Le sens de la Nature dans "The Revenant" (Alejandro González Iñárritu, 2016)

Publié le 8 Octobre 2025

Le sens de la Nature dans "The Revenant" (Alejandro González Iñárritu, 2016)

Bande annonce vf 2mn30
https://www.youtube.com/watch?v=c4ra0AiZTQM

Réalisateur(s) : Alejandro González Iñárritu
Acteur(s) : Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson
Genre(s) : Western, Aventure
Origine : USA
Durée : 2h36

 

Synopsis : Dans une Amérique profondément sauvage, Hugh Glass, un trappeur, est attaqué par un ours et grièvement blessé. Abandonné par ses équipiers, il est laissé pour mort. Mais Glass refuse de mourir. Seul, armé de sa volonté et porté par l’amour qu’il voue à sa femme et à leur fils, Glass entreprend un voyage de plus de 300 km dans un environnement hostile, sur la piste de l’homme qui l’a trahi. Sa soif de vengeance va se transformer en une lutte héroïque pour braver tous les obstacles, revenir chez lui et trouver la rédemption.

Résumé :

Dans une Amérique encore sauvage, une bande de trappeurs se fait surprendre par une tribu indienne et doit battre en retraite en subissant de lourdes pertes. Quelques hommes s’en sortent, dont Hugh Glass (Leonardo DiCaprio) et John Fitzgerald (Tom Hardy) qui ne prendraient pas leurs vacances ensemble s’ils pouvaient en prendre. Peut-être parce que Hawk (Forrest Goodluck), le fils de Glass, est Amérindien et que Fitzgerald ne porte pas les étrangers dans son cœur (cf Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?).

Parti à la recherche de gibier, Glass va se faire violemment attaquer par une maman ours. Le blessé ralentit sérieusement la progression du groupe alors que les conditions sont déjà extrêmes. Devant rejoindre Fort Kiowa au plus vite mais ne pouvant se résoudre à achever Glass qu’il considère comme son meilleur élément, le responsable de l’expédition Andrew Henry (Domhnall Gleeson) promet une récompense à trois hommes pour veiller sur Glass pendant que les autres rejoignent le camp. Fitzgerald est attiré par l’argent. Il ne s’en cache pas et se porte volontaire pour venir en aide à Hawk et Bridger (Will Poulter).

Une fois seuls, Fitzgerald tue le fils et essaie de se débarrasser du père, avant de l’abandonner dans un trou. Quand il rejoint Fort Kiowa, il explique à son patron qu’il a été contraint d’achever Glass comme c’était à craindre.

Sauf que Glass est un dur à cuire. Il sort littéralement de sa tombe pour rejoindre le camp tant bien que mal, un pied cassé et handicapé par des plaies suppurantes, aidé par un Indien, pourchassé par d’autres. Glass de retour à Fort Kiowa, Henry tombe des nues et décide de punir Fitzgerald qui s’est fait la malle entre temps, emportant la recette de la trésorerie – faisant de lui un voleur, en plus d’être un menteur, un assassin et un raciste.

Glass tient à accompagner Henry pour faire la peau à Fitzgerald. C’est son métier. Et en plus il n’a plus rien à perdre.

 

Compléments :

The Revenant - Opening Attack Scene -

https://www.youtube.com/watch?v=Qs4jioNmKgk

https://www.youtube.com/watch?v=sOBJfmeUaTc

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Proposition de traitement :

Lycée naval de Brest, octobre 2025

En lien avec notre thème : Nature et Culture Le film

 

The Revenant est à été réalisé par Alejandro Gonzàlez Iñarritu, et sorti le 18 janvier 2016.

Nous analyserons la bande annonce de ce film durant notre séquence.

Plan :
Tout d'abord, nous pouvons remarquer que la scène très courte et que la bande-annonce montre un rythme rapide lors de l'affrontement et lors des scènes d'actions. De plus, nous pouvons remarquer que le metteur en scène décide de faire des "gros plans" sur les personnages, ce qui nous rapproche d'eux car cela permet au public d'entrer dans leur intimité, et de ressentir plus intensément leurs émotions. Le plan panoramique permet d'élargir la scène et de montrer la grandeur de la Nature (du grec physis, les choses qui croissent).

