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Nouvelles perso, poèmes & projets divers

Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /2006 15:37

Paru dans Le crochet de la Cédille/ L'Harmattan, 2005.

ET LA PURGE ETAIT BLANCHE


“Grise, cher ami, est toute théorie
Et vert l’arbre d’or de la vie.”
Goethe, Faust, Méphistophélès (vers 2037-39).



La pluie balayait en rafales le boulevard. L’ange tomba sur l’asphalte avec le bruit d’un linge détrempé au contact d’une surface rugueuse. Une artère de la Ville-lumière était devenue le linceul d’un de mes congénères. Personne pour assister à ce triste spectacle : un corps gisait là, étalant des segments désarticulés. Il avait une “gueule d’ange”. Normal, c’en était un...
Encore un échec, un “ange-pour-rien”. Nous appelons ainsi ces êtres tourmentés qui n’ont pas su s’adapter à leur nouvelle situation angélique et s’écrabouillent sur Terre de désespoir. Comme une gigantesque bouillie, un agrégat d’étoiles errantes consumées dans l’ardeur de leurs trajectoires. Difficile déjà d’être un homme, mais le parcours qui mène aux ailes de noblesse est bien fastidieux. Vous devez faire vos preuves comme ange-gardien du Troisième Ordre, renoncer au Mal. C’est le passage obligé pour s’élever au deuxième Ordre : celui des Seigneuries. Direction vers la lumière divine, et hop ! au boulot pour ordonner le monde. Il ne reste plus qu’à attendre avant de plonger dans le Premier Ordre.
Mais depuis peu, le nombre des “anges-pour-rien” augmente de manière inquiétante…

Drapé dans l’humidité, j’honorai la mémoire de la Seigneurie 103452 (les membres du Premier Ordre jouissent d’un nom, les autres de numéros). C’était révoltant : pourquoi choisir la chute alors que l’illumination divine est si proche ? Depuis des mois j’allais rechercher ces anges éphémères qui s’écrasaient sur ces lumières des cités terrestres dont ils ne pouvaient même plus percevoir la couleur...
Mon travail consiste à consigner les trépas des anges de tous acabits dans des registres que personne ne lit jamais - jusqu’à cette recrudescence de décès. Je suis le négatif de Saint-Pierre en quelque sorte. Sauf que c’est quand même plus agréable de s’occuper des morts en attente d’angélisation, que de s’occuper d’anges néantisés. Je suis surnommé “le moissonneur d’anges” ou “le récolteur de bouillie”.
J’avais bien connu 103452, sorti comme moi de l’école des Enquêteurs de l’Interciel Limitrophe (E.I.L). Il s’occupait de la protection des Séraphins du Premier Ordre. Mais pourquoi donc était-il allé s’aplatir sur un trottoir? Ca ne collait pas. Pas logique. Conclure comme d’habitude à un suicide semblait compromis.
Le Traître était-il de retour ?
Un vent frais soufflait sur le boulevard. 103452 et moi étions aussi invisibles que l’Interciel est gris. Lorsqu’on devient un ange, cette grisaille permanente est lourde à supporter. Notre cercle chromatique ressemble à un lavis d’encre de chine. Nous n’oublions pas tout avec la mort terrestre. L’agressivité du rouge nous hante d’abord, puis la vision d’un vert insolent, ensuite nous rêvons du réconfort bleu des yeux jadis aimés… Après, le blanc calfeutré devient intolérable. Seule l’accession au Premier Ordre permet de retrouver la vision des choses colorées. Encore quelques échelons à gravir, et moi aussi je baignerais dans la lumière divine. Je deviendrais Prisme divin.

