “surmoi”. Ces deux notions sont respectivement, les pulsions, l’animalité qui crée l’angoisse et les règles qui la restreignent, et créent de la frustration. La société pose donc des règles qui peuvent amener à “dénaturer” l’Homme.

Cette essence qui marque la différence Homme-animal peut être perdue par la formation d’une société.

 

            Mais la société, la Culture, ne vient-elle pas “dénaturer” l’Homme au sens de la phusis? L’Homme peut-il toujours être appelé un “être de la Nature” s’il n’a plus de contact avec elle ?

 

L'Homme n’est pas toujours un être de Nature

Freud, dans Malaise dans la civilisation, énonce que l’Homme a “assuré sa domination sur la Nature d’une manière jusqu’ici inconcevable”. La Culture et la Technique ont amené l’Homme au-dessus de la Nature, par la maîtrise de celle-ci. Aucun être vivant ne peut même concevoir l’idée de dominer complètement un milieu (même si certains, comme le castor, peuvent modifier celui-ci). D’après Freud, il semble que c’est maintenant l’Homme qui dicte les arkhè de la Nature. Ce constat peut être néanmoins nuancé, car si cela était réellement le cas, aucune catastrophe naturelle ne pourrait plus faire de victimes, ou de dégâts. Mais il reste vrai que l'humain semble avoir réussi à s’extirper des lois naturelles. Arthur Schopenhauer l’illustre dans Suppléments et Omissions. Dans la parabole des porcs-épics, il prend l’exemple d’une colonie de ces animaux pour montrer comment l’Homme entre dans la Culture. Les porcs-épics sont seuls, incapables de survivre au froid de l’hiver. Il est donc nécessaire pour eux de se réchauffer entre eux. Le problème, c’est que la Nature les a dotés de pics pour se défendre, ce qui les empêche concrètement de s’agglutiner. Pourtant, il existe bien une “distance qui rend cette épreuve supportable”, c’est-à-dire à laquelle ils peuvent être assez au chaud pour survivre sans être tués. Par nature, ces animaux ne sont pas faits pour vivre ensemble. C’est par nécessité qu’ils forment des groupes. C’est la recherche de cette distance “sans risque” qui les a fait basculer dans la Culture. C’est le fait d’aller contre la Nature qui fait que l’Homme est extrait de celle-ci.

Mais l’Homme a-t-il seulement déjà vécu dans la Nature ?

Il semble que dès le début de l’Humanité, il a essayé de se fabriquer des outils. Certes, ils n’étaient faits que de pierres et de bâtons, mais ils sont déjà une forme de technique. Néanmoins, on peut se demander si la technique, même si elle nous sort de la phusis, n’est pas, paradoxalement, révélatrice de notre essence. Car à la seconde ou il y eu des outils, il y eu des armes. Cela est illustré dans 2001, l’Odyssée de l’espace (1976), de Stanley Kubrick. Les armes sont le moyen le plus efficace de l’expression de l’animalité et de la violence, que la société cherche justement à endiguer. Pour autant, chaque innovation technologique sert d’abord à la guerre avant d’être disponible dans le civil. Ce fut le cas d’Internet, de la poudre à canon, de l’intelligence artificielle, ou encore de l’aviation. La violence inter-Etats, quand elle n’est pas réglementée et qu’il n'y a pas de reconnaissance de l’adversaire comme d’un égal, n’a pour but que l’extermination et est servie par la technique. Être en dehors de la phusis peut aider à révéler l'essence de l’Homme, qui le pousse à être violent avec ses semblables (comme dans le mythe du Protagoras). Mais ce n’est pas toujours le destin de la technique que de servir la violence innée de l’Homme. Elle peut également permettre de vivre en communauté. Bien heureusement que tous les Etats du monde ne cherchent pas à s’entretuer à n’importe quel prix ! C’est aussi le rôle de la philosophie que d’instaurer une justice là où il n’y en a pas, comme Platon l’imagine dans la République, un régime dans lequel Athènes n’aurait pas condamné Socrate.

 

            Pour conclure, l’Homme n’est pas différent des autres espèces sur le plan physique. Bien qu’il pratiquait jadis une technique de chasse à l’épuisement qui est peu répandue, il n’est pas purement différent de certaines autres espèces. Pourtant, il se démarque bien grâce à sa culture, par la morale, l’art politique et la création d’outils qui lui permettent d'accroître ses capacités. La réponse au sujet n’est donc pas la même selon le plan par lequel on la pose, ce qui empêche toute réponse claire et précise. De plus, on peut se poser la question, à cause justement de cette culture, de la véracité d’un réel positionnement dans la Nature. Si l’Homme est effectivement hors de la Nature, il est donc hors de l’ensemble des autres êtres vivants, car il n’existe pas au même niveau qu’eux. Si ce n’est pas le cas, alors le sujet n'est pas invalidé. Le terme même d’ ”être à part” fait que les autres forment un ensemble. Or, rien n’indique que ce soit le cas. Les animaux, les plantes, n’ont entre eux rien de semblable, aucune similitude qui permettrait de les réunir sous la bannière d’un même ensemble. Nous pouvons penser au fait que tous les êtres vivants sont composés de carbone, mais ce n’est pas quelque chose de spécifique au vivant. Le sujet est donc imprécis sur la classification des autres êtres vivants. Peut-être qu’ils sont classables et catégorisables ensemble par le fait qu’ils ne sont pas humains.

Dans ce cas, le sujet ne se pose pas pour deux raisons : premièrement, la réponse ne nécessite aucune recherche, si l’unique fait d’être humain nous classe en dehors de l’ensemble, il n’est aucune réelle cause autre que le nom “Humain”. Deuxièmement, il est étonnant de classer des êtres vivants en fonction de ce qu’ils ne sont pas. L’ensemble de tous les êtres vivants ne peut donc exister, puisqu'ils n’ont aucun caractère commun.

Certains philosophes, comme Henry David Thoreau dans Walden ou la vie dans les bois, prônent d’ailleurs un retour à la phusis comme un véritable retour à l’essence de l’Homme. Ce retour se ferait par l’abrogation de la culture et de la vie en société.

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article