"Notre rapport au monde est-il essentiellement technique ?" (2)

Publié le 19 Octobre 2025

"Notre rapport au monde est-il essentiellement technique ?" (2)

Suie de la partie 1

L’âge de la transition
L’éthique de la modernité technologique
La crise écologique contemporaine témoigne de l’inversion de notre rapport à la nature. De menaçante qu’elle fut pendant si longtemps, la nature est devenue menacée. La fragilité a changé de camp. Agissant comme une force de perturbation globale et irréversible des grands équilibres écosystémiques, l’homme a rendu la nature vulnérable. Face à cette situation, que faire ? Y a-t-il encore un espoir d’écarter la menace ? N’est-ce pas trop tard ? N’avons-nous pas déjà franchi le seuil de la fatalité ? Sans doute pas, mais il y a urgence à agir, et nous n’avons d’ailleurs pas d’autre choix, car de la crise environnementale à laquelle nous sommes confrontés découle une obligation : la responsabilité que nous devons montrer envers la nature et celle que convoquent les humains de demain. En augmentant le pouvoir de l’action humaine jusqu’au point de déstabiliser l’écosystème global de la Terre, la technique moderne a, en effet, élargi la responsabilité de l’homme à de nouveaux objets : la biosphère tout entière et l’humanité future.

C’est le sens du principe de responsabilité dont Hans Jonas [23] s’est fait le promoteur dans son œuvre principale, Le Principe responsabilité – Une éthique pour la civilisation technologique [24]. Pour justifier ce principe de responsabilité, notre auteur prend comme paradigme la responsabilité parentale. La fragilité d’un nourrisson laissé à lui-même nous intime, en effet, le devoir de prendre soin de lui. Or, l’homme est désormais le parent d’une nature qu’il a contribué à fragiliser et porte un devoir de responsabilité envers elle, comme envers l’humanité future. L’éthique jonassienne est la première à introduire cette idée d’une responsabilité envers les générations futures, faisant subir à la responsabilité une inversion temporelle, puisqu’elle n’est plus seulement conçue comme capacité à rendre compte d’un acte passé, mais devient une obligation à prendre en charge ce qui n’est pas encore : les générations humaines à venir dont la possibilité et la qualité de l’existence dépendent de nous.

Quelle menace met le plus en danger les écosystèmes terrestres et l’avenir de l’humanité ? On pourrait estimer que c’est le nucléaire, civil et militaire. Il est vrai que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945 ou les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima en 1986 et 2011 ont montré la puissance destructrice de cette technologie. Mais ce n’est pas à ce genre de péril mortel que pense avant tout Jonas. Ce qui l’inquiète davantage, c’est l’effet cumulatif de l’ensemble des technologies qu’on utilise de manière tout à fait pacifique dans notre vie quotidienne (conduire sa voiture, prendre l’avion, etc.) et sur lesquelles repose le confort de notre mode de vie moderne. L’usage massif et répété, par des milliards d’individus, de certains objets techniques, dégradant l’environnement de manière globale et progressive, prépare effectivement à la longue un sort bien plus inquiétant encore que la bombe nucléaire, à laquelle il est toujours possible de ne pas recourir, ou que les accidents nucléaires dont les conséquences, parfois graves et étendues, n’ont pas une dimension planétaire.
Si nous voulons faire face à cette « apocalypse rampante » [25], la responsabilité dont nous devons faire preuve à l’égard de la nature et des générations futures nous oblige donc à restreindre ou à interdire l’utilisation de certains produits technologiques qui améliorent certes la vie des hommes mais au prix d’effets délétères sur leur santé et sur l’environnement [26]. Elle nous impose également de repenser les modes de production de nos sociétés industrielles dont l’impact s’est avéré lourd de répercussions depuis deux siècles du point de vue du prélèvement opéré sur les ressources naturelles non renouvelables, de la quantité de GES produite, de la dégradation des nappes phréatiques, etc. Elle nous engage enfin à changer notre mode de vie et à sortir de la cage de fer de la (sur)consommation dans laquelle nous enferment l’économie capitaliste et les systèmes d’incitation comme la publicité. Si nous voulons assumer la responsabilité qui nous incombe désormais en adoptant des comportements respectueux de l’environnement naturel et de l’humanité à venir, il nous faut ainsi orienter la technologie, la production et notre style de vie dans une direction compatible avec le maintien des grands équilibres écologiques.

