Martin Heidegger, "Le Chemin de campagne" in Question III et IV (1956)
Publié le 17 Octobre 2025
" Le Simple garde le secret de toute permanence et de toute grandeur. Il arrive chez les hommes sans préparation, bien qu'il lui faille beaucoup de temps pour croître et mûrir. Les dons qu'il dispense, il les cache dans l'inapparence de ce qui est toujours le Même. Les choses à demeure autour du chemin, dans leur ampleur et leur plénitude, donnent le monde. […] Mais le chemin ne nous parle qu'aussi longtemps que des hommes, nés dans l'air qui l'environne, ont pouvoir de l'entendre. Ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l'artifice. C'est en vain que l'homme par ses plans s'efforce d'imposer un ordre à la terre, s'il n'est pas ordonné lui-même à l'appel du chemin. Le danger menace, que les hommes d'aujourd'hui n'aient plus d'oreille pour lui. Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu'ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu. Ainsi l'homme se disperse et n'a plus de chemin. À qui se disperse le Simple paraît monotone. La monotonie rebute. Les rebutés autour d'eux ne voient plus qu'uniformité. Le Simple s'est évanoui. Sa puissance silencieuse est épuisée. […] La parole du chemin éveille un sens, qui aime l'espace libre et qui, à l'endroit favorable, s'élève d'un bond au-dessus de l'affliction elle-même pour atteindre à une sérénité dernière. Celle-ci s'oppose au désordre qui ne connaît que le travail, à l'affairement qui, recherché pour lui-même, ne produit que le vide."
Martin Heidegger, "Le Chemin de campagne" in Question III et IV (1956).
Commentaire de texte
Proposition de traitement par mr Laurent, TS1, Saint-CYr 2011- 2012.
Dès l’Antiquité, les Hommes ont cherché à savoir qui ils étaient et ce qu’ils étaient. Ils ont cherché à se donner une définition pour se qualifier par rapport au monde. Pour Aristote, « l’être se dit de la substance », c’est-à-dire de ce qui reste inchangé en lui, sub-stare. Au XVIIème siècle, Descartes donne une nouvelle définition du sujet, du moi : il est « comme maître et possesseur de la nature » car c’est une « substance pensante » suprême. Trois siècles plus tard, Martin Heidegger dira que cette définition moderne et cartésienne du sujet « ne place pas assez haut l’Humanitas de l’Homme ». Heidegger nous invite donc à revoir notre vision anthropocentrée de l’Homme.
Heidegger est l’un des grands critiques de la philosophie cartésienne considérée selon lui comme trop anthropocentriste et dominatrice : elle accorderait une place trop importante à la domination du monde. Der Feldweg nous invite donc à réfléchir sur le rapport qui existe en ce sujet et ce monde. Entre la substance pensante et non pensante. L’auteur affirme donc que la domination du monde, nécessaire selon Descartes, est vaine. Elle serait même contre-productive, voire dangereuse car pourvoyant à mettre le sujet en danger en tendant à l’annihiler.
Dans la vision réelle du sujet, si nous soumettons les substances autres que les siennes à nous, pouvons-nous soumettre d’autres hommes à nous-mêmes ? Ou devons-nous nous inscrire dans un rapport d’alter ego ? La vision cartésienne du sujet « comme maître et possesseur de la nature » n’est-elle pas trop restrictive ? Le monde nous est-il totalement soumis ? Si tel n’était pas le cas, ne faudrait-il pas recheminer vers une vision plus aristotélicienne du sujet ?