Eclairage : En premier lieu, les scènes de la Nature sont très éclairées, et lumineuses ce qui montre la pureté de celle-ci. Or, les scènes qui montrent l'Homme (lien avec l'humus latin), sont sombres, dans l'obscurité et dans la violence. Ensuite, le contraste pour la Nature est blanc, comme la neige, épuré et simple. Le contraste de l'homme quant à lui est sombre, et remarqué car la nature est épurée. Nous pouvons remarquer que la Nature est tachée par l'homme, par son sang, par l'obscurité.

Rythme et son :
Le son est marqué par des bruits forts, et alternés avec des bruits de pioche, symbole de mort et de travail, mais aussi par la respiration, qui est saccadée par l'anxiété, par l'effort, et par la difficulté éprouvée par l'homme. Cet extrait est ainsi rythmé par la vie et par la mort. The Revenant peut alors monter qu'il y a plusieurs camps qui sont mis en avant : le camp de la Nature, le camp des Amérindiens et le camp des campeurs. On pourrait penser qu'ils sont ensemble, mais ils s'éloignent de la Nature et adhèrent à la violence et à la guerre. Chacun d'entre eux cherchent à dominer les autres.

Réflexion Philosophique :
Ainsi, cet extrait de The Revenant soulève de nombreuses questions : L'Homme est-il un être à part de la Nature ? Etre dans un milieu naturel sauvage (du latin « silvaticus », forestier, de la forêt), met il en difficulté notre nature (natura, fait de la naissance ), notre essence (du grec ousia : la substance ou l'essence d'une chose ) ? Comment la vengeance et l'instinct de survie remettent-ils en cause le kosmos (ordre des choses) ? En quoi la nature de l'homme pousse-t-elle à défier les lois naturelles comme la mort ?

Nous pouvons remarquer, qu'Hugh Glass, le personnage principal de cette bande-annonce, ne se conforme pas à sa destinée (destinare, fixer). En effet, il refuse de mourrir, ce qui est en désaccord avec la citation d'Epictète (philosophe de l’école stoïcienne), dans son ouvrage Entretiens, livre II, chapitre XXIV: " Veuille que les choses arrivent comme elles arrivent et non comme tu voudrais qu'elles arrivent ". Mais cette façon d'agir est aussi en désaccord avec le principe des Stoïciens (penseurs de - IV avant J-C ; Stoa en grec qui veut dire : arche de pierre sous laquelle ils se réunissaient à Athènes), qui se basent principalement sur l'impassibilité, sur le fait qu'il faut accepter sa destinée, de vivre en accord avec elle et de bien vivre avec la situation dans laquelle nous sommes. La conception de Descartes, dans le dualisme cartésien, peut être mise en relation avec cette façon d'agir : le corps ne doit pas prendre le dessus sur l'esprit. Or, chez Glass, ce refus de mourir est aussi une renaissance, une mort intérieure, avec la déshumanisation du personnage principal. Lorsqu'il mange de la viande crue, une part d'animalité le caractérise, et ainsi, il perd tout impact de la civilisation sur lui. De plus, le personnage principal ressent un désir de vengeance, contre les meurtriers de son fils. Cette sensation est là aussi un refus du stoïcisme, car les stoïcisme est basé sur la Sagesse (hokma en hébreu biblique, savoir-faire), l'impassibilité. Sa quête du bonheur (augurium en latin qui veut dire augure, chance) est formée par sa vengeance.

