Platon, "Protagoras", Mythe de Prométhée
Publié le 3 Octobre 2025
Tableau : Friedrich Heinrich Fuger, Prométhée apportant le feu à l'humanité, 1817.
Quand l’homme fut en possession de son lot divin , d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des autels et des statues; ensuite il eut bientôt fait, grâce à la science qu’il avait, d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol. Avec ses ressources, les hommes, à l’origine, vivaient isolés, et les villes n’existaient pas ; aussi périssaient-ils sous les coups des bêtes fauves, toujours plus fortes qu’eux; les arts mécaniques suffisaient à les faire vivre, mais ils étaient d’un secours insuffisant dans la guerre contre les bêtes ; car ils ne possédaient pas encore la science politique dont l’art militaire fait partie. En conséquence, ils cherchaient à se rassembler et à se mettre en sûreté en fondant des villes; mais quand ils étaient rassemblés, ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau et périssaient.
Alors Zeus, craignant que notre race ne fut anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, pour servir des règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié. Hermès demanda à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes la justice et la pudeur. " Dois-je les partager, comme on a partagé les arts ? Or, les arts ont été partagés de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffit pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes, ou les partager entre tous ? – Entre tous, répondit Zeus; que tous y aient part, car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques uns; établis en outre en mon nom cette loi, que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société ".
Platon, Protagoras, 322a-d traduction E.Chambry
Cette explication de texte ne comprend que le commentaire de la deuxième partie du mythe de Protagoras. Voici donc le résumé de la première partie du mythe. C’est un mythe de la création, les races mortelles vont être créées par les différents dieux. Prométhée et Épiméthée sont deux dieux frères, et Zeus les chargent de donner à chaque espèce de quoi survivre. Seulement Épiméthée; veut faire tout cela tout seul, il donne donc ce qu’il faut à chaque espèce : « Dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour s’enfuir ou bien un repaire souterrain; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là-même leur sauvegarde assurée; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie…il s’arrangea aussi pour les prémunir contre les saisons de Zeus; ils les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses et vides de sang… » Les herbivores eurent une descendance nombreuse, tandis que les animaux carnassiers comme les lions ou les tigres avaient une descendance peu nombreuse afin de créer un écosystème. Seulement dans sa distribution, il oublia les hommes. Alors Prométhée pour réparer la faute de son frère vola à Athéna les arts de la technique et à Héphaïstos, il vola l’art de faire du feu. Prométhée est ainsi surnommé le voleur du feu, seulement Zeus rentra en colère contre Prométhée, et il fut puni par ce dernier à avoir éternellement le foie dévoré par un aigle.
EXPLICATION LINÉAIRE
Dans une première phrase, Platon affirme la supériorité de l’espèce humaine sur les autres espèces animales : »Quand l’homme fut en possession de son lot divin, d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux ». L’homme a reçu « un lot divin » car notamment il est doté de la parole. L’homme de plus, rendit un culte aux dieux, ce que les autres êtres vivants (les animaux) ne font pas. Avec la parole, l’homme a le sens du sacré, et une sorte d’instinct religieux : « Et il se mit à leur dresser des autels et des statues ». L’homme, apprit « à articuler sa voix et à former le nom des choses ». Les animaux, en général, n’ont pas d’organe phonatoire approprié pour articuler les sons; langage et religion sont donc le propre de l’homme. Puis Platon dit que les hommes ont « inventer les maisons ». Les animaux, eux, se contentent de tanières, de terriers et de grottes, ou encore ils font des nids comme les oiseaux. Puis Platon dit que les hommes fabriquèrent « les habits », alors que les animaux ne portent pas de vêtements, la nature leur ayant donné pelages, cuirasses et fourrures pour résister au froid. L’homme dut aussi inventer « les chaussures » car il n’a pas comme les bêtes des coussinets, ou des sabots. Ensuite les hommes inventèrent « les lits » , alors que les bêtes se contentent de s’allonger sur le sol, ou de s’enrouler en boule dans un terrier sur une paillasse qu’ils ont confectionné avec des herbes. L’homme diffère de l’animal, car il doit créer sans cesse pour survivre et pour le sommeil a besoin d’un lit, alors que les oiseaux se contentent d’un nid.