Heidegger nous définit ici dans un premier temps ce qu’il considère comme étant, comme sujet de la ligne 1 à la ligne 3. Il nous livre ensuite sa définition du monde et sa vision d’un monde fixe. Vient ensuite le problème : le rapport entre ce sujet et ce monde qu’il explique lignes 5 à 7. La fin du premier paragraphe consiste pour Heidegger à donner sa thèse : il n’est pas nécessaire de le dominer bien au contraire. Il consiste aussi pour l’auteur à expliquer sa thèse et à tirer les conséquences de trois siècles de vision cartésienne, de ce qu’il qualifie d’ « ère de la machinabilité et de la calculabilité » dans son œuvre Chemins qui ne mènent nulle part de 1940. Le deuxième paragraphe consiste lui en une critique du scientisme. Pour Heidegger, dominer le monde par la technocratie est dangereux. Enfin, le dernier paragraphe propose des solutions pour un retour à plus d’ « Humanitas de l’Homme », un retour à l’ « essence même du sujet ».
Heidegger commence par donner sa définition du sujet.
Celui-ci est « permanence », c’est-à-dire qu’il se définit par sa substance, son « Simple ». Le philosophe reprend la définition aristotélicienne du sujet qui est « ce qui demeure inchangé » (Aristote, Métaphysique). Le sujet humain est un être de l’acquis, « il arrive chez les hommes sans préparation », qui s’établit avec l’expérience, la croissance et la maturité. L’être est donc substance chez Heidegger, il est upokeimenon : il demeure inchangé malgré le fait qu’il grandisse et mûrisse. Les fondements sous-jacents sont immuables et intrinsèques au sujet. De plus, cette substance s’opère dans le sujet en ayant des conséquences sur le « Même », le corps physique représentable de l’homme. La substance « dispense des dons » et « les cache dans ce qui est le Même ». La substance devient donc l’instigateur du corps qui le contrôle et le forge. « Ce qui est sous-jacent à toute chose sera appelé l’esprit », c’est donc bien l’esprit qui fait le sujet. Ce qui le rend capable de représentation de son environnement et donc de représentation du monde.
Le monde justement, pour Heidegger, est « ampleur et plénitude », deux adjectifs mélioratifs qui témoignent d’une sorte de puissance suprême du monde. De plus, ce sont les choses - non pensantes - qui font le monde, l’homme y apparaît déjà comme étranger. L’homme ne serait donc pas « plénitude ». Serait-il un frein au monde qui à tendance à vouloir tendre vers son acmé ? Pour Martin Heidegger, il paraît clair que ce sont les choses « à demeure » ou plutôt qui demeurent qui façonnent le monde. Paradoxe si l’on pense l’être comme substance demeurante et inchangée. Cela pose dès lors le problème du rapport entre ce monde et ce sujet : rapport de force et de domination ?
En apparence, le rapport entre le monde et le sujet est un rapport de force inversé par rapport à Descartes. Chez Heidegger, c’est « le chemin qui parle » et « les hommes qui ont le pouvoir de l’entendre ». Parler-entendre, et non parler-écouter, ce serait donc un prédicat, une caractéristique de l’homme de « pouvoir » être en relation avec le monde. Ceci s’explique car les hommes sont « nés dans l’air qui l’environne », les hommes sont attachés au monde car ils en découlent. Le monde paraît donc supérieur à l’homme. Cependant, Heidegger clarifie les choses en donnant une nouvelle définition du rapport sujet-monde : « ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l’artifice ». Le rapport est donc pacifique voire bénéfique : les hommes sont les servants de leur origine et sont donc leurs propres servants. Les hommes ne sont pas « esclaves » - soumis - du monde qu’ils croient voir et des « artifices » qu’ils s’accordent à croire. Les hommes sont bel et bien ancrés dans le réel. Cependant, Heidegger remarque que ce « pouvoir d’entendre » est faible : les hommes n’acceptent pas cette vision aristotélicienne du monde, ils veulent être « les maîtres et possesseurs de la nature » et non pas « servants » de celle-ci. Les hommes veulent renverser ce rapport de force en définissant la subjectivité – être étant suprême – pour remplacer la subjectité – être étant dans la masse de l’Etant. L’homme cherche donc à dominer le réel et à ne plus y être assujetti.
