Le mythe biblique de la division des langues nous rappelle que la pluralité des cultures a d’abord été perçue comme un châtiment. Ce qu’on appelle la babelisation des langues a pour but en effet de rendre l’entente entre les peuples impossibles. De fait, dès lors que la culture de l’autre m’échappe parce que je ne comprends pas la langue qu’il parle, les préjugés contre lui se renforcent. Qu’une distance géographique m’éloigne grandement de lui et je le traite volontiers de barbare. Ce fut le cas des cannibales d’Amérique du Sud dont Montaigne a montré dans ses Essais combien les Européens se méprenaient sur leur culture, faute de la connaître. En outre les différences culturelles sont d’autant plus perçues comme un obstacle à l’unité du genre humain qu’elles ne sont pas toujours considérées comme pacifiques. Alors que les premiers nationalismes allemands, ceux de Herder ou de Fichte, sont pacifistes, ils deviennent agressifs au cours du XIXe siècle et s’appuient sur la conquête coloniale et l’évolutionnisme darwinien pour se justifier. Dans Le Déclin de l’Occident, écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale, le civilisationiste Spengler voit en l’homme un animal de proie et soutient qu’une culture ne peut survivre que par l’expansion. La différence culturelle est donc pour lui d’essence belliqueuse. Aujourd’hui du fait des migrations et du mélange des cultures au sein d’une même nation, la crainte d’une disparition de l’identité culturelle propre au pays d’accueil suscite un nouveau discours politique hostile au « communautarisme » défendu, par exemple, par le philosophe québécois Charles Taylor. Ce dernier, dans Multiculturalisme, observe que le libéralisme fait, au nom des droits de l’homme, la promotion d’une politique d’assimilation « hostile à la différence ». Il y voit un risque d’appauvrissement pour le genre humain et en appelle à une « discrimination positive ».
Est-ce à dire qu’il faille fixer les différences culturelles et faire de l’humanité un manteau d’Arlequin ? Une harmonisation des cultures n’est-elle pas davantage souhaitable ?