F. Grolleau, "La nature, un paradis ou un enfer ? - "Délivrance" & "La ligne rouge" "

Publié le 5 Octobre 2025

 F. Grolleau, "La nature, un paradis ou un enfer ? - "Délivrance" & "La ligne rouge" "

Texte de Frédéric Grolleau, extrait de son ouvrage Philosofilms (Bréal, 2016).
 

La nature, un paradis ou un enfer  : quand le paradis se fait paradigme, y a-t-il encore un paradigme du paradis ? - Délivrance & La ligne rouge

 

Introduction

La modernité qui commence avec Galilée et Descartes modifie de fond en comble la représentation traditionnelle de la Nature. Elle rompt avec le paradigme du grand vivant éternel des stoïciens, et le fond animiste qui était le lot commun de l’héritage de la pensée grecque à travers Aristote. Pour la première fois, une nouvelle représentation s’impose sans partage dans laquelle la Nature est représentée selon le paradigme de la grande horloge dont la science physique doit nous apprendre à en repérer les rouages. Descartes provoque cette rupture en proscrivant l’étude des causes finales de la physique, pour adopter délibérément un paradigme mécaniste. L’immense succès de la physique qui suivra accréditera largement l’idée selon laquelle, la Nature est soumise au règne du déterminisme et s’explique entièrement dans la relation cause/effet. En agissant sur les causes, nous pouvons maîtriser les effets et nous emparer des ressources et des énergies de la Nature pour les tourner à notre profit. Telle est l’origine de l’aventure prométhéenne de la technique.

Pourtant, les insuffisances du paradigme mécaniste étaient patentes et elles devaient apparaître au regard des esprits les plus perspicaces. Voltaire dira, « je vois bien l’horloge, mais je ne puis la concevoir sans un horloger » et prendra la position du déisme, refusant de priver la Nature d’une intelligence immanente. Les inquiétudes provoquées par la manipulation de la Nature et la destruction des équilibres écologiques sur la Terre ont porté sur le devant de la scène la question de la responsabilité de l’homme à l’égard de la Nature. Il se pourrait que la modernité ait fait fausse route en ne donnant à voir dans la Nature qu’une causalité matérielle simpliste. Il se pourrait que la science moderne se soit entièrement fourvoyée en étant incapable de reconnaître la Terre comme un être vivant, pour l’assimiler à une nature morte. Si c’était le cas, il serait temps de donner voix à l’insurrection contre le paradigme de la Nature hérité de la modernité. En quel sens peut-on dire que la Terre est un être vivant ?

 

1) La représentation traditionnelle de la Nature

Le monde qui intéressait la pensée grecque était d’avantage un lieu habité qu’un espace abstrait, un lieu dans lequel lieu réside les êtres naturels sont à leur juste place et entretiennent les uns avec les autres des relations ordonnées, de sorte que l’ensemble relève d’avantage d’un cosmos, que d’un chaos. Telle est la définition de la Nature que l’on trouve par exemple chez Aristote. La Nature est tout à la fois dans l’essence, la nature d’une chose, mais aussi et cela dans lequel toutes choses existent à l’intérieur d’un Tout vivant, la Nature. L’espace, en revanche, la res extensa, qui servira plus tard de modèle à Descartes pour penser la matière, est un concept nettement plus abstrait, dont la figuration trouve sa place en mathématique et non dans l’observation de la Nature. Aristote, en observateur de la Nature est attentif aux êtres naturels, aux merveilles qu’il découvre dans le vivant, à la prodigalité infinie de la Terre. Cette distinction entre le lieu naturel et l’espace mathématique est une première indication, elle implique déjà une représentation de la Terre très différente de ce que nous connaissons depuis la modernité.

 Il est extrêmement important de se rappeler que dans la pensée traditionnelle, le sens du terrestre, est tout à la fois et inséparablement la sensation concrète d’une qualité subjective et la reconnaissance de la présence des Eléments de la Nature. Dans le système d’Aristote, une première synthèse s’effectue dans la Nature, qui n’est rien d’autre que la matière au sens premier. La seconde synthèse est celle qui permet d’appréhender le stade plus complexe de ce que nous appelons le vivant. Cette seconde synthèse, dans le système d’Aristote, ne se comprend jamais sans l’action d’un principe qui vient donner une forme, à ce qui est seulement en puissance dans la matière, à savoir l’âme. L’âme est le principe organisateur d’un corps ayant la vie en puissance. L’âme, de ce point de vue, n’est pas une entité purement intellectuelle qui se serait le privilège exclusif de l’homme. Toute chose possède une âme dans le sens précis où elle peut d’abord être considérée comme une substance. « Toutes ces choses sont des substances : en effet, ce sont des sujets, et la nature réside toujours dans un sujet ». Pour Aristote, l’existence de la Nature dans ce sens se passe de toute démonstration. « Quant à essayer de démontrer que na nature existe, ce serait ridicule. Il est manifeste en effet qu’il y a beaucoup d’être naturels tels. Or démontrer ce qui est manifeste par ce qui est obscur, c’est le fait d’un homme incapable de discerner ce qui est connaissable par soi de ce qui ne l’est pas».