Pour l’heure, je devais rédiger le rapport destiné au patron, 425. M’approchant de 103452, je constatai les dégâts : on aurait cru un corps passé à travers une succession de portes vitrées, acharnées à lui rappeler leur force de résistance. Voltigeant de-ci de-là, quelques plumes me firent relever la tête. J’aperçus une lueur : la lampe du réverbère faisait briller une pièce métallique, accrochée à une antenne parabolique. Je me propulsai à sa hauteur et ramenai les ailes de 103452. Son harnais de vol.
En effet, aucun ange ne “vole” naturellement comme le croient les hommes, trompés par les descriptions des époques passées : nos ailes sont artificielles ; les anges se déplacent en utilisant ce subterfuge lorsqu’ils se rendent sur Terre.

Les plumes s’étaient prises dans le réseau des fils électriques. Le harnais ne s’était pas trop abîmé malgré la chute. En l’auscultant, je compris que la surface sustentatrice gauche ne s’était pas déployée : les rémiges semblaient flexibles au toucher, comme si elles avaient été coupées. Vertige. La Seigneurie ne s’était pas écrasée sur terre, rendue folle par l’attente de cette lumière colorée interdite. 103452 n’était pas un ange-pour-rien, il avait été assassiné.
Je pris mon envol vers l’usine de fabrication des harnais. Les membres de l’atelier confirmèrent mes impressions. S’élancer avec ce harnais, c’était la vrille piquée garantie ! Tout avait été accompli pour que 103452 ne puisse respecter les paliers de décompression atmosphérique exigés. Brûler les étapes du trajet l’avait métamorphosé en bouillasse à l’arrivée.

Je décidai de rejoindre 425 afin de mettre la brigade des EIL en alerte. Je lui annonçai, sûr de mon effet :
-“J’ai un crime. La dernière bouillie était une Seigneurie, n° 103452. Tout sauf un dépressif. L’atelier a confirmé un acte criminel !
- Un meurtre, rien que ça ! Vous délirez, ma parole ! aboya-t-il.
- L’atelier est formel, répliquai-je. Le matériel de 103452 a été saboté. Si les anges se mettent à s’exécuter entre eux, c’est tout le système solaire qui s’effondre ! Je voudrais… « 
Il me congédia d’un hochement de la tête.

Sa réaction m’étonnait. Le meurtrier était pire ici qu’un ennemi extérieur à nos murs, facilement repérable: il était l’un de nous. Bien des travers obscurs restaient à explorer ici-haut... Je décidai de me rendre à la B.D.A.
La Banque des Données Angéliques ressemble à un véritable labyrinthe, mélange de savoir et de mystère. Je remplis le formulaire d’un archiviste.
- Une Seigneurie ! me lança-t-il. Depuis quand les Seigneuries s’écrasent-elles aussi ?
- Pour celle-là, c’est tout récent, mais j’en connais d’autres qui feraient bien de s’écraser un peu, vu qu’on ne leur demande pas leur avis”.

Frustré, le scribe tapa un code sur un clavier puis me tendit une disquette.
Enfance tranquille, des études de théologie à l’université de Bologne de 1338 à 1347, une vie prometteuse et, là, ça s’arrêtait. Une dispute avec un étudiant ivre, un coup de couteau fatal. La suite concernait l’histoire angélique de 103452. Ange-gardien efficace, il avait sauvé Gutenberg de la noyade en 1458, deux ans avant l’impression de la Bible et s’était retrouvé au service des Séraphins. Puis, à nouveau, une trajectoire brisée : si trépasser en tant qu’homme s’apparentait à une formalité de passage, se faire aplatir en tant qu’être céleste était rédhibitoire.
J’enregistrai machinalement le rattachement de 103452 au service du Séraphin Enguerran, son tuteur avant l’accès au Premier Ordre. Mais qui aurait eu intérêt à sa néantisation ? L’initiation administrée par Enguerran avait de quoi faire des envieux. Il était un des Elus qui baignent dans l’aura colorée de Dieu. Peut-être était-ce lui qu’on cherchait à atteindre à travers 103452...
Je fus tiré de ma réflexion par mon contacteur. La fréquence provenait de 425 : « vous êtes convoqué sur Terre. Plage des Quatre-vingt milles. Une brigade des E.I..L est sur place. »

Le décès était difficile à évaluer à cause du séjour dans l’eau de mer. 425 avait appris la veille la disparition du Séraphin Michaël. Je comprenais mieux son attitude lors de notre entretien. L’absence de Michaël pouvait être signe de culpabilité : mêlés d’algues et de coquillages, les restes spongieux du Séraphin l’innocentaient désormais. Il avait les yeux crevés, une entaille dans chaque globe.
Le patron m’autorisa à reprendre l’enquête.

