S. Freud, "Totem et tabou" (1913) : le meurtre du père par ses fils primitifs

Publié le 12 Mai 2021

S. Freud, "Totem et tabou" (1913) : le meurtre du père par ses fils primitifs

« … il suffit simplement d’admettre que la troupe de frères qui s’ameutèrent était dominée par les mêmes sentiments  contradictoires à l’égard du père que ceux que nous pouvons mettre en évidence, comme contenu de l’ambivalence du complexe paternel, chez chacun de nos enfants et de nos névrosés. Ils haïssaient le père qui faisait si puissamment obstacle à leur besoin de puissance et à leurs revendications sexuelles, mais ils l’aimaient et l’admiraient  aussi. Après qu’ils l’eurent éliminé, qu’ils eurent satisfait leur haine et mené à  bien leur souhait d’identification avec lui, les motions tendres, qui avaient alors été terrassées, ne pouvaient manquer de se faire valoir. 
Cela se produisit sous la forme du repentir, il apparut une conscience de culpabilité, coïncidant avec le repentir éprouvé en commun. Le mort devenait maintenant plus fort que ne l’avait été le vivant ; 
toutes choses telles que nous les voyons encore dans le destin d’êtres humains… Ils créaient à partir de la conscience de culpabilité du fils les deux tabous fondamentaux du totémisme, qui pour cette raison même ne pouvait que concorder avec les deux souhaits refoulés du complexe d’Œdipe. »

S. Freud, Totem et tabou (3° partie : « Le retour infantile du totémisme », traduction J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, avec la collaboration de F. Baillet, Sigmund Freud, Œuvres complètes, XI, Paris PUF, 1998, page 362).

 

Le mythe du meurtre du père et la horde primitive
 
1. Le mythe du meurtre du père : une hypothèse fondatrice

Dans Totem et Tabou, Freud propose une explication de l’origine de la culture et des interdits fondamentaux en s’appuyant sur un mythe fondateur : celui du meurtre du père dans la horde primitive.

👉 L’idée principale : La structure sociale humaine découle d’un événement primordial où les fils d’une horde primitive se seraient révoltés contre le père tout-puissant, l’auraient tué et mangé, donnant naissance aux premiers interdits et aux premières institutions sociales.

Ce mythe repose sur plusieurs éléments clés :

  • Un père tyrannique et dominateur, qui détient tout le pouvoir et monopolise les femmes du groupe.
  • Des fils frustrés et exclus, animés par un mélange d’admiration et de haine envers ce père.
  • Un meurtre collectif, où les fils s’allient pour renverser cette autorité.
  • Une culpabilité postérieure, qui conduit à l’instauration des premiers tabous et rituels pour réprimer la violence et maintenir l’ordre social.

Ce récit, bien que fictif, permet à Freud d’illustrer des mécanismes psychiques fondamentaux qui, selon lui, sont à l’origine des premières sociétés humaines.

 

2. La horde primitive : un modèle théorique de Freud

Freud reprend ici une hypothèse anthropologique influencée par les travaux de Darwin et Robertson Smith.

🔹 La horde primitive selon Darwin

  • L’humanité aurait d’abord été organisée en petites hordes dominées par un mâle alpha, seul autorisé à se reproduire.
  • Cette organisation crée des tensions : les fils, frustrés par l’interdiction de l’accès aux femmes, finissent par se révolter.

🔹 L’apport de Robertson Smith

  • Smith a étudié les rituels sacrificiels et le totémisme chez les peuples sémites et aborigènes.
  • Il met en évidence l’idée d’un sacrifice collectif fondateur suivi de rituels pour commémorer l’événement.

👉 Freud fusionne ces éléments en une hypothèse psychanalytique : le meurtre du père serait l’acte fondateur qui permet l’émergence des premières règles sociales et du sentiment de culpabilité collectif.