Nous pouvons mettre en relation la vengeance de Glass avec la citation de Julien Offray de La Mettrie, dans son ouvrage Le discours sur le bonheur intitulé Anti-Sénèque : " Le bonheur, c'est l'Île d'Ithaque qui fuit sans cesse devant Ulysse". En second lieu, la conviction d'Hugh Glass pour se venger est forte, et elle correspond à sa quête de vie après sa mort intérieure. La citation d'Emil Cioran dans son essai sur De l'inconvénient d'être né l'explique aussi : " n'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi". Cette citation démontre alors que la conviction est ce qui semble nous être rationnel (du grec logos) mais que, principalement, la conviction est liée aux émotions qui la guident.

Ensuite, nous pouvons comparer ce film avec le mythe de Prométhée et Epiméthée (pro : en avant / epi : en retrait / methein : observer ). En effet, les espèces animales ont été créées par Zeus durant sept jours, elles s'adaptent à leurs milieux et correspondent aux volontés du dieu grec. Or, Epiméthée est chargé de l'espèce humaine. Mais au 6ème jour, Epiméthée l'oublie car il n'est pas considéré comme un homme très sophos, malin. Alors, Prométhée intervient et va à l'Acropole dérober le feu à Héphaïstos, le dieu forgeron, et à Athéna les arts, pour que les hommes aient des outils pour survivre. Lorsque les dieux l'apprennent, Prométhée est condamné à être enchaîné sur le mont Caucase ou son foie sera éternellement dévoré par un aigle. Nous pouvons faire un rapprochement entre le film The Revenant et ce mythe, car le feu apparaît à de nombreuses reprises dans le trailer ! si nous suivons la réflexion du mythe du Protagoras de Platon, le feu a été volé par Prométhée. De plus, les arts volés à Athéna apparaissent sous la forme du film même et la discussion entre les hommes est utilisée comme un vice. Ainsi, Hugh Glass passe d'une Nature civilisée à une Nature primaire, ce qui pose la question : cela peut-il être considéré comme une transgression prométhéenne ?

Nous pourrions répondre qu'Hugh Glass réalise une transgression prométhéenne car il quitte sa nature. Cependant, lorsque les hommes n'avaient pas la technique, il n'y avaient pas de nature civilisée. Ainsi, Hugh Glass reviendrait à un retour primaire de l'homme, tel qu'il était lorsque les outils, la technique, le feu, n'existaient pas. Enfin, cet extrait questionne aussi l'action de trouver sa place. Or, Hugh Glass ne la trouve pas, il se bat contre la Nature et, il ne trouve pas sa nature. Ainsi, son comportement bouscule l'ordre des choses. L'attaque des Amérindiens au début de la bande-annonce questionne aussi le fait de trouver sa place dans la Nature, et dans le monde. Cette attaque montre que les Indiens viennent récupérer "leur place" car ils étaient présents dans ce cadre avant les "colonisateurs". Seulement, si nous continuons cette façon de raisonner, la Nature était présente bien avant les Européens, et encore bien avant les Amérindiens, ainsi elle était présente bien avant l'homme. Ainsi, la Nature reprend sa place. C'est ce que nous démontre l'attaque du héros par l'ours, symbole de puissance, et de protection.

La Nature était présente avant tous et reprend ses droits. Cette bataille entre tous représente alors la recherche de la place de chacun dans le kosmos, ce qui correspond à l'essence de l'Homme. Cette guerre est aussi culturelle, elle remet en question la culture de chacun, de chaque tribu. Or, la Nature reprend aussi ses droits sur la culture qui dominait les hommes. Ainsi, nous pourrions nous demander : La naissance est-elle nécessairement biologique ?
Ce film apporte alors une réflexion sur le rapport entre l'homme et la mort, sur le désir de vengeance, sur les notions du bien et du mal, sur la quête afin de trouver sa place parmi un groupe et dans le kosmos.

 

Elèves : Bo. V., De. V., O. N., J. K., D. T. & V. R.

