"L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma" (dir. Élise Domenach)

Publié le 21 Mars 2022

"L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma" (dir. Élise Domenach)

 

Une certaine idée du monde

Les édi­tions de l’École nor­male supé­rieure (ENS) consacrent, sous la direc­tion d’Élise Dome­nach, un ouvrage col­lec­tif majeur et qui fera réfé­rence, à Stan­ley Cavell (1926–2018) qui a rayonné pen­dant plus de trente ans à Har­vard, où il a été le pre­mier, influencé par la réflexion sur l’image d’André Bazin, à ensei­gner dans un sémi­naire d’esthétique le cinéma dans le cadre aca­dé­mique et à faire du 7ème Art une matière uni­ver­si­taire à part entière. Soit un appel à se foca­li­ser pour la repen­ser, dit-il, sur « notre idée du monde, des arts et des croyances ».

Si le grand public ne connaît pas bien encore cette « grande voix de la phi­lo­so­phie amé­ri­caine du ving­tième siècle », nul doute pour­tant que Cavell a mar­qué les esprits à par­tir des années soixante en pro­po­sant une réflexion basée notam­ment sur les théo­ries du lan­gage ( déve­lop­pées entre autres par John Aus­tin et Lud­wig Witt­gen­stein) et sur la notion de scep­ti­cisme car­té­sien.
Son ren­voi au « lan­gage ordi­naire », foin de tout struc­tu­ra­lisme et de toute lin­guis­tique clas­sique, a ainsi per­mis à Cavell, outre de croi­ser phi­lo­so­phie et lit­té­ra­ture – voir sur ce point ses ana­lyses éclai­rantes sur la « crise de la pen­sée » dont témoi­gne­raient de manière para­dig­ma­tique Sha­kes­peare, Ibsen ou Beckett–, de pro­duire une ving­taine d’ouvrages deve­nus désor­mais la pierre angu­laire de son œuvre ouverte à une grande diver­sité de thèmes et qui conti­nuent d’exercer auprès de toute une géné­ra­tion de cher­cheurs et autres doc­to­rants (mais aussi un cer­tain nombre de réa­li­sa­teurs — cf. le témoi­gnage de Luc Dar­denne et Claire Simon et en par­ti­cu­lier le chp 6 : « Stan­ley Cavell et Arnaud Des­ple­chin) un suc­cès qui ne se dément pas.

C’est que le cinéma, s’adressant à un public aussi large qu’hétérogène, appar­tient en propre à « la vie ordi­naire » et signale la spé­ci­fi­cité d’une expé­rience éducative/éducatrice com­mune de la vision des films mais vécue par chaque spec­ta­teur sous le prisme de la sub­jec­ti­vité et par­tant des « émo­tions res­sen­ties » sur les­quelles Cavell insiste sou­vent – mais cela, cette « voie de la pré­sen­ti­fi­ca­tion du monde » comme le dit Élise Dome­nach dans son intro­duc­tion, en rap­port étroit et main­tenu avec l’Autre.
Ciné­phile convaincu et convain­cant, l’auteur de La pro­jec­tion du Monde (1971), long­temps avant la vague de la phi­lo­so­phie popu­laire qui a aujourd’hui de beaux jours devant elle et ini­tiée en France par L’image-temps et L’image-mouvement de Deleuze, s’est plu très tôt à com­men­ter phi­lo­so­phi­que­ment les films ou extraits de films qu’il pro­je­tait dans ses cours, ouvrant ainsi la voie à une nou­velle façon d’articuler le concept et le médium.

Certains, certes, ont pu lui repro­cher une approche her­mé­neu­tique par trop écla­tée du 7ème art et qui pri­vi­lé­gie à outrance un cinéma « clas­sique », fils de son temps : un cinéma d’auteurs fort éloi­gné des avant-gardes, du style under­ground ou de la domi­nante mon­dia­li­sée des block­bus­ters (pour­tant pris en consi­dé­ra­tion de nos jours par les tenants de cette philo pop’ – on peut se repor­ter sous cet angle à nos deux ouvrages Phi­lo­so­films et De l’écran à l’écrit. Ensei­gner la phi­lo­so­phie à tra­vers le cinéma) et fait la part belle à des réa­li­sa­teurs tels que Cha­plin, Kea­ton, Capra, Hit­ch­cock, Hawks, Sturges, Cukor, Malick et consorts.