Cependant, il est indispensable de faire la différence entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel. Le bois du lit est naturel. Si on l’enfouit, et qu’il reste encore de la vitalité dans le bois, il poussera une branche, non un lit. Le lit est soumis à la corruption de la matière dont il est composé. La branche est soumise à un devenir vivant. Le principe de changement est donc différent entre la simple dégradation d’une chose matérielle et la croissance d’un être vivant. Parce que la Nature est tout à la fois un principe d’organisation qui promeut le changement propre à la nature d’une chose et un principe d’organisation qui enveloppe en tant que Tout l’existence de chaque chose, il s’ensuit que nous avons le droit de penser que la Nature est par essence vivante. Et donc que la Terre sur laquelle nous mettons les pieds est en un sens elle aussi vivante. La plante a une âme, comme l’animal ou l’homme et ta finalité qui organise de l’intérieur le devenir des êtres est présente aussi comme principe cosmique. Le sentiment en présence de la Nature d’avoir affaire à une entité vivante va de soi. Ce qui semblerait étrange, c’est que l’on puisse penser le contraire. Comme le montre très bien Hans Jonas, l’animisme est premier.
 

2) Le renversement de la modernité ou l'occultation de la Nature

La décision première qui commande ce renversement consiste avant tout à dépouiller les êtres naturels de leur statut d’entité à part entière, de leur statut de substance, pour ne plus les considérer que comme des objets. L’homme traditionnel n’instaure pas de coupure brutale entre l’homme et les choses, c’est-à-dire entre sujet/objet. Il ne se définit pas par son opposition aux choses, mais plutôt par son ouverture à elle. Autrement dit, dans la conception traditionnelle de l’être naturel, est impliquée que la chose n’est pas caractérisée par le fait de se tenir devant, (ob-jet), mais par le fait de se tenir debout par soi.

Avec Galilée et Descartes, la rupture se consomme. Qu’est-ce donc qui caractérise en propre notre savoir à l’aube de la modernité ? L’approche objective de la connaissance qui prend le parti-pris décisif de jeter un discrédit sur la subjectivité, comme instance valide du savoir, et de congédier toute approche qui ne serait pas redevable de la séparation nette du sujet et de l’objet. Qu’est-ce que la Terre, au regard de la Modernité ? Avant tout un objet tout à la fois d’explications scientifiques et d'une conquête technique, l’un ne pouvant aller sans l’autre.

L’épopée de la science moderne part de l’opposition entre subjectivité et objectivité et donne naissance à une représentation où les deux mondes deviennent hétérogènes. Plus exactement, Descartes entreprend de distinguer deux substances, la chose pensante, res cogitans, l’esprit, privilège de la conscience humaine, et la chose étendue, la res extensa, domaine de la matière. Ainsi se départage l’opposition nette entre sciences humaines et sciences de la nature. Descartes introduit en physique le paradigme du mécanisme qui part du principe selon lequel l’univers matériel doit être considéré comme une machine et rien d’autre qu’une machine. La matière est en soi dépourvue de fin, de vie et d’esprit. La nature œuvre en accord avec les lois de la physique qui sont mécaniques. Le paradigme mécaniste devint le paradigme dominant des sciences de la nature.

Les conséquences de ce changement de point de vue sont colossales et directement observables. A partir du moment où la nature est pensée comme une sorte de machine aveugle, toutes les inhibitions traditionnelles de la volonté de puissance sur la nature sont levées. Il est évident que l’image de la Terre considérée comme un être vivant, comme une sorte de mère nourricière constitue un frein puissant à l’action de l’homme sur la Nature. « On ne tue pas facilement une mère, on ne fouille pas dans ses entrailles à la recherche de l’or, on ne mutile pas son corps… Aussi longtemps que la terre fut considérée comme vivante et sensible, on pouvait considérer que poser un acte qui est susceptible de la détruire est une infraction grave à l’éthique ». A partir du moment où la Terre est dévalée au rang d’un simple objet, où elle n’est plus qu’une simple machine, il ne reste plus qu’à chercher à en connaître les lois pour les maîtriser et s’en servir. Descartes partageait l’idée de Bacon selon laquelle le but de la science est bel et bien de nous « rendre comme maître et possesseur de la nature ». La seule retenue chez Descartes est dans la modestie du « comme » et l’affirmation qu’il n’existe qu’un seul maître et possesseur de la nature qui est Dieu. Mais le Dieu de Descartes, comme celui de Newton ne devait pas résister à l’irrésistible expansion de la représentation nouvelle issue de la science moderne. Les succès immenses de la science ne faisaient que renforcer l’idée que la nature n’était qu’un objet. On pouvait se débarrasser d’une référence encombrante au sacré et ne faire confiance qu’en la physique.

Mais la nature parfois se rebelle et se retourne contre l’agressivité de l’homme lui-même: voir les touristes balayés par la rivière au son du banjo dans Délivrance, comme si la nature voulait reprendre ses droits face aux hommes-parasites.

(Voir deux extraits de Délivrance : générique [24 min 43] : les canots sur la rivière ; les hommes en canot renversés par la nature devenue tumultueuse et les expurgeant du paradis [58 min 22]).

---> lire la suite sur le fichier pdf joint

Publié dans #Philo & Cinéma

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