C’est le sens du nouvel impératif moral que formule la philosophie de Jonas. Nous imposant de prendre en compte les conséquences de notre pratique technologique sur les écosystèmes et sur l’humanité, ce nouveau commandement éthique est énoncé à plusieurs reprises dans Le Principe responsabilité. L’une des formulations est la suivante : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » [27]. Il peut encore être exprimé ainsi : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir » [28]. D’inspiration kantienne [29] mais conjugué au futur et relatif à la pérennité de l’humanité et non à l’universalisme de l’action, cet impératif moral est un appel à la prudence et à la modération. Nous plaçant comme « maîtres et protecteurs de la nature » [30] devant les générations futures, l’éthique de la responsabilité que propose Jonas nous engage en effet à ne plus nous laisser conduire aveuglément par la logique interne de la production technique (celle de la productivité et de la rentabilité maximales), mais à nous efforcer d’en prévoir et d’en anticiper les conséquences afin de prévenir la survenance de dommages faits à l’environnement ainsi qu’à l’intégrité de la vie humaine actuelle et future.
Il est bien évident que cet impératif en appelle moins à l’action individuelle qu’à l’action collective et qu’il s’adresse d’abord aux décideurs politiques. Si la moralité doit réorienter les actions humaines, c’est effectivement sous la forme de l’action publique qu’elle peut avant tout y parvenir. Seule une volonté politique forte peut engager la grande bifurcation qu’est la reconversion écologique en mettant en œuvre des mesures visant à enserrer l’économie et la technologie dans des critères éthiques capables de prendre soin de la planète et de ses habitants d’aujourd’hui comme de demain.
 

Les politiques de la reconversion écologique
Depuis l’appel à la prudence comme impératif de la responsabilité lancé par Jonas à la fin des années 1970, les instances internationales et les États ont œuvré pour diminuer l’impact environnemental des activités humaines. Puissants gaz à effet de serre et responsables de la destruction de la couche d’ozone stratosphérique qui protège les écosystèmes des effets nuisibles des ultraviolets solaires et évite aux humains de nombreux cancers de la peau, les chlorofluorocarbures (CFC) utilisés dans les bombes aérosol et les liquides de refroidissement ont ainsi été progressivement éliminés dans le monde entier, suite à l’entrée en vigueur du Protocole de Montréal le 1er janvier 1989, puis leur usage définitivement interdit en 2009, date à laquelle ce protocole environnemental comptait 196 pays signataires, ce qui en fait le premier à atteindre la ratification universelle. Son résultat ? Des images de la Nasa prises en septembre 2018 au-dessus de l’Antarctique montrent que la couche d’ozone se reconstitue.

La conception jonassienne d’un principe de responsabilité humaine à l’égard de la puissance actuelle de la technique a également inspiré l’élaboration du principe de précaution consacré progressivement par des textes internationaux comme la Déclaration de Rio de Janeiro [31] ou le Traité de Maastricht [32] en 1992 et introduit en France par la loi Barnier du 2 février 1995 [33], avant qu’il n’acquiert une valeur constitutionnelle le 1er mars 2005 en figurant dans le préambule de la Constitution de 1958, à l’article 5 [34] de la Charte de l’environnement. Le cas du bisphénol A (BPA) est un exemple de l’application de ce principe de précaution. Suspecté, en tant que perturbateur endocrinien, de provoquer des troubles de la reproduction et des effets cancérogènes, la fabrication et la commercialisation de biberons contenant du BPA est interdite en France depuis le 1er janvier 2011 [35] et en Europe depuis le 1er mars 2011.