Reste que la relec­ture cavé­lienne des comé­dies musi­cales ou des « comé­dies de rema­riage » per­met sans faille de prendre la mesure d’une phi­lo­so­phie amé­ri­caine qui se dis­tingue aisé­ment de celle, plus ana­ly­tique et aus­tère, euro­péenne. Élise Dome­nach, en pro­po­sant ici, dans ce sym­po­sium dédié au maître et à l’ami – éta­bli Doc­teur hono­ris causa en 2010 par l’ENS de Lyon – , per­met enfin au grand public d’avoir accès aux nom­breuses jour­nées d’études et aux col­loques récur­rents qui attestent de la richesse de l’oeuvre du pen­seur de Har­vard dont tous les écrits sont désor­mais tra­duits et dis­po­nibles en français.

Un ouvrage de réfé­rence à lire en pré­ci­sant que cer­tains articles, sou­vent tech­niques, portent plus sur la (riche et pro­téi­forme) posi­tion intel­lec­tuelle de Cavell que sur des ana­lyses de films à pro­pre­ment par­ler et en se rap­pe­lant bien, comme indi­qué au chp 2 : « qu’ il n’y a pas de phi­lo­so­phie du cinéma chez Cavell, mais bien une pen­sée totale qui se déploie dans le cinéma, avec les films, en s’outillant dans la phi­lo­so­phie du lan­gage ordi­naire où la voix phi­lo­so­phique de Cavell a très tôt trouvé son ancrage et ses méthodes ».

fre­de­ric grolleau

L’écran de nos pen­sées. Stan­ley Cavell, la phi­lo­so­phie et le cinéma, dir. Élise Dome­nach, ENS édi­tions, 296 p. — 24,00 €.

Table des matières :

Intro­duc­tion (Élise Domenach)

Par­tie I. Pro­jec­tions du monde : com­ment le sens vient aux films

Cha­pitre 1. Recon­nais­sance, tra­hi­son et domaine pho­to­gra­phique de l’expression chez Stan­ley Cavell (Richard Moran)

Cha­pitre 2. La « vérité du scep­ti­cisme » au cinéma : cri­tères, induc­tion, pro­jec­tion, édu­ca­tion (Élise Domenach)

Cha­pitre 3. Les films comme « mys­tères laïcs ». Sur quelques usages cri­tiques contem­po­rains de La Pro­jec­tion du monde (Jean-Michel Frodon)

Cha­pitre 4. Les voix off fémi­nines et le silence de Terry. Entre­tien avec Stan­ley Cavell (Stan­ley Cavell et Élise Domenach)

Par­tie II. À la recherche du bon­heur et La Pro­tes­ta­tion des larmes en conversation

Cha­pitre 5. Sha­kes­peare, Hol­ly­wood et la phi­lo­so­phie amé­ri­caine. Entre­tien avec Stan­ley Cavell (Stan­ley Cavell et Élise Domenach)

Cha­pitre 6. Stan­ley Cavell et Arnaud Des­ple­chin. Élé­ments d’une conver­sa­tion (Stan­ley Cavell, San­dra Lau­gier et Arnaud Deplechin)

Cha­pitre 7. Cinéma et pen­sée sen­sible (Mar­tine de Gaudemar)

Cha­pitre 8. « Femmes incon­nues » au plan­ning fami­lial. Notes sur Les Bureaux de Dieu (2008) (Claire Simon)

Cha­pitre 9. La réa­lité mélo­dra­ma­tique du cinéma et de la lit­té­ra­ture : Cavell et Dia­mond, Coet­zee et Hugues (Ste­phen Mulhall)

Cha­pitre 10. La voix et l’expression : le mélo­drame de la femme incon­nue (San­dra Laugier)

Cha­pitre 11. Le lan­gage sauvé par la musique (Stan­ley Cavell)

Par­tie III. Cri­tique, auto­bio­gra­phie et édu­ca­tion morale avec le cinéma

Cha­pitre 12. Ordi­naire, cinéma et cadu­cité. À pro­pos de « Qu’advient-il des choses à l’écran ? » (Hugo Clément)

Cha­pitre 13. Notes sur Stan­ley Cavell et la cri­tique phi­lo­so­phique du cinéma (Andrew Klevan)

Cha­pitre 14. Entre espoir et mélan­co­lie. La pro­messe démo­cra­tique du cinéma (Paola Marrati)

Cha­pitre 15. La ren­contre d’autrui chez Levi­nas et chez Gavell. Le silence de l’écoute et de l’asymétrie muette (Luc Dardenne)

Cha­pitre 16. « Excerpts from memory ». Auto­bio­gra­phie, cinéma et prose phi­lo­so­phique de la double exis­tence chez Stan­ley Cavell (William Rothman)

Conclu­sion.

Dis­cours de récep­tion du Doc­to­rat Hono­ris Causa de l’École Nor­male Supé­rieure de Lyon, le 7 mai 2020 (Stan­ley Cavell)

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