La nature dans "The Lost city of Z" (James Gray, 2017) : perdue ou retrouvée ?

Publié le 28 Novembre 2025

La nature dans "The Lost city of Z" (James Gray, 2017) : perdue ou retrouvée ?

Exercice : corréler et problématiser l'extrait du générique ci-dessous avec le cours sur la nature & les documents fournis en compléments.
 

Synopsis :
L’histoire vraie de Percival Harrison Fawcett, un des plus grands explorateurs du XXe siècle. 
Percy Fawcett est un colonel britannique reconnu et un mari aimant. En 1906, alors qu’il s’apprête à devenir père, la Société géographique royale d'Angleterre lui propose de partir en Amazonie afin de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie. Sur place, l’homme se prend de passion pour l’exploration et découvre des traces de ce qu’il pense être une cité perdue très ancienne. De retour en Angleterre, Fawcett n’a de cesse de penser à cette mystérieuse civilisation, tiraillé entre son amour pour sa famille et sa soif d’exploration et de gloire…
 

The Lost City of Z - Opening | Hunting Scene (3mn06)
https://youtu.be/vwLZZnGiTPA

complément :

L’une des premières scènes, parfaitement établie, présentant une chasse à courre, va ainsi conditionner tout le reste du film. Elle symbolise la quête dans laquelle est sur le point de se lancer le personnage de Percy Fawcett, focalisé sur ce qu’on lui demande d’atteindre. Ce dernier aspire à s’élever socialement dans le but de laver l’honneur de son nom, autrefois sali par un père joueur et alcoolique. Lorsqu’on lui propose de partir cartographier une zone nébuleuse de la jungle bolivienne, il y voit une occasion parfaite pour établir le nom de Fawcett au sein de la société anglaise.

Irlande, 1905. Baraquements de l'armée britannique. L'officier Percival Fawcett (Charlie Hunnam) a beau abattre, en cavalier seul, l'énorme cerf qui sera offert en trophée au ministre invité, rien n'y fait: il restera le seul non-décoré de la soirée, comme le rappelle à sa femme Nina (Sienna Miller) ce militaire « infortuné dans le choix de ses ancêtres ». Fils d'un père inconnu de lui mais notoirement dépravé, Percy accroche cependant dès la première séquence, au départ de la chasse, le regard de son tout jeune fils Jack.

--
Revue Etudes
Publié dans le numéro 4237 (Avril 2017)

Irlande, 1905. Baraquements de l'armée britannique. L'officier Percival Fawcett (Charlie Hunnam) a beau abattre, en cavalier seul, l'énorme cerf qui sera offert en trophée au ministre invité, rien n'y fait: il restera le seul non-décoré de la soirée, comme le rappelle à sa femme Nina (Sienna Miller) ce militaire « infortuné dans le choix de ses ancêtres ». Fils d'un père inconnu de lui mais notoirement dépravé, Percy accroche cependant dès la première séquence, au départ de la chasse, le regard de son tout jeune fils Jack. L'obsession des rapports de filiation, présente dans les films de James Gray depuis Little Odessa (1994), tient ici du point de broderie compliqué mais gracieux, au dessin finalement très net. Compliqué, parce que Fawcett (qui a réellement existé) voit à peine grandir ses enfants à partir du moment où, engagé par la Royal Geographical Society (RGS) à servir d'arbitre entre le Brésil et la Bolivie en cartographiant leur frontière amazonienne, il accepte de relever le défi. Quant au tracé clair, c'est celui du classicisme, de retour dans le cinéma américain depuis une vingtaine d'années (Clint Eastwood, Kenneth Lonergan).

