Les Stoïciens et l'ekpurôsis

Publié le 7 Décembre 2025

Les Stoïciens et l'ekpurôsis

Les Stoïciens conçoivent l’univers, c’est-à-dire tout, des planètes aux étoiles, aux galaxies, comme un tout unifié dans lequel il n’y a pas de vide9. C’est le cosmos, qui possède une organisation interne permettant et garantissant cette unité. Ce cosmos sous-vide est entouré de vide.

La preuve en deux images : la première triviale, la deuxième, frappante.

L’image triviale, mais nonobstant bien connue et souvent reprise dans l’Antiquité, c’est celle du ‘voyageur spatial’ comme l’appelle Jacques Brunschwig10 : c’est le voyageur qui va au bout du monde, ‘à l’extrémité de la sphère des astres fixes’, et qui réussira toujours d’étendre son bras vers l’extérieur, sans rencontrer d’obstacles, preuve que le vide est là, tout autour de la limite du cosmos. ‘Le vide est infini, le monde est fini.’11

La deuxième image est celle de la déliquescence totale du monde, qui advient une fois que le cosmos s’est auto-consommé. Car le cosmos a une fin programmée et inévitable du fait même de son existence fruit de l’activité du principe actif, qui est la raison (logos), et qui ne cesse d’agir sur la matière. Ils produisent ainsi tout ce qui advient. Mais, cette activité constante mène vers un tel raffinement de la matière qu’elle finit par se consumer dans un embrasement que les Stoïciens appellent la conflagration totale (ekpurōsis). Ce qui reste se fond dans le vide qui entoure le cosmos. Seul le vide – n’ayant aucune des caractéristiques du cosmos (ni fini, ni unifié, ni actif ni sujet à aucune action) – est encore présent après la fin du monde12.

L’Eternel Retour

Qui dit fin du monde, dit aussi début. La pérennité du feu primordial consommateur de sa propre œuvre, est aussi son perpétuel créateur. Ce feu épuré ne peut pas ne pas être actif. Or, comme on le verra, pour être actif, un agent a besoin d’un patient :

« Dès le début, le feu transforme la matière en l’ensemençant »13

On ne peut que conclure que l’action du feu comprend aussi, à tout moment, la génération de la matière sur laquelle il :

« travaille pour le mieux (‘euergon’) (…) de sorte que de nouveau, à partir de lui [le feu] le même déploiement (diakosmēsis) s’accomplit, comme avant » 14.

Ce feu, qui ne se repose jamais, recrée ainsi ce qu’il vient de consommer – seulement que ce qu’il crée est exactement la même chose qu’il avait déjà créé. C’est la théorie de l’ordre cyclique du cosmos qui est devenue familière sous le nom d’éternel retour, avec la formule de Nietzsche15. Or sa présence dans le stoïcisme, loin d’être le signe d’un sens de l’absurde et d’un nihilisme avant l’heure, est l’expression de la cohérence logique à toute épreuve qui caractérise cette philosophie.

Le travail du feu créateur et rationnel est un ‘travail pour le mieux’. Comme nous le verrons dans la prochaine section, ce feu est dieu, providence, raison, intelligence. Son ouvrage ne peut donc qu’être le meilleur produit possible, ce qui implique qu’il est le plus rationnel. Or, une telle œuvre présuppose sa propre nécessité. Le monde dans son déploiement a donc nécessairement le déploiement qu’il a, et va nécessairement vers son embrasement car le travail de raffinement créateur ne peut qu’arriver à la consommation totale de ce monde, durant laquelle, le principe qui ne cesse d’agir, recommence inévitablement son œuvre à l’identique16.

Possédant trop peu de textes proprement stoïciens sur la doctrine du retour cyclique – les pères de l’Eglise la soutiennent en l’adaptant, alors que divers courants empiristes ou rationalistes la contestent dans l’antiquité – il est difficile de dire quel poids elle a dans le stoïcisme. Mais, d’une certaine façon, cela n’a pas grande importance, ce qui est certain, c’est la périodicité de l’ordre cosmique ; et d’elle, dérivent toutes les prémisses, mentionnées dans nos textes, et qui enclenchent la nécessité du retour.

 

source :

https://encyclo-philo.fr/item/1681

Publié dans #Philo (Notions)

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