Enfin l’homme inventa l’agriculture, il y a environ 10 000 ans en Mésopotamie puisque Platon dit que les humains prirent l’habitude « de tirer les aliments du sol ». C’est la naissance de l’art des cultures, des semailles et des moissons, c’est la fameuse révolution néolithique où l’homme bouleversa son rythme de vie en ne se contentant plus de chasses et de cueillettes. L’agriculture permit à l’homme d’être moins sujet aux famines. Seulement Platon rajoute que les hommes malgré toutes ces inventions vivaient isolés: « Avec ces ressources, les hommes, à l’origine, vivaient isolés et les villes n’existaient pas ». Les hommes se constituèrent d’abord en tribus peu nombreuses avant de se rassembler dans des cités et d’être victorieux contre les bêtes fauves : « Les arts mécaniques suffisaient à les faire vivre, mais ils étaient insuffisants dans la guerre contre les bêtes ». Platon souligne donc qu’au départ, la nature était hostile aux hommes, et il est vrai que dans les temps préhistoriques, la question et le problème de la survie étaient permanents pour les hommes, car comment lutter contre des mammouths, des meutes de loups, des ours tapis dans les grottes ? Les hommes étaient alors menacés d’extinction s’ils ne se rassemblaient pas en groupes unis, mais dès qu’ils se réunissaient, ils se disputaient les uns les autres : »Car ils ne possédaient pas encore la science politique dont l’art militaire fait partie. En conséquence, ils cherchaient à se rassembler et à se mettre en sûreté en fondant des villes, mais quand ils se rassemblaient, ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau et périssaient ». Les hommes tombaient dans un cercle vicieux, ils avaient besoin de s’unir pour survivre, mais en même temps se jalousaient et s’enviaient les uns les autres.
La fin du premier paragraphe se termine par une aporie pour l’Humanité. Les hommes doivent se rassembler en grand nombre, mais en même temps, ils leur manquent la sagesse pour se supporter les uns les autres. C’est alors qu’on arrive au deuxième paragraphe, et au deuxième mouvement du texte. Platon raconte que Zeus et son messager le dieu Hermès intervinrent pour que l’homme survive : « Alors Zeus, craignant que notre race ne fut anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, pour servir de règles aux cités et unit les hommes par les liens de l’amitié ». On est ici dans la mythologie grecque car les romains ne parlaient pas du roi des dieux comme étant Zeus, mais Jupiter, et le messager des dieux était appelé Mercure par les romains et non Hermès comme chez les grecs. C’est donc ici qu’on a affaire à un mythe de la Création, mais pas comme dans la Genèse, la Bible et son seul Dieu (le monothéisme), il y a plusieurs dieux, car la culture grecque comme la culture romaine furent polythéistes avant d’être chrétiennes en 313 après J-C quand la religion chrétienne fut promulguée religion d’Etat par l’empereur Constantin.
La pudeur est un sentiment qui permet aux hommes d’entrer dans la civilisation, c’est un point commun avec le mythe de la Genèse où Adam et Ève, après avoir mangé du fruit de la connaissance du Bien et du Mal découvrent qu’ils sont nus et se couvrent pudiquement les parties génitales avec des feuilles de vigne. La pudeur permet aux hommes et aux femmes de réguler la vie sexuelle par l’institution du mariage et de la famille. Quant à la justice, elle est ici assimilable à l’art politique; les hommes firent des lois afin de fonder le droit de propriété et éviter des disputes incessantes à propos de biens matériels.
Seulement avant d’intervenir Hermès demande à Zeus s’il doit donner ses deux dons à quelques hommes ou bien à tous, car il a déjà distribué des dons qu’il n’a donné qu’à quelques uns comme l’art médical, car il n’est pas nécessaire pour que les hommes survivent que tous soient médecins : Hermès fait donc sa demande à Zeus : »Dois-je les partager comme on a partagé les arts ? Or les arts de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffit pour un grand nombre de profanes et les autres artisans de même ». Ainsi certains ont l’art de faire du pain, et sont boulangers, et d’autres ont l’art de faire les chaussures et sont cordonniers. Mais Hermès demande précisément à Zeus : « Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes ou les partager entre tous ? – Entre tous répondit Zeus ». Le sens de la justice et le sentiment de pudeur ne sont pas des qualités que l’on doit donner seulement à quelques uns mais à tous. Ces deux vertus sont nécessaires à tous les êtres humains s’ils veulent fonder des cités unies : « Car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts le partage exclusif de quelques uns, établis en outre en mon nom cette loi que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société ». Autrement dit, le sens de la justice et le sentiment de pudeur ne sauraient être subsidiaires mais sont indispensables; et quiconque enfreindrait justice et pudeur doit être puni de mort pour Zeus. La peine de mort est à appliquer à tout homme qui sera ennemi de la société. Mettre des limites morales au comportement humain afin de fonder des cités doit s’accompagner du droit à la peine de mort à appliquer à tout homme, ennemi de la société et de l’ordre social. Seulement la peur du châtiment peut faire en sorte que justice et pudeur soient respectées par tous rapporte Platon à la fin de l’exposition du mythe.