D'un côté donc, une épopée commence, digne des Aventures du capitaine Wyatt de Raoul Walsh (1951), récemment ravivé par l'hirsute The Revenant où Leonardo DiCaprio luttait à mains nues avec une ourse. Tourné dans la forêt tropicale colombienne, The Lost City of Z voisine avec ce récent opus d'Alejandro González Iñárritu (2016) qui mettait aussi en scène une soudaine attaque d'Indiens dont les flèches, quoique rapides, permettent une tout autre approche de la séquence d'action qu'un échange de coups de feu. De cette lenteur à peine perceptible, de cette possibilité d'échapper aux flèches, le film de Gray fait un principe narratif : il est possible de revenir d'épreuves physiques extrêmes sans que ce retour ne constitue une fin heureuse in extremis. Non seulement un sanglier amazonien remplacera le cerf sous le fusil assuré de Fawcett mais, après lui, un lièvre sera tiré avec le même aplomb par son fils adolescent. Cette trajectoire (la chasse « sociale », la chasse pour survivre et la chasse familiale) malmène un certain sérieux épique à l'américaine. Non seulement Fawcett se relève de sa chute dans le Rio Verde infesté de piranhas, mais il réchappe même à la bataille de la Somme en 1916. Cartographe méticuleux plutôt que conquistador, Gray ne surligne pas l'incroyable résilience, s'attardant plus volontiers sur de petites étrangetés (une scène d'opéra montée dans un campement espagnol en pleine forêt amazonienne), semant de discrètes fausses pistes (l'infection cutanée du second de Fawcett, joué par un Robert Pattinson barbu), et aplanissant le sensationnel (Fawcett explique calmement la raison culturelle du cannibalisme à l'explorateur incapable et cupide qui a tenu à rejoindre son équipe en 1911).

Dès la première expédition, la mission de relevé cartographique et de pacification de la zone est éclipsée par des poteries trouvées par Fawcett, désormais certain qu'une ville antique a existé au fin fond de la forêt. Une civilisation « aussi grande que la nôtre » ? Fariboles, répond l'Académie, outrée que le « désert vert » puisse receler des traditions. La soif d'exploration de Fawcett n'est pas pour autant montrée comme une pure entreprise archéologique. Quelque chose de mystique le meut, capable de lui faire quitter longuement l'épouse que Gray ne décrit jamais comme une ménagère passive. Dans le sillage du récent Loving de Jeff Nichols, le lien entre les époux ne souffre ici d'aucun doute, même lorsque Percy refuse que Nina, qui a « appris à lire les étoiles et à naviguer », l'accompagne en Amazonie. Il fait sentir le poids du sacrifice de part et d'autre de la relation conjugale et parentale, mais les écarte de la dramaturgie. C'est ce qui fait la singularité lancinante de ce mélodrame à feu doux – impression que dégageait déjà le sépia The Immigrant en 2013. Filmer un aventurier de retour, contrairement à Joseph Conrad (et dans son sillage, à Werner Herzog ou Francis Ford Coppola), permet, dans un mouvement de balancier, de le montrer à nouveau impatient de tout quitter pour trouver un point de fuite dans le tableau du monde. Cette échappée vers « un vaste territoire, paré de nombreux peuples » (comme la décrit l'insolite voyante volée aux Russes par les soldats anglais dans une tranchée française), en vient à s'incruster dans l'image, dévorant l'arrière-plan boueux du front de 1914-1918. Des décennies plus tard, la veuve de Fawcett sera, elle aussi, attirée vers le fond du champ : une luxuriance verte troue les bureaux lugubres de la RGS. « L'homme doit chercher à atteindre au-delà de ce qu'il peut saisir. Sinon, pourquoi le ciel ? » Cette citation du poète Robert Browning, rapportée par Nina à son mari, sert à n'en pas douter de définition du cinéma à Gray, qui filme avec une étonnante économie de moyens aussi bien « la dernière pièce du puzzle de l'humanité » (comme Fawcett définit la « ville de Z ») que le cheminement intime du sentiment sur les visages et dans les voix.

https://www.revue-etudes.com/critiques-de-films/the-lost-city-of-z/18431

----
Les hiérarchies rassurent les hommes, et fragilisent les sociétés

Le grand explorateur anglais Percival Harrison Fawcett, disparut mystérieusement en 1925 alors qu’il explorait la forêt amazonienne à la recherche d’une cité perdue qu’il avait nommée « The lost city of Z ». On ne sut jamais s’il avait été tué, ou s’il avait découvert ce qu’il cherchait, et avait décidé, comme il l’avait annoncé avant son départ, de passer avec les indiens le reste de sa vie. Le film de James Gray nous raconte ses aventures, mais pas seulement. Il nous montre aussi comment la société anglaise du début du XXe siècle qui hiérarchisait les peuples pour mieux justifier de les asservir, pratiquait également cette hiérarchisation en son sein.