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Génie de l’environnementalisme

The Fountain, de Darren Aronofsky (2006) – 1h36

The Revenant, d’Alejandro Iñárritu (2016) – 2h36

En août 2014, quelques mois après la sortie de Noé, Darren Aronofsky invite Leonardo DiCaprio à l’accompagner dans un voyage jusqu’aux sables bitumineux de l’Alberta, au Canada, l’une des régions les plus dévastées au monde par l’extraction du pétrole. Il rédige un journal de leur périple, disponible sur le site du Daily Mail, dans lequel un DiCaprio sur le point de tourner The Revenant échange notamment avec le représentant d’une communauté d’Américain natifs, les Chipeywan.

Devant The Revenant, d’Alejandro Inarritu, on peut être du coup impressionné par l’influence qu’a dû exercer DiCaprio sur le film, et consacrer sans risque un double-programme qui l’associerait à The Fountain, réalisé en 2006 par Darren Aronofsky. Dans les deux cas, l’homme blanc (le conquistador de The Fountain, le trappeur de The Revenant) se trouve aux prises avec des indigènes présentés comme les tenants d’une nature assiégée. Aucun des deux films n’aborde certes la question de l’animal frontalement mais, comme on l’a dit au sujet des Saisons de Jacques Perrin, la place accordée à l’animal dans le cadre peut parfois suffire à faire basculer le cinéma de son immémorial point de vue anthropocentriste à un point de vue biocentriste, c’est-à-dire où la vie dans son ensemble est envisagée – et The Fountain et The Revenant ne parlent que de cela, chacun des deux méditant sur la dimension mortelle de l’être humain et l’humilité face au vivant, quelle que soit sa forme, qui en découle.

The Fountain se déroule en trois lieux et trois époques : le Guatemala du XVIe siècle, où Hugh Jackman incarne un conquistador en quête de l’Arbre de Vie qui lui permettra de sauver la reine d’Espagne incarnée par Rachel Weisz ; puis les Etats-Unis de nos jours, où un neuro-chirurgien (Jackman), cherche un remède, à base de sève d’arbre guatémaltèque, pour guérir le cancer de sa femme (Weisz) ; enfin un lieu indéterminé, sorte de bulle perdue dans l’espace, où un personnage qui médite (Jackman) vit seul avec un arbre au milieu d’une nébuleuse en train de mourir (Weisz ?). Mis en perspective avec les siècles et les galaxies, humains et autres créatures terrestres participent d’un même phénomène animal fugace : aussi n’est-il pas surprenant de constater qu’Aronofsky les traite de façon non-spéciste ; quant à Iñárritu, il fait de la carcasse d’un cheval le nouveau berceau de son protagoniste revenu, et aligne la respiration du héros sur celle du cheval, dont la cage thoracique morte se soulève imperceptiblement au rythme de l’homme qu’elle recèle.

The Revenant se déroule au Canada, au début du XIXe siècle. Des trappeurs, guidés par le personnage de DiCaprio, nommé Glass, sont pris en chasse par des Indiens sur le chemin du retour : puis, attaqué par une ourse qui défend ses petits, Glass est abandonné, et le film raconte sa survie dans une nature à la fois hostile et protectrice, ainsi que sa réconciliation avec les peuples indigènes, représentants humains de cette nature ambivalente. The Fountain relativise l’existence d’un point de vue historique, alignant deux histoires similaires à deux époques différentes ; The Revenant ne se déroule que sur quelques jours mais relativise l’existence humaine d’un point de vue géographique, la caméra, passant des arbres aux rivières et aux nuages, confrontant régulièrement les péripéties des hommes, aussi tragiques soient-elles, à l’impartialité géologique des éléments.

Comme l’expliqua DiCaprio en venant chercher l’Oscar que lui aura valu le rôle de Glass : « Making The Revenant was about man’s relationship to the natural world » (« Le tournage de The Revenant était centré sur la relation de l’homme à la nature »). The Fountain et The Revenant (tout comme Océans et Les Saisons à leur manière) cherchent à mettre à mal l’idée de l’Homme mesure de toute chose, chérie par les humanistes vieillissants – l’on retrouve d’ailleurs dans The Revenant, comme dans Les Saisons, ce plan que Wajdi Mouawad décrivait dans son roman Anima : un oiseau noir, haut perché dans un arbre, observe ce qui se passe au sol, symbole de la supériorité et de l’impassibilité avec laquelle la nature observe les atermoiements des créatures clouées au sol.

