Philippe Roy, "Marc Aurèle"
Publié le 20 Septembre 2025
« Bientôt tu auras tout oublié ; bientôt tous t’auront oublié. »
(PMM VII,21).
Remis naguère au goût du jour et aux feux de l’actualité, notamment par Ridley Scott dans son Gladiator de 2000 (voir l’article de Zoe Boleslawski : « Marc Aurèle, l’empereur « feel good » » des Echos – février 2025) et Frédéric Lenoir (Le Rêve de Marc Aurèle, Flammarion, novembre 2024), Marc Aurèle (121-180 après J.-C.) incarne pour tous la figure de l’empereur philosophe (plutôt que l’inverse) qui puise aux sources du stoïcisme romain de quoi nourrir ses fameuses Pensées pour moi-même (abrégées en PMM) que commentent toujours les philosophes de toute obédience. Marc Aurèle, 16ème empereur et le cinquième de la dynastie antonine qui en comporte six.
Mais si Ridley Scott s’égarait quelque peu en prenant de bien trop larges libertés au regard de la réalité historique dans son Gladiator (l’empereur vieillissant n’a jamais été assassiné par son fils Commode, que nenni), le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas le cas de Philippe Roy – lequel maîtrise au sens fort du terme l’ensemble des données afférentes au monde aurélien (et il ne s’agit pas que de l’immense Imperium romanum physique face au Barbaricum).
Docteur en histoire dans le domaine des Sciences de l’Antiquité, Roy propose un biographie volumineuse croisant les textes mêmes du philosophe et les témoignages de ses contemporains (l’Histoire auguste entre autres) qui ravira les amateurs de cette période de l’humanité en pleine et redoutable mutation (voir les chapitres I. Sous le regard d’Hadrien, II. Le temps des Antonins, III. L’avènement du prince et IV. Un règne déchiré) occupant les deux tiers de l’ouvrage …mais aussi les tenants de la philosophie avec les deux derniers chapitres : V. L’empereur philosophe et VI. Marc Aurèle au fil des siècles qui se concentrent davantage sur cet angle.
Encore faudrait-il souligner que l’auteur ne se contente pas de cette segmentation binaire puisqu’il introduit tout du long de ses réflexions des éléments empruntant tantôt à l’histoire tantôt à la philosophie, ce qui contribue à rendre passionnante, de bout en bout, la lecture de ce sobre Marc Aurèle (nous parlons du titre qui clarifie d’emblée l’approche de P. Roy, à la différence de celui, plus emphatique, de de F. Lenoir). Une lecture que complètent en annexes le glossaire, la chronologie et la bibliographie fournis. On notera en sus la présence de 8 belles pages iconographiques sur papier glacé entre les pages 240 et 241.
Venu à ce texte pour y trouver de quoi étoffer sa lecture pédagogique et philosophique des Pensées pour moi-même, l’auteur de ces lignes y a rencontré une véritable mine d’or, assise sur des faits précis et des textes fort intéressants à exploiter. D’autant que l’auteur n’est jamais partie prenante ou autoritaire dans sa présentation du parcours de Marc Aurèle, n’hésitant pas à remettre en question le préjugé selon lequel le philosophe serait – forcément – le thuriféraire du stoïcisme ou à convoquer la tension entre les relectures antinomiques des sieurs Hadot (La Citadelle intérieure, 1992) et Vesperini (Droiture et mélancolie, 2016) à ce sujet (voir le Chapitre V. « L’empereur philosophe »).