Actes politiques majeurs, ces mesures concernant les CFC et le BPA n’ont eu d’efficacité que parce qu’elles ont été prises à l’échelon national et international. Pour que la reconversion écologique soit engagée avec succès, il importe en effet : a) qu’elle soit organisée parallèlement au niveau mondial ; b) que des normes environnementales juridiquement contraignantes soient édictées collectivement par le plus grand nombre de pays possible et qu’elles soient strictement appliquées et respectées ; c) que les chemins de cette reconversion soient balisés par un plan d’action et que des objectifs ambitieux soient fixés, à l’image de la stratégie planifiée par l’Accord de Paris conclu en décembre 2015 pour réduire les émissions de GES et avoir une chance de rester en dessous des 2°C d’augmentation de la température moyenne du globe d’ici à 2100, la position de l’Union Européenne étant que, pour réaliser cet objectif, les émissions mondiales de GES doivent atteindre leur point culminant au plus tard en 2020, être réduites d’ici 2030 d’au moins 40 % par rapport aux niveaux de 1990, puis d’au moins 50 % à l’horizon 2050, et ramenées enfin à un niveau proche de zéro ou inférieur au plus tard en 2100.
Transmettre aux futures générations un monde viable nécessite également de rompre avec le modèle économique actuel, focalisé sur les gains de productivité et obsédé par la croissance. Car, la quantité de nouveaux biens et services produits chaque année, par laquelle est calculé le produit intérieur brut (PIB) d’un pays, n’est pas seulement un gage de prospérité, de progrès et de bonheur, comme voudrait le faire croire l’idéologie qui sous-tend le modèle dominant l’économie depuis deux siècles, elle a aussi des coûts environnementaux exorbitants. Produire, c’est en effet détruire. Il ne s’agit donc plus de rechercher de manière effrénée la croissance des points de PIB en augmentant toujours plus la production grâce à l’innovation technologique, mais d’en finir avec ce paradigme économique qui n’est plus soutenable.

Pour économiser les ressources non renouvelables et réduire drastiquement les atteintes à l’environnement, un nouveau modèle de développement engageant une mutation écologique de nos économies est incontournable. Une véritable mutation car, si elles ont eu des effets positifs ces trois dernières décennies, les politiques de « développement durable » [36] et celle, plus récente, de «croissance verte » [37] s’avèrent incapables de répondre à l’urgence de la crise climatique actuelle. En effet, en prônant le « découplage » [38], c’est-à-dire la possibilité de continuer à faire croître l’économie tout en diminuant son impact environnemental, ces politiques rendent certes la production plus efficace écologiquement mais, en continuant de privilégier l’augmentation de son volume, elles favorisent également la tendance à la hausse des émissions de GES, une augmentation de la « croissance brune » ou « sale » qu’elles ne parviendront pas à compenser à temps pour faire face aux conséquences dramatiques du réchauffement climatique, sauf à parier que des progrès technologiques majeurs se produiront permettant de concevoir de nouvelles sources d’énergie et de nouveaux modes de production plus sobres en émissions de GES, ce qui est possible [39] mais certainement pas dans le temps très court qui nous est imparti.