Iñárritu s’en amuse beaucoup, ne serait-ce qu’en filmant le paysage pendant que les humains parlent, comme si la caméra insolente avait choisi, après plus de 100 ans passés à filmer les acteurs, de regarder les arbres : le biocentrisme, c’est ainsi ce lent panoramique entre deux visages pendant que Tom Hardy parle, lors de son retour au camp; ou encore cette scène où la caméra part d’une cascade, regarde les hommes, puis rejoint la cascade, comme désintéressée; c’est enfin ce coup d’oeil jeté aux oiseaux qui tournent au-dessus de la forêt en pleine bataille.

CHEZ ARONOFSKY COMME CHEZ IÑÁRRITU, LA MORT EST LE MOMENT D’UNE INITIATION ET SE DÉROULE LES YEUX OUVERTS.

The Fountain est beaucoup plus avare en animaux que The Revenant – le film a dix ans de moins et date d’une époque où le bestiaire de synthèse n’est pas encore très développé. Leurs apparitions comptent cependant autant que chez Iñárritu, comme celle de ce canari que le neuro-chirurgien trouve posé sur un meuble, chez lui, avant de le remettre dans sa cage. Il s’avère que l’oiseau a été libéré par Iz, sa femme mourante, qu’il rejoint peu après dans son bain. Certaine de mourir, elle a voulu libérer l’oiseau avant de s’en aller – et le petit animal de renvoyer discrètement à la volonté du personnage féminin de mourir volontairement plutôt que d’attendre, d’ouvrir elle-même la cage (thoracique?) qui retient son âme à l’intérieur de son corps.

Dans The Revenant, c’est aussi la femme du héros qui voit un oiseau se libérer à l’instant de sa mort – et celui-ci s’extrait, littéralement, au moyen d’un effet spécial aussi poétique qu’hyperréaliste, de sa poitrine. Surtout, elle le regarde s’envoler: chez Aronofsky comme chez Iñárritu, la mort est le moment d’une initiation et se déroule les yeux ouverts, qu’il s’agisse du personnage d’Iz qui souhaite aller au devant de sa mort, ou de l’Indienne initiée aux cycles naturels. Du côté du mâle, DiCaprio profite également de la vie qui suit sa première mort (causée par le grizzly) pour modifier son rapport à la nature, comme le personnage de Hugh Jackman, sous sa forme méditante, finit par s’élever et sortir de la bulle qui l’enfermait avec un arbre mort. L’arbre est lui aussi, dans les deux films, la représentation vivante de ceux qui meurent sans mourir, de ceux qui, tout en étant sous terre, n’en trouvent pas moins le moyen de s’élever et d’élever ceux qui restent – qu’il s’agisse de l’équivalence visuelle entre un tronc et la nuque d’Iz dans The Fountain ou, dans The Revenant, d’un rêve où Glass étreint un arbre en croyant étreindre son fils.

Oiseaux, arbres, chevaux aussi : dans aucun des deux films ceux-ci ne sont traités comme de simples montures, à l’instar des Saisons qui faisait l’effort de filmer leurs yeux et pas seulement leurs oreilles entre les jambes des chevaliers. Dans The Revenant, les premières apparitions de chevaux sont particulièrement marquantes : le premier emporte la caméra avec lui pendant quelques secondes de galop, le second se fait tirer une balle dans la tête par un ivrogne sadique en plein cœur de la débâcle, sa mort apparaissant aussi choquante que celle des humains qui l’entourent. On a noté plus haut le lien qui unissait le personnage de Glass au cheval lorsqu’il passe une nuit à l’intérieur d’une carcasse, mais leur lien se manifeste en d’autres endroits de façon plus discrète, comme lorsqu’il libère tous les chevaux des odieux trappeurs français peu après avoir libéré une femme ; ou lorsqu’il remercie, à deux reprises, les chevaux qui l’ont aidé: d’abord celui dont la carcasse l’a abrité, d’une main respectueuse posée sur lui avant de s’éloigner, ensuite celui qui le guide dans la neige jusqu’au lieu de sa vengeance, de deux tapes amicales sur l’encolure.