La phrase suivante, lignes 7 et 8, est la thèse du philosophe. « C’est en vain que l’homme s’efforce d’imposer un ordre à la terre, s’il n’est ordonné lui-même à l’appel du chemin ». Pour Heidegger, la domination du monde est vaine, sans intérêt et injustifiée. L’homme « planifie » le réel, le domine et le contrôle mais ne prête pas d’attention à ce même réel. Il ne s’en occupe pas, n’en prend pas soin d’une certaine manière. Pour pouvoir dominer le monde – correctement –, il faut, selon l’auteur, être « ordonné » à celui-ci. Il ne faut plus juste l’entendre – encore faut-il que ce soit le cas –, il faut l’écouter : « les hommes d’aujourd’hui n’[ont] plus d’oreille pour lui ». Heidegger ne remet pas en cause le rapport sujet-monde, il remet en cause la façon dont il est mis en place et sa cause finale : à savoir, le dominer nécessairement, et par tous les moyens. L’homme depuis Descartes se pose en propre Dieu de sa religion. Il est ego suprême et tout-puissant qui soumet le monde à sa volonté de puissance. Heidegger qualifie cette période « d’ère de la machinabilité ». L’homme n’entend que l’homme et les fruits de sa technologie, représentations de lui-même, il n’entend que « le vacarme des machines ». Dans un certain sens, l’homme n’entend voire n’écoute – avec une certaine attention ou intention – que lui-même. Heidegger dit même que l’homme prend « pour la voix même de Dieu » cette voix qu’il écoute. L’homme se prend pour Dieu. Il paraît dès lors normal que l’homme domine de fait son monde. En droit, rien ne le lui interdit, mais rien ne l'y autorise pour autant. Façonner le monde à son image, est-ce donc là ce qu’il y a faire ?
Selon le philosophe, non. Car cette anthropomorphie du monde – façonner le monde à son image – n’est qu’un épuisement du sujet (« sa puissance est épuisée ») et un « évanouissement de son Simple ». Il n’est pas de la substance de l’homme de substantiver tout le réel à sa propre substance humaine. Ce narcissisme exacerbé du sujet ne fait que le « disperser ». L’homme depuis le XVIIème siècle est ce Narcisse qui souhaite soumettre son monde à son autorité patriarcale ; il n’est plus ce que prônait Aristote et ce qui anime Heidegger : un étant parmi les autres étants qui participent en harmonie au monde. L’homme n’est que ce que le philosophe qualifie de « monotone » et d’ « uniformité » depuis Descartes car ce n’est pas une Simple substance, c’est un Simple pensant. L’homme se place au sommet de la pyramide, en grand Dieu intercédant sur tout le réel. Heidegger explique cela par le fait que l’homme veuille toujours plus. Leibniz résumait cela avant Heidegger par « nous voulons ce que nous n’avons pas », nous désirons tant que nous ne sommes pas satisfaits, tant que nous ne contrôlons pas tout ce qui est contrôlable, tant que notre puissance n’est pas totale : « volonté de puissance » de Friedrich Nietzsche.
Dans le deuxième paragraphe, Heidegger critique ouvertement le scientisme.
L’homme explique tout par les sciences et veut dominer le réel grâce à elles. Si l’homme domine le monde, il est possible de contrôler les énergies qui peuvent lui être destructrices. Le sujet cartésien ne pourvoie pas à sa sécurité, bien au contraire. Pour Heidegger, le seul sujet qui demeurera dans le temps est celui « qui connait le Simple ». Ne voulant pas dominer le monde, ces sujets plus aristotéliciens « pourront un jour survivre aux forces gigantesques de l’énergie atomique ». Heidegger explique en effet que le sujet cartésien s’autodétruit car tout ce qu’il met en place peut se retourner – et se retournera – contre lui-même. Le savoir scientifique de l’homme « entrave son œuvre propre », c’est un frein au progrès selon Heidegger pour qui le progrès véritable serait une régression vers le monde originel d’Aristote.