Soumettre le système productif à des contraintes environnementales strictes, en procédant notamment au « verdissement » de nos processus industriels [40] ; faire en sorte que les profits et l’utilité générés par l’exploitation des ressources n’hypothèquent pas sa capacité à le faire à long terme, en utilisant des bois issus de forêts gérées durablement par exemple ; privilégier les productions incorporant des matières premières de recyclage plutôt que celles réalisées à partir de matières premières primaires, comme on peut le faire dans la fabrication du verre ; favoriser le développement des secteurs d’activités non polluants, comme celui des énergies renouvelables ; donner clairement la priorité à l’obtention de gains de qualité et de durabilité plutôt qu’à ceux de productivité, ce qui est le cas lorsque l’on passe de l’agriculture intensive à l’agriculture biologique grâce aux méthodes de l’agro-écologie ; construire conformément à des normes drastiques des bâtiments mieux isolés et des modes de transport propres ou plus économes afin de diminuer notre consommation d’énergie et nos émissions de CO2 ; toutes ces démarches de développement durable, très nécessaires, restent cependant insuffisantes pour atteindre nos objectifs de réduction d’émissions de GES, de protection de la biodiversité et de préservation des ressources naturelles, si l’on maintient en même temps un objectif de croissance forte, comme l’a expliqué l’économiste anglais Tim Jackson dans son rapport destiné à la Commission pour le développement durable (SDC) du Royaume-Uni daté de mars 2009 [41].
Il faut donc se rendre à l’évidence, « il est trop tard pour le développement durable » [42]. Si l’on veut gagner la course de vitesse qui est engagée, il ne s’agit pas de produire plus avec moins (d’impact), nous n’avons plus d’autre solution que de ralentir notre rythme de croissance et de produire mieux avec moins [43].

Cette rupture radicale qu’il nous faut opérer avec le modèle actuel de développement économique et sa religion de la croissance pose cependant deux problèmes sérieux. Le premier est celui de l’emploi. En effet, si l’augmentation du rythme de la production et celle de la croissance ne doivent plus constituer un objectif central de nos sociétés, s’il faut au contraire privilégier une croissance lente, préférer les gains de qualité et de durabilité aux gains de productivité, faire croître les secteurs à faible intensité en GES et décroître ceux qui ne le sont pas, que faire pour ceux qui vont perdre leur travail dans les filières polluantes ? Qu’en sera-t-il de la capacité de nos sociétés à créer de l’emploi et à le préserver ? Ne vont-elles pas s’appauvrir et perdre en compétitivité ?
Pour lutter contre le chômage, des stratégies économiques doivent effectivement être mises en œuvre afin d’anticiper le transfert des travailleurs d’un secteur et d’un métier vers un autre en l’organisant par des mécanismes de sécurisation et des dispositifs de formation professionnelle financés par la puissance publique et permettant aux salariés de conserver leur salaire antérieur et d’acquérir de nouvelles compétences. Pour compenser les emplois perdus, les filières de la rénovation thermique des bâtiments, de l’énergie renouvelable, de l’écomobilité, de la foresterie durable, de l’agriculture biologique, du traitement des déchets peuvent permettre de créer de nombreux emplois « verts », un rapport de l’Organisation internationale du travail (OTI) estimant qu’entre 15 et 60 millions d’emplois pourraient être créés dans ces secteurs à l’échelle mondiale dans les deux décennies à venir [44].

Notons d’ailleurs, à la suite de l’économiste Jean Gadrey, que la priorité accordée à une production préservant la qualité environnementale nécessite des activités plus riches en emploi, les productions propres, plus douces envers l’environnement et moins mécanisées, exigeant plus de travail que des productions polluantes pour produire la même quantité, mais d’une autre qualité [45]. Quant à la création de richesses et à la compétitivité, ces filières peuvent également produire des biens et des services de forte valeur ajoutée dont le bon positionnement à l’exportation permettra de soutenir la compétitivité sur les marchés mondiaux, comme c’est déjà le cas en France dans le secteur de l’éolien en mer, par exemple.