 

3. Conséquences du meurtre du père : naissance des interdits et de la culture

Après le meurtre, les fils doivent faire face aux conséquences de leur acte :

  1. Le sentiment de culpabilité : ils ont éliminé leur oppresseur, mais aussi celui qu’ils admiraient.
  2. L’interdiction de remplacer le père : aucun des fils ne peut prendre sa place sous peine de déclencher de nouveaux conflits.
  3. L’instauration des premiers interdits sociaux :
  • Tabou de l’inceste : interdiction de prendre les femmes du père, ce qui aurait mené à des règles de mariage exogames.
  • Tabou du meurtre : interdiction de tuer un membre du groupe, mettant fin à la violence interne.
  • Naissance du totémisme : le père est symboliquement remplacé par un totem, objet sacré garant de l’unité du groupe.

Ce processus marque le passage de la nature à la culture : l’instinct est remplacé par la loi, et la violence par des règles symboliques.

 

4. Totémisme et rituels : la mémoire du meurtre originel

Freud voit dans le totémisme un écho lointain de ce meurtre primitif.

🔹 Le totem : substitut du père

  • Chaque clan primitif adopte un totem (souvent un animal sacré) qu’il ne peut ni tuer ni consommer.
  • Pour Freud, le totem représente le père mort, et le respect qu’on lui doit est une forme de compensation pour le meurtre originel.

🔹 Les rituels sacrificiels

  • Dans de nombreuses sociétés anciennes, des rituels consistent à tuer un animal totémique lors d’une fête collective.
  • Freud y voit une répétition symbolique du meurtre du père, transformée en rituel socialement acceptable.

👉 Ces pratiques permettent de canaliser la violence et d’entretenir le lien social à travers un récit commun.

 

5. Influence sur la religion et les structures sociales

Freud va plus loin en affirmant que les grandes religions monothéistes sont issues de ce processus primitif.

🔹 Le père divinisé

  • Après le meurtre, le père devient une figure sacrée, respectée et adorée à distance.
  • C’est le début de la notion de Dieu comme figure paternelle absolue, garant de la morale et des lois.

🔹 Parallèle avec le christianisme

  • Freud fait un lien entre son hypothèse et la figure du Christ, vu comme un fils sacrifié qui expie la faute collective.
  • La communion chrétienne (pain et vin) rappelle le rite du repas totémique où l’on consommait symboliquement le père.

👉 La religion serait donc une tentative de réconciliation avec la faute originelle, transformant le meurtre en un récit moral et structurant.

 

6. Critiques et limites de cette hypothèse

L’hypothèse du meurtre du père a été vivement critiquée par les anthropologues et philosophes :

❌ Manque de preuves empiriques

  • Les sociétés primitives étudiées ne confirment pas l’existence d’une horde dominée par un seul mâle.
  • La diversité des structures sociales rend difficile une généralisation du modèle freudien.

❌ Influence excessive du complexe d’Œdipe

  • Freud projette ses théories psychanalytiques (Œdipe, pulsions) sur des structures collectives.
  • Or, les sociétés humaines ne fonctionnent pas uniquement sur des bases familiales.

❌ Approche trop centrée sur la culpabilité et la violence

  • D’autres théories anthropologiques insistent sur la coopération et l’échange plutôt que sur le conflit.

👉 Malgré ses limites, cette théorie reste une contribution majeure pour comprendre les origines de la culture et des normes sociales.

 

Conclusion

Le mythe du meurtre du père dans la horde primitive est une tentative de Freud pour expliquer l’origine des interdits fondamentaux et des premières institutions sociales. Il illustre comment un acte de violence peut donner naissance à un ordre symbolique structurant la culture.

Même si cette hypothèse est contestée, elle soulève des questions fondamentales sur la place de l’autorité, de la culpabilité et des rituels dans la formation des sociétés humaines

 

 

 

source :
https://www.partielo.fr/revision/note/le-mythe-du-meurtre-du-pere-et-la-horde-primitive/79026

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