Il déplore cependant que ces « Simples » soient « peu nombreux ». Il est en effet plus rassurant pour l’homme de se fondre dans la masse gigantesque des « rebutés », de s’accorder à croire que le monde est sous contrôle et que l’homme est tout-puissant que de se définir comme une simple substance sur le même pied d’égalité que les autres. Heidegger sait bien que c’est la définition de Descartes qui est le point d’orgue de cette ère dont la finalité sera l’auto-annihilation du sujet si celui-ci ne change pas ses habitudes, n’accorde pas une plus grande importance à écouter la nature. Il faut revenir à « la puissance tranquille du chemin de campagne », c’est-à-dire revivre dans une certaine communion harmonieuse avec le monde, pouvoir s’arrêter et arrêter le progrès technocratique.
Mais cela est-il seulement possible ? Pouvons-nous – en sachant bien que nous le devrions – arrêter le progrès de la technologie ? C’est là tout le débat écologique encore aujourd’hui.
Dans le dernier paragraphe de ce texte, Martin Heidegger met un point final à son cheminement.
Pour lui, le sujet passe par un ressenti du monde, une perception du monde originel qui « éveille un sens ». Le but final de ce retour à l’homme en tant qu’humanitas est d’ « atteindre à une sérénité dernière » qui serait la marque que l’esprit serait alors réellement « au-dessus » du monde et aurait atteint son apogée. « L’homme comme fonctionnaire de la technique » destitue le sujet et « ne produit que du vide ». Pour Heidegger, « le travail et l’affairement » ne produisent que du « désordre », signe que cette volonté de toute-puissance et de contrôle de tout n’est en fait qu’un échec. L’homme n’appartient plus à l’ « espace libre », il se soumet à lui-même et à sa technocratie. Or, pour Heidegger, la liberté du sujet prime tout le reste pour faire de ce sujet une substance permanente et grande qui demeurera à jamais dans l’ampleur et la plénitude du monde.
Le XXème siècle apparaît donc comme une remise en question de la domination du monde par l’homme. Heidegger dans Le Chemin de campagne destitue le sujet cartésien « comme maître et possesseur de la nature » de son piédestal en expliquant comment le rapport de substantivation qu’entretient l’homme au monde est destructeur. Le sujet ne pourvoie pas, contrairement à ce qu’il veut croire, à sa sécurité. Il se met en propre cible de sa technologie. Le sujet veut tout et toujours plus et pour cela il doit dominer le monde. Or pour Heidegger, la puissance du sujet est autre part, elle se trouverait dans « l’essence même du sujet », d’où la nécessité de revenir à une définition plus classique de celui-ci. A savoir la définition d’Aristote dans le livre Z de la Métaphysique : « l’être se dit de sa substance ».
Heidegger s’inscrit dans une période que le philosophe Fukuyama appellera « post-modernité », i.e. post-pensée cartésienne où l’humanisme était la clé du sujet. C’est la période contemporaine où, pour revenir à nos questions de départ, la vision cartésienne est remise en cause : le monde ne nous est pas totalement soumis, en témoignent les évènements récents au Japon où les hommes font face à leur propre tempête nucléaire. C’est donc une période où l’on s’accorde à définir le sujet autrement. Pour Sartre, « le sujet est projet », c’est-à-dire qu’il faut encore et encore s’interroger sur lui pour le redéfinir. Cette définition du sujet étant le point de départ de la pensée philosophique et morale, s’il n’est pas celui que l’on croit être, qui suis-je donc vraiment mais surtout que suis-je ? Si le sujet n’est plus ce « cogito ergo sum » de Descartes, si le sujet est ce « je est un autre » de Rimbaud, c’est tout la philosophie politique et morale qu’il faut redéfinir.
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