Une autre solution à la question de l’emploi consisterait à diminuer la durée individuelle du temps de travail à 32 heures. Bien qu’on l’ait tenue pour responsable de tous les maux, rappelons qu’en France, en baissant le temps de travail à 35 heures, la loi dite « Aubry 1 » s’est accompagnée de la création de 350 000 emplois. Cette nouvelle baisse pourrait être financée par les plus hauts salaires, par des taxes sur les rémunérations des actionnaires et sur les transactions financières, par la lutte contre les paradis fiscaux et l’évasion fiscale. Si cette solution est inaudible et même taboue dans le débat public depuis la crise économique de 2008, il faut pourtant bien convenir qu’elle est un des grands moyens de créer des emplois et de sauver l’environnement et qu’à ce titre elle doit être considérée par les responsables politiques, a minima, comme une solution congruente avec le changement de paradigme économique qui s’impose.
Le second obstacle majeur sur la voie de la transition écologique concerne la justice avec laquelle elle doit être engagée. Si certains pays se lancent dans cette entreprise en se conformant à des normes environnementales élevées, ne risquent-ils pas de subir une concurrence déloyale de la part de pays moins réglementés ? Peut-on par ailleurs demander aux pays pauvres du Sud de faire les mêmes efforts pour réduire leurs émissions de GES que les pays riches du Nord ? Le même problème se pose à l’intérieur des sociétés. Que faire pour ceux qui vont devoir payer plus cher leurs déplacements ou leur électricité du fait de la fiscalité sur le diesel et de la taxe carbone ?

La transition écologique doit s’opérer de manière équitable, et pour ce faire, il est nécessaire de la coordonner au niveau mondial par l’application universelle de normes environnementales internationales, comme on l’a dit précédemment. Une coordination semblable est indispensable pour éviter le dumping environnemental, c’est-à-dire la délocalisation de productions polluantes vers des pays aux législations moins strictes. Les pays les plus riches, qui sont aussi les plus gros émetteurs de GES, doivent également contribuer davantage au financement de la transition que les pays émergents ou ceux en voie de développement et accepter le transfert des technologies et des brevets permettant à ces pays de diminuer leur empreinte écologique. À l’intérieur des sociétés, il est nécessaire que la solidarité prévale aussi et que soit reversées aux plus modestes des aides équivalentes aux prélèvements ou que ces derniers soient pris en charge par les entreprises, les collectivités territoriales ou par l’État.
Le mouvement du mois de novembre 2018 des « gilets jaunes » en France témoigne d’ailleurs de l’incapacité des pouvoirs publics à conjuguer cause écologique et cause sociale et à atteindre l’objectif d’une transition juste. Emplois verts et justice environnementale, tels sont donc les deux volets dont dépend prioritairement la résolution de la question écologique et sur lesquels les politiques publiques doivent concentrer leurs mesures rapidement.


Le salut par l’esthétique
Si la grande inflexion de nos relations avec la nature est amorcée dans les domaines éthique, politique et juridique, celui de l’art a également un rôle important à jouer dans cette conversion en ce qu’il ouvre à une façon d’être dans le monde qui remet en question la logique de maîtrise et de domination propre à l’âge de l’Anthropocène. S’inventant une sphère autonome, celle de la beauté, de l’expression de l’intériorité et de la recherche de la vérité, l’art se situe en effet en rupture totale avec la vision utilitariste de la nature qui va de pair avec la modernité industrielle.

Cette rupture s’atteste dans la spécificité même des objets d’art car, si les objets du quotidien sont fabriqués pour un usage bien précis et n’ont de sens que par les services qu’ils peuvent rendre, les œuvres d’art n’ont aucune fin utilitaire, elles ne servent à rien mais ont pour seul but d’apparaître et de donner à voir du beau, de faire connaître la réalité ou de manifester un monde intérieur. Elles permettent ainsi d’interrompre et de contester le règne de l’utilité en invitant à une contemplation esthétique détachée de toute forme d’attention pragmatique.