En revanche, face à cette somme de données, on ne peut que regretter un travail éditorial qui n’est pas toujours à sa hauteur, tant la relecture semble avoir été omise ou bâclée : sans prétendre à une liste exhaustive, on renverra le lecteur par exemple aux pages suivantes qui comportent toutes une erreur de ponctuation, une coquille, une syntaxe déséquilibrée voire – si l’on ose dire – un barbarisme : 7, 8, 19, 21, 48, 101, 160, 166, 173, 204, 261, 284, 298. Pointons ainsi que « Au final » (p. 204) qui serait la traduction – très approximative – de l’expression latine in fine, où l’on ferait de l’adjectif « final » un substantif (un nom), demeure une tournure grammaticalement fautive. Que « le légendaire de Marc Aurèle » (p. 39) paraît assez curieux tandis que p. 129 l’expression : « Le IIe siècle était celui de la nouvelle sophistique qui évertuait l’héritage de la Grèce » s’appuie sur un verbe non pronominal (évertuer quelque chose) qui interroge…
Gageons que Roy méritait mieux que cela mais, cela étant, outre ces scories formelles, il convient tout même d’être reconnaissant envers les éditions Ellipses qui font paraître pour le vulgus pecus un ouvrage aussi précieux, et l’on aimerait, afin de rendre à l’auteur l’hommage qu’il mérite, citer ici un des passages de son opus, révélateur du style qui lui est propre, loin de toute hagiographie, où il manie et confronte si bien l’historique et le philosophique :
« Toutefois, dans les domaines qui sont donnés en exemple de son engagement philosophique, comme l’esclavage, le sort de la plèbe et le « droit » des femmes, on constate qu’il s’y est en fait illustré dans le plus simple conservatisme, guidé par son sens de l’humain, un certain sens de l’histoire et cette option philosophique proprement stoïcienne de mise en accord de soi-même avec la nature. Cette pensée ne mettait pas l’accent sur les aides qui facilitent l’existence matérielle et n’ont vocation qu’à la rendre plus confortable, ce qui relève de l’indifférent, c’est-à-dire ce qui était secondaire aux yeux des Stoïciens. L’accent était mis sur la vie de l’âme dont la valeur dépendait entièrement de l’action de chacun à partir d’une situation donnée dans le monde ; et aucune de ces situations, de la condition d’esclave à celle d’empereur, n’était une aide ou un empêchement pour être (réellement) libre. Dans l’idée stoïcienne, la place donnée à chacun était conforme à la loi universelle et tout homme pouvait accéder à la sagesse, ou non, dans sa situation. Le chemin était différent pour l’esclave et le sénateur, mais au bout du compte la liberté ou l’enfermement étaient les mêmes. Du point de vue stoïcien, être empereur ou esclave, riche ou pauvre, était un indifférent. La condition d’empereur possédait aussi ses tares que Marc Aurèle ne manquait pas de souligner, mais « là où il est possible de vivre, il est possible de bien vivre écrit-il, que ce soit à la cour pour lui, comme esclave pour un autre, ou comme proscrit pour un homme comme Épictète (PMM V, 16). Dans tous les cas, les hommes peuvent agir comme des pions ou des pantins, par vanité et recherche de reconnaissance, ou exceller dans leur propre nature, quelle qu’elle soit, empereur ou paysan. Le but n’était pas qu’un empereur soit comme un paysan, ou l’inverse, mais que chacun soit droit en lui-même selon sa nature et sa place dans une société qui n’était pas considérée comme évolutive ou arbitraire ; et que cette droiture soit toujours tendue vers le même but, même si le paysan devenait empereur ou l’inverse : « quant au reste de ta vie, passe-le en homme qui se repose sur les dieux, du fond du cœur, pour tout ce qui le concerne et qui ne se fait ni le tyran ni l’esclave de personne» (PMM IV, 31). Toutes les approches sociales de Marc Aurèle sont à comprendre à travers ce prisme. »
(Chapitre V. L’empereur philosophe, p. 194).
A chacun désormais, face à cette Raison universelle « qui est un torrent qui emporte tout » (PMM, IX, 29), de s’emparer du trésor des maximes auréliennes, conceptualisées et éclairées ici par un Roy qui se prononce magistralement sur un empereur, afin d’en faire son miel analytique.
frederic grolleau
Philippe Roy, Marc Aurèle, Ellipses, coll. Biographies et mythes historiques, avril 2025, 443 p. – 26,00 €.
/image%2F1077344%2F20250920%2Fob_2befcc_aurle.png)