Justice et morale dans "Mystic River" (C. Eastwood, 2002) selon J. Rancière
Publié le 24 Novembre 2025
Synopsis :
Boston, 1975. Jimmy, Sean et Dave sont trois amis d'enfance, mais un jour Dave est enlevé par deux hommes sous les yeux de ses deux amis impuissants. Les ravisseurs abusent sexuellement de Dave pendant quatre jours, jusqu'à ce que ce dernier réussisse à leur échapper.25 ans plus tard, alors que les trois amis ont suivi des voies différentes, leurs chemins vont à nouveau se croiser lors d'un autre événement tragique : le meurtre de Katie, la fille de Jimmy.
bande annonce :
Mystic River – Bande Annonce VF – 2003 (2mn20)
https://www.youtube.com/watch?v=yniM_7MzOgo
La mort de Dave (4mn51) :
https://www.youtube.com/watch?v=SZp7Gr9la7w
Les Masterclasses de Cannes Cinéma : Laurent Delmas sur le film Mystic River (49 mn)
https://www.youtube.com/watch?v=FvDiCCeuhPs
Dans ce film [Mystic River, de Clint Eastwood (2002)], le crime de Jimmy, exécutant sommairement son ancien camarade Dave, qu'il croit coupable du meurtre de sa fille, reste impuni. II reste le secret gardé en commun par le coupable et par son compère le policier Sean. C' est que la culpabilité conjointe de Jimmy et de Sean excède ce qu'un tribunal peut juger. C'est eux qui, lorsqu'ils étaient enfants, ont entrainé le petit Dave dans leurs jeux de rue risqués. C' est à cause d' eux que Dave a été embarqué par de faux policiers qui l'ont séquestré et violé. En raison de ce trauma, Dave est devenu un adulte à problèmes, que ses comportements aberrants ont désigné comme coupable idéal pour le meurtre de la jeune fille.
Dogville transposait une fable théâtrale et politique. Mystic River transforme une fable cinématographique et morale : le scénario du faux coupable illustré notamment par Hitchcock ou Lang. Dans ce scénario, la vérité affrontait la justice faillible des tribunaux et de l'opinion publique, et finissait toujours par l'emporter, au prix d' affronter parfois une autre forme de la fatalité (1). Mais aujourd'hui, le mal, avec ses innocents et ses coupables, est devenu le trauma qui ne connaît, lui, ni innocents ni coupables, qui est un état d'indistinction entre la culpabilité et l'innocence, entre la maladie de l'esprit et le trouble social. C'est au sein de cette violence traumatique que Jimmy tue Dave, lui-même victime d'un trauma consécutif à ce viol dont les auteurs étaient sans doute victimes eux-mêmes d'un autre trauma. Mais ce n'est pas seulement un scénario de maladie qui a remplacé le scénario de justice. La maladie elle-même a changé de sens.
La fiction psychanalytique nouvelle s'oppose strictement à celles que Lang ou Hitchcock signaient il y a cinquante ans et ou le violent ou le malade étaient sauvés par la réactivation du secret d'enfance enfoui (2). Le traumatisme d'enfance est devenu le traumatisme de la naissance, le simple malheur propre à tout être humain d'être un animal né trop tôt. Ce malheur auquel nul n'échappe révoque l'idée d'une justice faite à l'injustice. Il ne supprime pas le châtiment. Mais il supprime sa justice. Il la ramène aux impératifs de la protection du corps social, laquelle comporte toujours, comme on sait, quelques dérapages. La justice infinie prend alors la figure « humaniste » de la violence nécessaire à maintenir l'ordre de la communauté en exorcisant le trauma.
On dénonce volontiers le simplisme des intrigues psychanalytiques fabriquées à Hollywood. Celles-ci, pourtant, accordent assez fidèlement leur structure et leur tonalité aux leçons de la psychanalyse savante. Des cures réussies de Lang ou d'Hitchcock au secret enfoui et au trauma irréconciliable que nous présente Clinc Eastwood, on reconnaît aisément le mouvement qui va de !'intrigue de savoir oedipienne à l'irréductible division du savoir et de la loi que symbolise l'autre grande héroïne tragique, Antigone. Sous le signe d'Oedipe, le trauma était l'événement oublié dont la réactivation pouvait guérir la blessure. Quand Antigone, dans la théorisation lacanienne, remplace Oedipe, c'est une nouvelle forme de secret qui s'instaure, irréductible à toute connaissance salvatrice. Le trauma que résume la tragédie d'Antigone est sans commencement ni fin. Il est le malaise d'une
civilisation ou les lois de l'ordre social sont minées par cela même qui les soutient : les puissances de la filiation, de la terre et de la nuit.
Antigone, disait Lacan, n'est pas l'héroïne des droits de l'homme que la piété démocratique moderne en a faite. C'est bien plutôt la terroriste, le témoin de la terreur secrète au fondement même de l'ordre social. En matière politique, le trauma prend, de fait, le nom de terreur. Terreur est un des maîtres mots de notre temps. Il désigne assurément une réalité de crime et d'horreur que nul ne peut ignorer. Mais c'est aussi un terme d'indistinction. Terreur désigne les attentats du 11 septembre 2001 à New York, ou du 11 mars 2004 à Madrid, et la stratégie dans laquelle ces attentats s'inscrivent. Mais, de proche en proche, ce mot désigne aussi le choc produit par l'événement dans les esprits, la crainte que de tels événements se reproduisent, celle que se produisent des violences encore impensables, la situation marquée par ces appréhensions, la gestion de cette situation par des appareils d'État, etc. Parler de guerre contre la terreur, c'est établir une seule et même chaîne depuis la forme de ces attentats jusqu'à l'angoisse intime qui peut habiter chacun de nous. Guerre contre la terreur et justice infinie tombent alors dans l'indistinction d'une justice préventive qui s'en prend à tout ce qui suscite ou pourrait susciter de Ia terreur, à tout ce qui menace le lien social qui tient ensemble une communauté. C'est une justice dont la logique est de ne s'arrêter que lors qu'aura cessé une terreur qui, par définition, ne s'arrête jamais chez les êtres soumis au traumatisme de la naissance. C'est, du même coup, une justice à laquelle aucune autre justice ne peut servir de norme, une justice qui se place au-dessus de toute règle de droit.
Jacques Rancière, Malaise dans l'esthétique, Galilée, 2004, pp.148 -150.
Notes :
1. Cf Alfred Hitchcock, Le Faux Coupable (l 95 7) ; Fritz Lang,
Furie (193 6 ) et ]'ai le droit de vivre(1937) .
2. Cf A. Hitchcock, La Maison du docteur Edwards (1945) , et
F. Lang, Le secret derrière la porte (1948).
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