La rupture opérée par l’art s’atteste également dans le type particulier de regard que l’artiste porte sur le réel. Alors que la plupart des hommes voient les choses à travers le prisme de leur usage ou de leur fonction, l’artiste délivre son regard de cette projection de l’utilité et laisse le réel se présenter de lui-même. C’est ce qu’expliquait Henri Bergson : « L’artiste est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voile. Voir avec les yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels » [46]. Déchirant le voile de l’utilité qui s’interpose entre l’œil et la réalité, la perception que l’artiste a des choses cesse d’être déformée par la signification pratique qu’elles ont dans la vie quotidienne. Lorsqu’un peintre représente sous forme de natures mortes des aliments par exemple, des fruits notamment, il se débarrasse de tout ce qu’ils signifient pour les yeux du consommateur et les regarde pour eux-mêmes, la contemplation se substituant chez lui au besoin et à l’intérêt.
En élaborant un autre type de perception, l’activité artistique contribue donc à forger une autre vision du monde. Même si elles nous donnent à voir un univers imaginaire, les œuvres d’art nous (ré)apprennent à contempler les choses pour elles-mêmes, indépendamment de l’utilité qu’elles présentent pour la communauté humaine.

Mais l’art ne rompt pas seulement notre rapport utilitaire à la réalité en nous libérant des griffes d’une société de consommation dont les œillères de l’intérêt masquent ce qui est, il déchire également le voile de l’habitude en nous amenant à redécouvrir les choses dans leur mystère, à les regarder telles que nous les verrions la première fois. Car le réel est bien plus riche que ce qu’on y voit habituellement et les enfants nous le rappellent d’ailleurs souvent, eux dont la curiosité les conduit à s’étonner de tout. Or, l’artiste est comme un enfant. Contemplant d’un œil neuf des réalités qui nous semblaient jusque-là familières, sa vision enrichie celle que nous portons sur la vie et sur le monde qui nous entoure. Rendre au regard sa parfaite jeunesse, retrouver cet étonnement qui d’après Platon est le commencement de la philosophie [47], certains artistes comme le peintre surréaliste belge René Magritte revendique d’ailleurs explicitement cette fonction de l’art : « L’art de peindre a pour but de rendre parfait le regard, disait-il. On a trop souvent l’habitude de ramener, par un jeu de la pensée, l’étrange au familier. Moi, je m’efforce de restituer le familier à l’étrange » [48].
Offrant la possibilité de voir la réalité sous un jour différent et invitant à méditer en en dévoilant des aspects jusque-là ignorés, l’art dispose ainsi l’homme à entretenir avec le monde un autre rapport, libéré des mirages de la technique et de la frénésie de l’exploitation économique, un rapport plus spirituel et seul à même de le sauver.


Vers une autre modernité
Dans un monde où le progrès techno-économique tend à déterminer seul l’évolution de l’humanité et rend de plus en plus alarmant l’état des écosystèmes terrestres, de la biodiversité, des équilibres climatiques et des stocks de ressources non renouvelables, mettant ainsi en péril les bases écologiques d’une existence humaine viable, il est urgent de changer la façon dont les hommes nouent leur relation avec la Terre.

Or, pour opérer cette révolution et engager nos sociétés sur la voie de la transition écologique, il importe avant tout de remettre à sa place l’économie dont la vision radicalement utilitariste et anthropocentrique de la nature a déchaîné la machine industrielle mondiale et la volonté insatiable qui l’accompagne d’utiliser toutes les ressources disponibles pour satisfaire les besoins sans limites des êtres humains. C’est à l’éthique et à la politique de décider du monde dans lequel nous voulons vivre. Ce qu’il nous faut en effet pour tracer une véritable trajectoire de transition, c’est une éthique fournissant des normes capables d’encadrer l’action technologique des hommes et de lui mettre des freins volontaires ainsi qu’une volonté politique affichée et constante des États pour piloter et rediriger les activités humaines en légiférant pour les modifier ou en atténuer les effets sur l’environnement. L’activité artistique peut également servir de boussole sur les chemins de la transition écologique et accorder à l’homme un authentique moyen de salut en le disposant à se libérer du matérialisme consumériste et à adopter une autre manière d’être au monde, désintéressée et marquée du sceau de la spiritualité.