Une société très hiérarchisée

Le début du film nous montre Fawcett (joué par Charlie Hunnam) comme un officier déclassé et marginalisé. A l’occasion d’une chasse à courre, il fait étalage de sa bravoure en tuant le grand cerf derrière lequel se sont élancés quelques dizaines d’officiers d’exception qui se disputent l’honneur de sa mise à mort. Mais d’honneur, Fawcett n’en recueille aucun. Il n’est pas invité à poser à côté du trophée selon la tradition, ni convié à la table des hôtes de marque. L’un des aristocrates présents ce soir-là en murmure la raison à l’oreille d’un autre. Fawcett « a mal choisi ses ancêtres ». Nous comprendrons plus tard le sens de cette formule énigmatique :  son père était joueur et alcoolique.

Une occasion de racheter la honte familiale lui est offerte. Comme Fawcett a travaillé quelques années plus tôt pour la société royale géographique londonienne, on lui propose de partir dans la forêt amazonienne pour y pratiquer un relevé de frontières qui doit permettre à la Grande Bretagne d’arbitrer un conflit territorial. La guerre qui éclate entre les deux pays frontaliers manque de mettre fin à son expédition. Mais Fawcett fait basculer son destin en décidant de continuer son voyage. Ayant trouvé par hasard quelques morceaux de poterie à l’extrème limite de son expédition, il est convaincu d’avoir découvert les vestiges d’une civilisation perdue qu’il décide d’appeler « The lost city of Z ». De retour en Angletrerre, il est moqué par les plus hautes autorités scientifiques de son pays et décide de monter une nouvelle expédition pour apporter la preuve de ce qu’il avance. Alors, ce qui a débuté comme une découverte accidentelle devient chez lui une véritable obsession. Il veut retrouver une cité perdue qu’il ne rêve pas comme « remplie de maïs et d’or », selon les propos d’un Indien qui croit que l’explorateur partage le rêve des premiers conquistadors, mais comme la preuve qu’une civilisation édifiée sur d’autres fondations que la société aristocratique anglaise a pu précéder celle-ci, et être capable, comme elle, de grandes réalisations. Et c’est ici que le film de James Gray apporte un regard original en s’écartant d’un énième récit d’exploration et de cité perdue au cœur de la jungle. Car l’obsession de Fawcett ne trouve pas son origine dans une lubie personnelle. Gardons-nous de faire une psychologie qui ignore l’économie des interactions sociales. Cette obsession s’enracine dans la marginalité qui lui est imposée, et le sentiment d’injustice qu’il en éprouve. Fawcett ne veut pas seulement découvrir une cité perdue, il veut aussi montrer que les Indiens ne méritent pas le mépris de la société londonienne cultivée et aristocratique de l’époque. Et à travers cette cause, c’est évidemment aussi la sienne qu’il défend : faire la preuve que lui-même ne mérite pas le mépris dont il est victime. La quête de Fawcett trouve son origine dans la frustration engendrée par les prescriptions sclérosées de la société anglaise de son époque. Il rêve de trouver l’anti Angleterre qui ramènera l’Angleterre a plus de modestie !

------------------------------
Serge Tisseron
The Lost city of Z – Les hiérarchies rassurent les hommes, et fragilisent les sociétés
par Serge TISSERON | 2017

Du bon usage des hiérarchies

Les hiérarchies existent dans toutes les sociétés de primates. Fondamentalement, elles permettent à chaque membre d’un groupe d’identifier les individus dotés d’un statut social supérieur ou inférieur au sien, d’où découle le fait que des personnes peuvent entretenir une relation asymétrique de façon quasiment « naturelle ». Il a été montré que dans les sociétés de primates, l’organisation hiérarchique d’un groupe augmente lorsque ce dernier s’élargit. Plus un groupe est nombreux et occupe un territoire important, plus il devient important pour chacun de savoir immédiatement quelles sont les personnes qui appartiennent à sa communauté, quel est leur rang d’importance vis-à-vis de lui et avec lesquelles il lui sera dès lors possible de faire alliance. L’Angleterre qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, avait accompli une vaste entreprise de conquête du monde, a multiplié à l’extrême les signes d’appartenance de façon à diminuer la part d’imprévu associée à toute rencontre. Le prix pour cela est la mise en place de hiérarchies particulièrement rigides assignant à chacun une place dont il lui était impossible de bouger. Et elle l’a fait à la fois en son sein (c’est ce qu’on appelle l’endogroupe, pour désigner le groupe d’appartenance) et en dehors de lui (c’est ce qu’on appelle l’exogroupe). Les relations de préséance y étaient poussées à l’extrême, organisant deux modèles hiérarchiques complémentaires : des hiérarchies de prestige, dans lesquelles une position sociale est liée au charisme ou à la réputation, et des hiérarchies de dominance relevant plus de la coercition.