DISCUSSION DU TEXTE
Les hommes doivent avoir le sens de la justice pour vivre en société. Platon n’a pas défini clairement ce qu’était la justice dans ses dialogues. Mais Aristote, son disciple en a fait une définition précise dans son Ethique à Nicomaque (prénom de son fils). Au livre V, Aristote s’atèle à la tâche de définir ce terme et constate que la justice a trois aspects : il y a la justice commutative, la justice distributive, et la justice corrective.
La « justice commutative » nous dit Aristote est la justice appliquée aux échanges et aux lois du commerce, c’est à dire que pour qu’un échange soit juste, il ne faut pas qu’il y ait escroquerie, que le produit vendu soit surévalué par exemple. La justice sous cet aspect commutatif est indispensable pour la vie en société, et d’ailleurs dans une cité il y a beaucoup d’artisans et de vendeurs qui ont des échoppes.
Donc Platon n’a pas tort quand il dit dans le récit de son mythe que la justice est indispensable pour que les hommes vivent en cités. Le second aspect de la justice selon Aristote est son aspect distributif, c’est à dire qu’il faut « donner à chacun selon son mérite ». Aspect distributif, c’est à dire qu’il faut donner « à chacun selon son mérite », ainsi celui dont le travail demande beaucoup de compétences doit être plus rémunéré que celui qui exécute une tâche simple. Si tout le monde avait le même niveau de richesse, cela serait injuste car « à chacun selon son mérite » est un des aspects les plus remarquables de la justice. Par là aussi, la justice sous son aspect distributif s’avère indispensable à la bonne entente entre les gens au sein d’une cité.
Enfin Aristote dans l’Ethique à Nicomaque souligne que la justice a aussi un aspect correctif, c’est à dire que quand quelqu’un commet une injustice (vol, meurtre, viol…), celui-ci doit être puni, afin d’assurer le respect de l’ordre social. Car le délinquant ne fait pas que s’attaquer à une personne pour Aristote, il s’en prend aussi aux règles de la vie en société, du « vivre ensemble ». En ce sens, celui qui commet une injustice doit être puni (soit par la prison, soit par la peine de mort, ou une punition. La justice sous son aspect punitif s’avère donc indispensable aussi pour faire régner la justice dans une cité.
Ainsi le mythe platonicien tiré du Protagoras ne contredit pas l’analyse de la justice décrite sous ses trois aspects par Aristote ( aspect commutatif, aspect distributif, aspect punitif ou correctif). Toutes ses dimensions de la justice vues par Aristote sont donc bien indispensables au maintien de l’ordre dans une cité.
Mais Platon dans ce mythe dit aussi que pour les hommes vivent ensemble, ils ne leur suffisent pas d’être justes, il faut également qu’ils aient de la pudeur précise t-il dans ce mythe. A la fin du mythe, Zeus déclare ainsi « tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société ». La pudeur, cela signifie le rejet du nudisme pour vivre en société. Porter des vêtements décents qui ne découvrent pas notamment les parties sexuelles. Ainsi les femmes, particulièrement doivent se couvrir la poitrine, porter des jupes qui ne soient pas trop courtes. La pudeur, c’est aussi ne pas avoir de mœurs sexuelles dépravées comme avoir des rapports sexuels en public. Ce que certains philosophes cyniques ont fait par provocation ! La pudeur, ce serait aussi ne pas commettre l’adultère.
L’impudeur actuelle interroge. N’est-elle pas un signe de décadence de notre société ? En tout cas, dans le mythe de Protagoras, c’est ce qu’affirme Platon, la pudeur, sinon les mœurs morales quand on vit en société. La paix civile réclame la pudeur, sinon les mœurs se délitent entraînant immanquablement la décadence, donc la fin de la société !
Notre société actuelle ne valorise plus la pudeur, c’est même, le contraire avec le succès de la pornographie sur Internet. Cela aura certainement des répercussions néfastes à long terme sur les mentalités. La sexualité sur Internet est présentée, en effet, comme une sorte de loisir, alors que c’est par elle que se renouvelle les générations. C’est une chose sérieuse, même la chose la plus sérieuse, et non un simple loisir.
Platon dans ce mythe nous rappelle donc que la société pour se maintenir doit valoriser les vertus de justice et de pudeur, sinon la paix sociale est compromise.
CONCLUSION
Par l’intermédiaire d’un mythe, Platon étaye la thèse que la société ne saurait subsister sans la recherche de la justice et de la pudeur. Ces qualités, nous dit Platon dans le Protagoras ne doit pas être le lot de quelques uns mais de tous. Être un citoyen, ce n’est pas seulement vivre dans une cité, c’est adhérer au « vivre-ensemble ». On pourrait rajouter comme qualité indispensable à la société : la politesse qui permet aux individus qui ne se connaissent pas d’être courtois les uns envers les autres.
source :
https://bacphilocooltextes.wordpress.com/2020/06/20/commentaire-de-texte-n10-mythe-de-protagoras-de-platon/
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