Sommes-nous prêts alors pour répondre à l’urgence capitale de notre époque et entamer une authentique transition ? Pour abandonner le projet visant à réduire tout ce qui est à une matière exploitable et rétablir l’équilibre entre l’homme et la Terre ? Pour choisir de subordonner l’économie à l’écologie et nous décider à renoncer à l’objectif unique de l’augmentation de la production et de la croissance ? Ne sommes-nous pas suffisamment menacés pour en finir avec cette relation à la nature strictement économique et accepter les sacrifices indispensables pour créer un monde désirable, pour nous, nos enfants et nos petits-enfants ?
La crise écologique actuelle nous offre l’occasion unique de redéfinir un nouvel horizon d’évolution pour l’humanité, de tracer des chemins vers une autre modernité ayant renoncé au mythe d’une croissance sans fin et utilisant la technologie comme un accompagnement de la nature et non comme un instrument pour s’y opposer frontalement. Ne pas se saisir de cette opportunité historique serait une erreur, pire, une faute.


Notes
[23] Philosophe allemand installé aux États-Unis, ancien élève de Martin Heidegger à la fin des années 1920, Hans Jonas (1903-1993) dénonça les dangers de la technique moderne et milita énergiquement en faveur d’une éthique de la responsabilité et de la modération.

[24] Pilier de la réflexion écologique, Le Principe responsabilité – Une éthique pour la civilisation technologique fut publié à Francfort aux Éditions Insel en 1979 et à Paris aux Éditions du Cerf en 1990 pour la traduction française.

[25] H. Jonas, « De la Gnose au Principe responsabilité, un entretien avec Hans Jonas », Esprit, mai 1991, p. 11.

[26] Par exemple, l’interdiction en France depuis le 1er janvier 2017 de l’utilisation des pesticides dans les espaces publics pour l’État, les collectivités locales et les établissements publics, et celle, pour les particuliers, depuis le 1er janvier 2019.

[27] H. Jonas, Le Principe responsabilité - Une éthique pour la civilisation technologique, trad. J. Greisch, chap. 1, V, Paris, Flammarion, coll. « Champs essai » (n° 784), 2008, p. 40.

[28] Idem.

[29] L’impératif catégorique kantien dit : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » ; ou encore : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Voir E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Deuxième section, §31 et §33, trad. J. Barni, rev. et mod. par J.-M. Muglioni, Paris, Bordas, coll. « Univers des Lettres Bordas », 1989, p. 52.

[30] Pour reprendre le titre du livre dirigé par François Guéry et Alain Roger paru aux Éditions Champ Vallon en 1991.

[31] Le principe de précaution constitue le quinzième principe de la Déclaration de Rio de Janeiro proclamée lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement qui se tint du 3 au 14 juin 1992.

[32] Principe du droit européen, le principe de précaution figure à l’article 130 R du Traité de Maastricht signé le 7 février 1992.

[33] Article L. 110-1 du Code de l’environnement.

[34] L’article 5 de la Charte de l’environnement définit les modalités d’usage du principe de précaution en ces termes : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ».

[35] Loi n° 2010-729 du 30 juin 2010.

[36] La notion de « développement durable » ou « soutenable » fut consacrée dans la publication intitulée « Our Common Future » [Notre avenir à tous] rédigée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies présidée par la Norvégienne Gro Harlem Brundtland.

[37] S’inscrivant dans le modèle de la soutenabilité faible, la « croissance verte » est une stratégie adoptée par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) depuis 2011. Voir le rapport intitulé « Vers une croissance verte : Suivre les progrès – Les indicateurs de l’OCDE », Éditions OCDE, 2012.