Dans le film, l’omniprésence des hiérarchies de prestige est révélée dès la scène de bal qui suit la chasse à courre. Fawcett fait remarquer à sa femme qu’il sera le seul des hommes présents ce soir-là à ne pas recevoir de médaille. La honte familiale qui pèse sur lui en est la cause. Les décorations qui ornent la poitrine des militaires présents à la soirée déterminent une hiérarchie de prestige qui permet à un haut gradé d’avoir la priorité sur Fawcett pour danser avec sa femme (jouée par Sienna Miller), et cela sans avoir à demander l’avis de l’un ni de l’autre. De même, quelques années plus tard, lors de la guerre de 1914-1918, lorsque Fawcett accomplira un haut fait d’armes à la tête de sa brigade, il sera promu lieutenant-colonel sans autre forme de reconnaissance : « Seulement ça pour tout ce que tu as fait ! », s’écrira son fils ainé, dénonçant à juste titre le scandale.

Quant à la hiérarchie de dominance, elle ne s’exerce pas seulement sur les peuples conquis. Elle est mise en évidence dans la façon dont le riche aristocrate qui a financé la première expédition de Fawcett tente de lui imposer une humiliation publique parce qu’il ne lui pardonne pas d’avoir désobéi à une décision absurde qu’il voulait lui faire prendre. Mais elle s’exerce aussi dans l’autorité incontestée des pères de famille sur leurs enfants, et plus encore de l’ensemble des hommes sur les femmes. La scène de préparation pour le bal montre d’ailleurs la femme de Fawcett se plaignant de l’étouffant corset qu’elle est obligée de porter. Mais si le corset des élégantes anglaises de cette époque gênait leur respiration physique, le carcan des hiérarchies sociales entravait tous ceux que la naissance n’avait pas placés au bon endroit.

Des hiérarchies sclérosantes

Le film de James Gray nous décrit finalement une société sclérosée de partout par un emboîtement de contraintes qui se renforcent mutuellement. Les Indiens étaient marginalisés par les Anglais qui les considéraient a priori comme des sauvages ou des bandits, tandis que les blancs étaient catégorisés selon leur rang de naissance. Bien que ce film n’en fasse pas état, n’oublions pas non plus l’expression coincée des sentiments et des émotions que Freud avait en son temps justement relevée comme une cause de névrose majeure de cette société. Dans le film de James Gray, cette catégorisation ne se traduit pas seulement par l’absence de mobilité sociale. Tout rappelle sans cesse à chacun la place qui est la sienne, en fonction de la famille où il est né, de sa place dans la fratrie, du rang et de la réputation de ses ancêtres. Fawcett est marginalisé par sa naissance, et son fils est condamné à l’être aussi longtemps que Fawcett n’aura pas lavé la honte de son père : c’est d’ailleurs ce que lui signifie clairement au début le président de la société royale géographique londonienne. Le couple Fawcett est lui aussi marginalisé pour la même raison. Bien que le héros fasse tout pour tenter de s’affranchir du carcan d’obéissance soumise qui lui est imposée, il le reproduit dans sa propre famille et en fait le reflet de cette sclérose. Ainsi, son fils ainé ne pourra être reconnu par son père que lorsqu’il décidera de s’engager à ses côtés pour une nouvelle expédition, et lorsque la femme de Fawcett suppliera son mari de l’accompagner lors de sa prochaine expédition en Amazonie, celui-ci lui répondra en invoquant la faiblesse des femmes. Elle aura beau protester en mettant en avant que la souffrance de l’accouchement témoigne largement de leur courage et de leur résistance, rien n’y fera. Elle ne renoncera pourtant pas à l’aider, cherchant la trace de la cité perdue dans les anciens manuscrits de la bibliothèque londonienne et découvrant une lettre d’un marchand espagnol du XVIIIe siècle qui accrédite l’idée de cette cité, pendant que son mari explorera la jungle…

