L’étonnement philosophique (Le secret de l’être)
Publié le 17 Octobre 2025
Aristote a dit, au début de sa Métaphysique : « Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques ». [1] Pour comprendre la nature de cet étonnement, qui fait office de point de départ de la philosophie, il est nécessaire de le distinguer de l’étonnement au sens ordinaire du terme.
En effet, si l’étonnement au sens usuel est provoqué par le caractère inattendu de phénomènes que l’on ne parvient pas à expliquer, il n’en va pas de même dans l’étonnement philosophique. « Avoir l’esprit philosophique, expliquait Arthur Schopenhauer, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ». [2] Avoir l’esprit philosophique, c’est effectivement s’étonner de tout. C’est faire de la plus simple des choses existantes une source vive de méditation. C’est jeter sur la moindre pierre, la moindre fleur, un regard suffisamment neuf pour que se révèle tout le mystère de leur simple présence.
Alors que, pour l’homme pris dans l’ordinaire de la vie quotidienne, l’existence des choses va de soi et ne fait pas question, celui qui s’étonne au sujet du réel s’ouvre à une nouvelle expérience du monde et se tient dans une autre attitude face à lui ; celle qui, par-delà l’épaisse somnolence de la pensée habituée, ne cesse d’interroger le secret de l’existence jusqu’aux plus extrêmes limites de l’approfondissement possible.
Ce ne sont donc pas des phénomènes insolites qui font naître l’étonnement philosophique, c’est le recul pris soudainement devant l’existant. Ce recul fait éclore un rapport métamorphosé avec le monde. Laissant en suspens la banalité de la vie quotidienne, il donne l’éveil à une prise de conscience nouvelle qui, ramenant le monde à son étrangeté jusqu’alors oubliée, conduit l’homme à se questionner sur ce qu’il y a de plus essentiel à penser : l’énigmatique présence de ce qui est.
Notes
[1] Aristote, Métaphysique, t. 1, A, 2, 982b 10, trad. J. Tricot, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, coll. « Bibliothèques des textes philosophiques », 1991, p. 8-9.
[2] A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Supplément au Livre premier, chap. 17, trad. A. Burdeau, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2004, p. 852.
La question de l’être
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? [1] Quand cette question vient à traverser l’esprit, les choses perdent leur évidence banale et la pensée se trouve jetée dans le plus grand l’embarras. La pierre, l’animal, l’homme, le monde dans sa totalité, tout cela est. L’être, voilà la merveille des merveilles, mais comment expliquer le fait que les choses soient ? De quel fondement l’étant, en son entier, est-il issu ?
Les Grecs de l’Antiquité furent les premiers à poser cette question du fondement de l’existant pris dans son ensemble. Partant, ce furent les premiers à se heurter au mystère de l’être, à l’énigme de son jaillissement hors de la nuit du non-être.
La philosophie, et l’étonnement qui la porte, naissent à l’occasion de ce mystère et de l’incompréhension qu’il provoque. L’homme est allé sur la Lune, il ira sur Mars et plus loin encore. On ne saurait a priori assigner de limites à son exploration scientifique de l’Univers. Jamais, cependant, il n’élucidera l’énigme de l’être, jamais il ne justifiera la déconcertante présence de ce qui existe. Cette présence est, en toute rigueur, inexplicable. Et pourtant, penser cette énigme et en rechercher la solution fut la préoccupation fondamentale des premiers penseurs grecs, et c’est encore elle qui tient aujourd’hui l’homme en haleine.
Qu’en est-il de l’être des choses ? De l’être de l’homme ? De l’être de l’étant en son ensemble ? Telles sont les questions radicales qui régissent la pensée occidentale dans son commencement historique et s’imposent encore de nos jours aux scientifiques et aux philosophes. Elles indiquent le chemin vers le milieu abyssal de tout existant, vers le nombril à partir duquel l’être vient à l’existant. Et c’est bien parce qu’ils furent les premiers à poser la question unique qui domine tout, celle du fondement de l’étant dans sa totalité, que les Grecs anciens rayonnent en avant de tout ce qui a pu être atteint jusqu’ici.
Notes
[1] Cette question est posée par Gottfried Wilhelm Leibniz dans ses Principes de la nature et de la grâce fondés en raison (Œuvres philosophiques de Leibniz, t. 1, éd. Paul Janet, Paris, Félix Alcan, 1900, p. 727).
Dans la proximité d’un mystère impénétrable
Pour philosopher, point n’est besoin de se consacrer uniquement à de longues lectures, à des débats contradictoires ou à la rédaction de dissertations. En marchant, on peut aussi faire l’expérience de certaines dimensions qui sont d’une très grande richesse et constituent des objets de pensée précieux pour la philosophie.
« Rester le moins possible assis : ne prêter foi à aucune pensée qui ne soit pas née au grand air, pendant que l’on prend librement du mouvement – à aucune idée dans laquelle les muscles ne soient eux aussi à la fête. Tous les préjugés viennent des entrailles. Être "cul de plomb", je l’ai déjà dit, voilà le vrai péché contre l’esprit » écrivait Nietzsche dans Ecce homo [1].
Dans la clarté lumineuse d’un pur ciel d’hiver dans laquelle des arbres aussi hauts que sombres montent, dans la stricte simplicité des étendues recouvertes d’une profonde couche de neige, on se trouve invité à une attitude paisible où la pensée est toute entière investie par un don primordial qui suscite une reconnaissance sereine et admirative.
Ce don, c’est celui de l’être qui ne cesse de proposer sa présence et son avènement à la pensée méditante.
L’être, dont la lumière mystérieuse dévoile tout ce qui est présent, est la question la plus large et la plus profonde, la plus originelle et la plus universelle, la plus extraordinaire et la plus simple.
En ce questionnement, nous sommes acheminés vers l’abîme vertigineuse de l’origine où tout reflue, vers le jaillissement toujours oublié dans lequel pourtant tout se trouve déjà pris. Dans cette magnificence du simple demeure le centre jamais fixable et l’essentiel toujours énigmatique.
La tâche de la pensée méditante est de se rendre attentive à la simplicité mystérieuse de ce don originaire.
À cette tâche, elle doit s’employer par un questionnement jamais lassé et un étonnement toujours neuf devant le surgissement de ce qui se tient dans la lumière de l’être.
Notes
[1] F. Nietzsche, Ecce homo, chap. 2, trad. J.-C. Hémery, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais » (n° 137), 1990, p. 115.
source :
https://chevalier.lycee.ac-normandie.fr/spip.php?article389