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The Revenant (Alejandro Iñárritu, 2016)

Ces deux tapes interviennent au terme d’un plan spécifiquement conçu pour englober le cheval aux côtés du héros : la contre-plongée fait en effet apparaître Glass derrière la tête de sa monture, visible au premier plan ; la caméra se rapproche alors de l’humain, les yeux du cheval sortent du cadre, mais le geste de gratitude du trappeur vient rappeler que l’animal est toujours là. D’autres gros plans sur les yeux des chevaux – les plus grands de tous les mammifères terrestres – interviennent dans le film, notamment après une scène où le héros dévore un foie de bison cru. L’œil du cheval, qui connote le regard animal, c’est-à-dire le regard de la nature sur les humains, s’oppose à ce moment-là à la perception de l’animal mise en scène quelques secondes plus tôt : d’un côté la viande, de l’autre le regard ; d’un côté l’objet, de l’autre, la personne. Dans The Fountain, le rapport au cheval est ponctuel, quoique révélateur aussi : pendant son exploration, le conquistador joué par Jackman pose le pied à terre et se contente de dire « Stay here » à son compagnon, ce qui revient à considérer qu’il est à même de comprendre ce qu’on lui dit plutôt que de l’attacher, comme une chose, avec un nœud, à la manière des ancestraux cow-boys anthropophiles.

Juste après avoir laissé son cheval derrière lui, le conquistador tombe sur un grand prêtre maya qui le décapite. Il est, ce prêtre, l’un de ces « indigenous people » auxquels se soumettent les héros d’Aronofsky et d’Iñárritu, et que DiCaprio mentionna lors de son discours de remerciement aux Oscars. Eux aussi sont les bénéficiaires de ce regard nouveau qui observe le vivant sans chercher à le rattacher ou le soumettre à l’homme occidental habituel. Chez Iñárritu, la dimension divine des indigènes n’est pas réservée aux prêtres, elle se trouve même distribuée parmi les Indiens entre les mains desquels Glass choisit de remettre l’aboutissement de sa vengeance, se souvenant soudain que « la vengeance est entre les mains de Dieu » (« Vengeance is in God’s hands » est sa dernière réplique). Or Dieu est ici à entendre au sens romantique du terme, au sens du Génie du Christianisme (d’ailleurs Chateaubriand publia son Voyage en Amérique, où il raconte avoir fréquenté des Indiens, un an après les événements décrits dans The Revenant, soit en 1826) : Dieu est dans la nature. Comme le raconte Fitzgerald, le trappeur cruel joué par Tom Hardy, Dieu est un écureuil à la merci des hommes, qui l’ont tué, et qui l’ont dévoré (« Turns out that God… He’s a squirrel. Yeah, big ol’ meaty one »).

Dans ce nouvel Eden qu’est le Nouveau Monde, un nouveau péché originel a été commis, et il l’a été contre les animaux.

Dans ce nouvel Eden qu’est le Nouveau Monde, un nouveau péché originel a été commis, et il l’a été contre les animaux. Dans The Fountain, qui raconte également l’histoire de la colonisation du Nouveau Monde, ce crime originel est évoqué de façon transversale, dans le récit contemporain de la quête d’un remède au cancer par le neuro-chirurgien. On observe en effet que la plupart de ses tests sont effectués sur des singes, manière de montrer une nature soumise et séquestrée dans un monde égaré, tant dans son rapport à la mort, que le protagoniste refoule et refuse, qu’à la vie, ici représentée par le singe enfermé dans une boîte en plastique. Plusieurs plans le révèlent endormi, entubé, trépané ; le premier, nommé Donovan, s’en tire plutôt bien, mais après une crise de colère, le docteur joué par Jackman s’emporte et exige qu’on prépare un second cobaye: « Préparez Caïn! » éructe-t-il. De la part du futur réalisateur de Noé, dont le principal antagoniste, Tubal-Caïn, est un descendant du meurtrier d’Abel, la mention d’un tel prénom n’a rien d’innocent (sans jeu de mot) : elle renvoie au premier meurtre de l’Histoire – à cet autre péché originel commis dans le Nouveau Monde où furent chassés les humains bannis du Jardin d’Eden.

