E. Kant, La "Critique de la raison pure" et la révolution copernicienne de la pensée

Publié le 12 Décembre 2025

E. Kant, La "Critique de la raison pure" et la révolution copernicienne de la pensée

"Je devais penser que l'exemple des mathématiques et de la physique, sciences qui sont devenues ce qu'elles sont par une révolution opérée tout d'un coup, est assez remarquable pour que je dusse rechercher la partie essentielle de ce changement de méthode, qui a été si avantageuse à ces deux sciences, et pour en imiter la réforme dans ma recherche, autant du moins que le permet l'analogie de ces sciences (comme connaissances de la raison) avec la métaphysique. Jusqu'ici l'on a cru que toute notre connaissance devait se régler d'après les objets ; mais tous nos efforts pour décider quelque chose a priori sur ces objets au moyen de concepts, afin d'accroître par là notre connaissance, sont restés sans succès dans cette supposition. Essayons donc si l'on ne réussirait pas mieux dans les problèmes métaphysiques en supposant que les objets doivent se régler sur nos connaissances ; ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité de la connaissance de ces objets a priori, cette possibilité devant nécessairement établir quelque chose à leur égard avant qu'ils nous soient donnés.

Il en est ici comme de la première pensée de Copernic, lequel, voyant qu'il ne servait de rien pour expliquer les mouvements des corps célestes, de supposer que les astres se meuvent autour du spectateur, essaya s'il ne vaudrait pas mieux supposer que c'est le spectateur qui tourne et que les astres restent immobiles. Or, en métaphysique, on peut tenter la même chose en ce qui regarde l'intuition des objets. Si l'intuition devait se régler sur la nature des objets et s'y rapporter, je ne vois pas comment l'on pourrait en connaître quelque chose a priori ; mais si l'objet (comme objet des sens) se règle sur la nature de notre faculté perceptive, je puis très bien me faire une idée de cette possibilité.

Mais je ne puis m'en tenir à ces intuitions si elles doivent être converties en connaissance ; il faut que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en est l'objet, et qui se trouve déterminé par là. Et alors je puis supposer de deux choses l'une : ou que les concepts par lesquels j'opère cette détermination se composent aussi sur les objets, auquel cas je me retrouve dans le même embarras par rapport à la manière dont je puis savoir quelque chose a priori de ces objets ; — ou que les objets, ou, ce qui est la même chose, l'expérience dans laquelle seuls les objets (au moins comme objets donnés) peuvent être connus, se règle sur les concepts ; et dans ce cas, j'aperçois aussitôt une issue très facile.

En effet, l'expérience elle-même est une manière de connaître qui requiert l'entendement, dont je dois supposer la règle en moi avant que les objets me soient donnés, et par conséquent a priori. Cette règle s'exprime en concepts a priori, sur lesquels par conséquent tous les objets doivent nécessairement se composer, et avec lesquels ils doivent nécessairement aussi s'accorder. Pour ce qui est des objets en tant qu'ils sont pensés par la raison seule et même nécessairement, en tant qu'ils ne peuvent être donnés par l'expérience (au moins comme la raison les pense), nos recherches pour penser ces objets (car il faut qu'ils le soient) donneront plus tard une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme la réforme de l'art de penser : c'est que nous ne connaissons a priori des objets que ce que nous y avons mis nous-mêmes."

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (1781), Ladrange 1864, 3e éd., Préface, p. 11-13, (trad. J. Tissot).
 

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