« Y a-t-il une nature humaine ? »
Publié le 17 Octobre 2025
Parler de nature humaine signifie que l’homme est doté d’une identité spécifique qui d’une part le distingue de l’animal et d’autre part se retrouve identiquement en tout temps. Si les hommes sont des semblables c’est parce qu’ils partagent une même nature et cette nature est ce par quoi l’homme se définit. La démarche traditionnellement adoptée par les philosophes pour cerner cette nature, est de discerner ce qui sépare l’homme de l’animal. Mais ceci implique d’abord que nous les référions à un genre commun. L’homme et l’animal appartiennent à unm ême genre : le genre vivant. Mais ce n’est pas cette appartenance qui est consécutive de son essence propre, de son humanité. Son humanité tiendra à ce qu’il possède en propre et de manière exclusive. Et ce propre est la différence spécifique au sens du genre commun, c’est-à-dire la différence essentielle par laquelle l’homme se différencie des vivants. Quelle peut-être cette différence ?
Elle s’impose en quelque sorte d’elle-même puisqu’elle est déjà comprise dans le fait que nous la recherchions, que nous nous inquiétions. L’animal vit, mais il ne s’interroge pas sur ce qu’il vit, l’animal est ce qu’il est, et il se contente de l’être, il ne le pense pas. La question de son identité n’est pas pour lui un problème. Elle ne peut l’être que pour l’homme, parce que, comme le dit Spinoza, Éthique, 2e partie : « L’homme pense. » Dès lors, la différence essentielle tient à ce que l’homme dispose de compétences propres, qui peuvent être rassemblée sous la notion de raison, logos. L’homme est défini comme un animal rationnel. La raison c’est la faculté de raisonner, solidaire de la dotation d’un langage, et qui conditionne à la fois la capacité de juger des choses, c’est-à-dire de produire des énoncés susceptibles d’être vrais ou faux, et de juger de nos propres actions, c’est-à-dire de les évaluer moralement. Cela est donc propre à l’homme et à ce titre constitutif de sa nature.
Mais ce qui est constitutif de sa nature n’enveloppe pas la totalité de son être, car l’homme est aussi lié au genre animal. Et c’est à cette dépendance qu’il doit ses instincts, ses penchants, ses inclinations, qui ne traduisent pas exactement ce qui est humain en lui. Donc si la nature humaine correspond à ce que l’homme est par nature, elle ne correspond pas pour autant à ce que l’homme est naturellement. Dans ce qui est naturellement il y a prédominance de l’instinct, dans ce qu’il est par nature c’est la raison qui prime, ou plus exactement c’est la raison qui doit primer, ce qui veut dire que la définition de l’homme par la raison ne relève pas simplement d’un constat. Son sens est moins descriptif que normatif ou prescriptif. Sa nature, l’homme doit l’accomplir, il doit la réaliser,« l’actualiser » (Aristote) Et donc, présente en chacun sous le régime de la puissance, elle doit s’y manifester en acte. Ce que je suis j’ai à le faire être, à le devenir. C’est pourquoi on ne peut réduire la notion d’humanité ou de nature humaine à la dotation de certains traits physiques, morphologiques permettant de différencier empiriquement l’homme de l’animal. La différence empiriquement constatée se situe simplement au niveau de l’apparence externe, or la différence portée par la notion de nature humaine est moins empirique que substantielle (i.e du côté de l’essence).
Essayons de voir ce qui pourrait mettre en difficulté l’idée qu’il y a une nature humaine, et donc l’idée qu’il y a une nature de l’homme à travers une définition.
Le premier problème, est que la définition proposée par la tradition aristotélicienne, cette définition autorise une vision hiérarchique de l’humanité.
D’un côté, on constate que tous les hommes ont la même nature, de l’autre on dit qu’ils le sont de façon différenciée : bien que présente en tous, elle ne serait accomplie qu’en quelques uns. L’universalisme existentialiste peut parfaitement s’accompagner d’une vision hiérarchique et inégalitaire de l’humanité et c’est ce que confirment en un sens les grandes périodes de colonisation occidentale où l’accaparement des terres et la domination d’un peuple s’accompagnait d’une mission évangélisatrice et civilisatrice. Affirmer qu’il y a une nature humaine, c’est méconnaitre que les figures de l’humain sont multiples et en tant que telle irréductibles à une nature ou une essence.
Ce qu’on peut opposer au concept de nature humaine, c’est la diversité des types humains. L’homme en général est une abstraction, il y a des hommes. La référence à l’idée d’homme n’a qu’une valeur classificatoire et nominale mais elle ne décide pas ce qu’est l’homme. En réalité il y a mille et une manières d’être humain, selon les contextes, les coutumes, les moeurs, on a une variété de types humains. Mais l’homme en soi, cela n’existe pas. Certes, on peut toujours dire que les hommes sont des semblables en tant qu’ils appartiennent tous à l’espèce humaine. Il n’en demeure pas moins qu’il y a autant de manière de vivre son humanité qu’il y a d’hommes. (Joseph de Maistres = j’ai vu des Italiens, des Russes, d’hommes je n’en ai point vu + la fameuse de Levi Strauss = « le but des sciences humaines n’est pas de construire l’idée d’homme mais de la dissoudre. »)
On peut alors, et c’est la seconde possibilité, récuser l’idée qu’il y a une nature humaine au nom de la singularité de chacun et plus largement, au nom de la singularité propre à l’humanité, qui est de n’avoir pas d’essence fixe et définie.
Pas de nature si on entend par là une essence qui conditionnerait ce que nous sommes, et à laquelle nous devrions nous conformer pour être pleinement homme. Lorsque JP Sartre dit de l’homme qu’il est cet être chez qui « l’existence précède l’essence », il rejette expressément l’idée d’une nature humaine qui opèrerait à la lumière d’un modèle donné, déterminant à l’avance ce que nous sommes. Qu’il y ait donc une essence qui précède l’existence, s’applique au monde des objets préfabriqués, où le modèle précède la chose, mais ne saurait s’appliquer à l’homme dont l’être n’est pas conditionné par une essence. L’existence est première et elle se découvre d’abord comme liberté. (JPS : « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait »). Ce qu’il faut comprendre sous la notion d’homme, c’est chaque homme. Cela veut dire que son être, il en décide, il le construit à travers ses choix et ses engagements. L’essence vient après, et elle n’est rien d’autre que le miroir d’une vie singulière. Elle est de nature biographique.
Troisième difficulté :
Ce que l’on peut opposer à l’idée de nature humaine, c’est l’absence chez l’homme d’une nature achevée.
C’est donc le caractère inachevé de l’homme. C’est ce que souligne Lucien Malson lorsqu’il dit qu’au départ que l’homme n’est rien d’autre qu’un ensemble de virtualités, et que cette absence de détermination particulière est synonyme de possible indéfini. Mais c’est aussi ce que relevait déjà Rousseau en faisant de la perfectibilité une des qualités distinctives de l’homme, si bien que le propre de l’homme, c’est de n’avoir pas de nature.
source :
https://www.studocu.com/fr/document/universite-bordeaux-montaigne/philosophie-1/la-nature-humaine-correction/7912778
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