Aussi The Revenant repose-t-il entièrement sur un meurtre originel qui est celui d’un animal. Par la suite, chacune des catastrophes qui s’abattent sur Glass découlent de la mise à mort d’animaux. Le premier plan-séquence du film s’achève sur le premier coup de feu fatidique, qui abat un caribou – coup de feu qui ameute les Indiens et amorce une longue et sanglante scène d’assaut. Peu après, Glass, parti chasser en forêt, tombe sur l’ourse qui fera de lui la charpie que ses camarades abandonneront à la forêt. Ici l’ourse n’est aucunement présentée comme un monstre: d’abord parce qu’elle est une mère défendant ses petits, ensuite parce qu’à aucun moment de l’attaque ses crocs ni ses griffes ne sont mis en valeur : au contraire, c’est plutôt sa truffe que l’on aperçoit, ses babines un peu molles, son corps un peu pataud. Un animal en somme, pas un monstre. Et si elle lance une seconde attaque sur le trappeur, ce n’est pas sadisme mais bien parce que ce dernier s’apprêtait de nouveau à lui tirer dessus – par esprit de revanche, soit l’erreur fondatrice qui consiste à nier que toute revanche « est entre les mains de Dieu ». Au terme du voyage, c’est ainsi aux Indiens – avatars de la nature, gardiens du sacré qui lui est associé – qu’il revient de parachever la vengeance de Glass en scalpant Fitzgerald.

Toute l’épopée du Revenant apparaît comme une évolution du rapport de Glass à la nature. Après avoir tué le caribou et l’ours, soit juste après sa résurrection, le trappeur, qui vivait de la mort animale, doit se contenter de mimer l’acte du coup de feu avec un bâton devant trois caribous qu’il laisse traverser une rivière en paix. Peu après ses cauchemars sont hantés par une montagne de crânes de bison, symbole de l’holocauste en cours dans les plaines américaines – à la fois humain et animal, mais représenté, dans l’inconscient du héros, par des crânes d’animaux. Comme Hercule, il porte sur lui la peau de la bête qu’il a tuée; au contraire d’Hercule cependant, c’est dans son cas la peau de bête qui l’emporte et déteint sur lui, puisqu’il redevient sauvage, se remet à vivre parmi les animaux, à dormir dans la forêt et à devenir charognard, dans le sillage d’une meute de loups (comme dans cette belle scène où il partage les viscères d’un bison que des loups ont tué, à l’instar de Barack Obama qui, en visite en Alaska en septembre 2015, goûta à un saumon tout juste tué par un ours). La fin du Revenant évoque involontairement L’Odyssée de Pi : les Indiens passent devant Glass sans le tuer tout comme le tigre passe devant Pi sans le tuer à la fin du film d’Ang Lee, façon pour le monde sauvage d’accorder le pardon à cet homme dit civilisé – et la rédemption du colon face à la nature américaine formule un idéal écologiste de rédemption de l’humain colonisateur avide et destructeur du monde naturel. Accepter que la vengeance revienne au monde sauvage, premier martyr entre tous, c’est en quelque sorte rendre la main aux animaux. A la fin de The Fountain, quand le conquistador boit la sève de l’arbre de vie, il ne devient pas éternel : il se transforme en fleurs. Initié par les peuples indigènes, l’homme ayant fait le deuil de la civilisation en lui n’atteint l’éternité qu’une fois soumis à la nature.


source :

https://cafedesimages.fr/genie-de-lenvironnementalisme/

Publié dans #Philo & Cinéma

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