[38] Voir les rapports publiés par le Groupe international d’experts sur les ressources (IRP) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP) intitulés « Decoupling Natural Resource Use and Environmental Impacts from Economic Growth » [Découpler l’utilisation des ressources naturelles et les répercussions environnementales de la croissance économique] (2011), et « Decoupling 2 : Technologies, Opportunities and Policy Options » [Découplage 2 : technologies, opportunités et options politiques] (2014).

[39] Bien qu’on ne voie pas les signes d’une telle révolution technologique aujourd’hui, que les investissements lourds qu’il faudrait y consacrer ne soient pas engagés et que l’augmentation continue de la population mondiale et du revenu par habitant ne puisse qu’accroître les dégradations de l’environnement. Baser le sens de nos actions sur le pari risqué d’un miracle technologique, n’est-ce pas au demeurant bien imprudent ?

[40] Rappelons qu’en France, pour « verdir » leurs process, les entreprises ont l’obligation de procéder au tri des déchets recyclables à la source depuis le 1er juillet 2016. Voir le Décret n° 2016-288 du 10 mars 2016.

[41] Voir Tim Jackson, « Prosperity without Growth ? The transition to a sustainable economy » [Prospérité sans croissance ? La transition vers une économie durable], et, tout particulièrement, le cinquième chapitre de ce rapport intitulé « The Myth of Decoupling » [Le mythe du découplage], Sustainable Development Commission, mars 2009, pp. 47-58. Notons qu’une première édition du rapport de Tim Jackson a été publiée (sans le point d’interrogation complaisant) en 2009 aux Éditions Routledge sous le titre Prosperity without Growth – Economics for a Finite Planet. Une nouvelle édition, revue et augmentée (avec un sous-titre modifié), a paru en 2016 chez le même éditeur sous le titre Prosperity without Growth – Foundations for the economy of tomorrow. Ces deux éditions ont été traduites en français et publiées aux Éditions De Boeck Supérieur sous les titres Prospérité sans croissance – La transition vers une économie durable (alors que le sous-titre anglophone insiste sur l’idée de finitude et de limite, le sous-titre francophone paraît hésiter à rompre avec les réflexions institutionnelles et académiques sur le développement durable) pour la 1ère édition de 2010, et Prospérité sans croissance – Les fondations pour l’économie de demain pour la 2nde édition de 2017.

[42] Nous empruntons cette expression à Dennis H. Meadows qui l’utilisa comme titre de la conférence qu’il donna au Smithsonian Institute le 1er mars 2012 à l’occasion des 40 ans du rapport du Club de Rome « The Limits to Growth : a Report to the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind » (D. L. Meadows, D. H. Meadows, J. Randers et W. W. Behrens III, Universe Books, 1972), improprement traduit en fr. par « Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance » (Fayard, 1972).

[43] Est-ce un plaidoyer en faveur de la décroissance planétaire ou bien la recherche d’une troisième voie entre le concept de croissance verte et celui de décroissance ? Peu importe. Ce qui compte, c’est que nous acceptions la reconversion écologique de nos économies afin de nous donner les meilleures chances d’affronter les défis auxquels nous sommes confrontés et de respecter les engagements climatiques pris par la communauté internationale.

[44] Voir le rapport de l’Organisation internationale du travail (OTI) « Vers le développement durable – Travail décent et intégration sociale dans une économie verte » daté du 31 mai 2012.

[45] Voir T. Coutrot et J. Gadrey, « La croissance verte en question », ETUI, Policy Brief, n° 3, 2012.

[46] H. Bergson, « Conférence de Madrid sur l’âme humaine », 2 mai 1916, in Mélanges (1885-1892), Paris, PUF, 1972, p. 1201.

[47] Voir Platon, Théétète, 155d, trad. É. Chambry, Paris, Flammarion, coll. « GF » (n° 163), 1967, p. 80.

[48] R. Magritte, Interview avec Lucienne Plisnier, Elle (n° 736), Bruxelles, 14 janvier 1960.

 

 

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