Garth Risk Hallberg, Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord

Publié le 25 Mai 2017

Garth Risk Hallberg, Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord
Melting pot hypercontemporain

Bel objet que ce Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, à che­val entre le livre d’art (pour ses nom­breuses pho­to­gra­phies) et le roman ( pour sa chro­nique tous azi­muts de deux familles voi­sines, les Hun­gate et les Har­ri­son, en proie dans une ban­lieue de Long Island aux figures obli­gées (et épin­glées dans les illus­tra­tions par une for­mule  de taxi­no­miste) que sont l’amour, le désir, la jalou­sie, la mort, le deuil…)

 Entre dic­tion­naire tou­ris­tique et ency­clo­pé­die ento­mo­lo­giste (un index alpha­bé­tique pro­pose de mul­tiples entrées — d’Adolescence à Vul­né­ra­bi­lité — cha­cune met­tant en scène une ana­lyse roma­nesque et socio­lo­gique à gauche, et en regard une photo à droite),  ce guide eth­no­lo­gique du bio­tope d’une Amé­rique basique nour­rie aux anti­dé­pres­seurs, aux bar­be­cues et aux frus­tra­tions ordi­naires (voir le titre com­plet de l’opus : « Guide pra­tique por­tant prin­ci­pa­le­ment sur les familles Hun­gate et Har­ri­son, pré­sen­tant leur mode de vie, leur habi­tat, leur dis­per­sion, etc., com­por­tant une des­crip­tion exhaus­tive du plu­mage des spé­ci­mens adultes et jeunes, au sein d’une étude taxi­no­mique de nom­breux aspects de la vie fami­liale »),  sur­prend par le trai­te­ment ico­no­gra­phique, très tra­vaillé,  de l’ensemble : pour rendre compte de chaque anec­dote qui tient lieu de fil conduc­teur, on nous fait croire maté­riel­le­ment que l’on est face à un jour­nal usé, un vieil album de famille aux chro­mos jau­nies etc : comme s’il fal­lait dans ce roman décons­truit com­pen­ser ou dépas­ser par la forme (sys­té­mique) la super­fi­cia­lité du (sans) fond.

S’ajoute à ce puzzle-cocktail dia­ble­ment effi­cace la variété des tons et des approches des pro­ta­go­nistes (homme, femme, enfant, ami, ennemi etc.) qui s’expriment  sur cha­cune de ces pages, l’ensemble for­mant à la longue, avec de sur­croît en sus de l’ordre (pseudo) logique de départ  des ren­vois aléa­toires, inter­sti­ciels et croi­sés  à d’autres entrées, une sorte de mélasse roma­nesque mais dou­ce­ment siru­peuse et envoû­tante.  Un effet de liste qui s’adresse au style direct au lec­teur et tor­pille au fur et à mesure les infor­ma­tions fac­tuelles déli­vrées, le texte sem­blant s’auto-annuler sous le poids des détails qui affluent de toutes parts mais pour se diri­ger vers un centre absent .
Huit ans avant le best-seller annoncé City on fire, Garth Risk Hall­berg, en revi­si­tant à sa sauce icono-pop les Mytho­lo­gies de Barthes et en par­ve­nant à rende excep­tion­nel le trop banal de l’existence osait là, par cet abé­cé­daire cha­grin, un objet livresque anthro­po­lo­gique déjanté qui fait mouche.

fre­de­ric grolleau

Garth Risk Hall­berg, Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, tra­duit de l’anglais (États-Unis) par Eli­sa­beth Peel­laert, Plon/Feux croi­sés, 144 p. — 16 € 90.

Publié dans #ROMANS

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