Ainsi, d’un côté, Fawcett reste-t-il dépendant de la société très hiérarchisée dans laquelle il a grandi, alors même qu’il rêve d’en trouver une plus égalitaire. Le compromis qu’il trouve va organiser sa vie. Il renonce à remettre en cause la société londonienne de son époque, avec le projet de la faire évoluer, et projette son rêve dans un lointain géographique qui est aussi temporel, tant est grand le décalage technologique entre l’Angleterre victorienne et les tribus amazoniennes. Et il semble se convaincre peu à peu de la supériorité des secondes sur la première. La référence à l’écologie est même discrètement présente à travers une remarque de son fils pendant leur expédition commune. Celui-ci observe un Indien verser dans d’une rivière quelque goutte d’un mélange de plantes capables d’endormir provisoirement les poissons, puis prendre seulement quelques-uns d’entre eux pour se nourrir. Il s’écrit alors : « C’est formidable, ils ne prélèvent que ce dont ils ont besoin ! » La critique sous-jacente d’un capitalisme anglais conquérant qui gaspillait les ressources de la planète pour accroître les profits de quelques-uns renforce ici l’idée d’un Fawcett séduit par la relation préservée des indiens d’Amazonie à la nature.

Quant au poids étouffant des hiérarchies, l’avantage est donné ici aussi aux sociétés amazoniennes. Les groupes auxquels Fawcett se confronte sont de petite taille et on peut les imaginer pour cette raison peu hiérarchisées. En outre, quand il entre en contact avec les indiens, Fawcett ne dispose plus de l’avantage offert par la capacité de détecter du premier coup d’œil si ceux qu’il rencontre appartiennent au même groupe que lui, s’ils sont des alliés possibles, quelles peuvent être leurs intentions et selon quel code coopérer avec eux. Et l’inverse est également vrai : il n’est pas perçu lui-même par les indiens comme un élément d’une catégorie sociale à laquelle s’attachent certaines prérogatives, mais comme un étranger absolu qu’il convient de découvrir et d’apprivoiser. Bref, Fawcett renonce à l’ensemble des codes et des barrières érigés par la société anglaise de son époque pour protéger chacun de l’inconnu, ce qui le conduit même à porter un regard compréhensif, pour ne pas dire empathique, sur un rituel cannibale par lequel les membres d’une tribu tentent de s’approprier la force de l’un de leurs guerriers morts.

Alors, qui était Fawcett ? Un explorateur naïf adepte du bon sauvage, ou bien un homme qui a accepté de se confronter à la peur que les gens ressentent habituellement face à ce qui est totalement différent d’eux ? Le film ne tranche pas, et le spectateur n’est pas obligé de le faire non plus…

 

ENCADRE

Le test de Alison Bechdel

Les hiérarchies liées au statut ont considérablement diminué dans les sociétés occidentales depuis un siècle. Les deux grandes guerres mondiales y ont d’ailleurs contribué en incitant à développer une hiérarchie flottante du mérite personnel plutôt qu’une hiérarchie figée basée sur l’origine sociale et la réputation familiale. Et depuis une vingtaine d’années, la dominance coercitive des parents sur les enfants s’est trouvée elle aussi contestée. Mais une hiérarchie résiste, celle des sexes. Il existe une véritable analogie spontanée entre masculinité et statut élevé d’une part, et féminité et subordination de l’autre. Et le cinéma contribue largement à la banaliser. C’est pourquoi la cartoonist américaine Alison Bechdel a imaginé un test qui connaît une popularité médiatique croissante aux Etats-Unis. Pour éviter de traiter les femmes comme des créatures inférieures, un film doit remplir quatre conditions : mettre en scène au moins deux femmes, qu’elles aient chacune un nom, qu’elles se parlent entre elles et qu’elles parlent d’autre chose que d’un homme. Le test de Bechdel fonctionne la plupart du temps, mais admet des exceptions. Ce n’est pas parce qu’il manque une interlocutrice à Sienna Miller que le film de James Gray cesse de témoigner de l’injustice faite aux femmes…


source :
https://sergetisseron.com/chronique-de-cinema/the-lost-city-of-z-les-hierarchies-rassurent-les-hommes-et-fragilisent-les-societes/

Publié dans #Ateliers audiovisuels

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article