Le fichier de la B.D.A m’apprit que le Séraphin Michaël était Alcuin d’York, un théologien appelé par Charlemagne pour organiser l’école du palais d’Aix-la-Chapelle en 790. Alcuin s’était battu pour imposer la théologie augustinienne comme seule référence, et faire disparaître la philosophie. A sa mort terrestre, le mouvement théologique “dur” du Troisième Ordre l’avait accueilli. En terminant ses gardiennages par Léonard de Vinci, il avait hérité de son goût des sciences. Il était passé de Seigneurie à Séraphin sans connaître le statut de Chérubin. La célérité de son éducation sentait le piston sérieux ! Je cherchai le nom du Séraphin responsable de cet avancement. Enguerran, encore !

Un nouveau séjour à la BDA m’apprit que le Séraphin Enguerran n’était autre que l’ex-Apôtre Mathias ! Un canonisé ! L’information n’avait pas de quoi me surprendre. Sa fonction impliquait un passé plus que « glorieux ». Mathias n’était pas un Apôtre comme les autres. N’avait-il pas été choisi pour occuper une place difficile, marquée du sceau de la Traîtrise : celle de Judas ? Un mémento m’indiqua une requête singulière. Enguerran avait désiré faire un gardiennage avant le plongeon dans la nature divine. Les êtres du Premier Ordre ne revenaient jamais sur Terre ; pourtant, il y avait eu un amendement : Enguerran était allé protéger un peintre, Federico di Marcassini. Il me fallait plus de renseignements.

- « Votre protégé n’est pas un ange, commenta l’archiviste. Vous savez ce que ça veut dire... Son âme est en Enfer! ». Quelle monstruosité avait-il pu commettre ? L’employé consulta le fichier parallèle des damnés ayant vendu leur âme : Di Marcassini était un apprenti prometteur du Titien. Si exceptionnel qu’on voyait en lui le remplaçant du célèbre coloriste. Il avait quitté Venise et suivi incognito l’enseignement de Vinci au château de Cloux. On l’avait retrouvé poignardé peu après, les globes oculaires vides.
Venise, Florence ; Vinci, di Marcassini morts la même année, en 1519... Michaël et Enguerran avaient dû se rencontrer à travers leurs protégés. Quel lien unissait donc ces deux êtres ?
Le signal de mon contacteur retentit à nouveau : j’appris les résultats de l’autopsie.

J’étais abasourdi. Un ordre commençait de s’imposer, logique passionnelle et meurtrière oubliée depuis mon angélisation. L’affaire était d’autant plus dramatique qu’il s’agissait d’un Séraphin, un être quasi divin. La plongée dans la couleur pouvait-elle rendre aux êtres suprasensibles les passions dont souffrent les hommes ? Notre formation n’avait pourtant pour but que de nous restituer la diffraction colorée. La couleur était notre Souverain Bien, ce qui se surajoutait à la vertu chèrement acquise. La nature divine ne différait pas de cette saisie simultanée de toutes les variations du prisme... Englobait-elle en son sein, comme le rehaussement de sa grandeur, la présence du Mal?

Accédant au Deuxième Ordre, j’y interpellai une Seigneurie en formation, lui demandant de remettre un document à Enguerran. C’était ma dernière chance. Je pris ma respiration en voyant mon émissaire revenir vers moi…
Puis je pénétrai dans l’Ordre Premier. Déception. Nulle luminosité merveilleuse. Cela respirait l’harmonie, mais aucune trace d’embrasement particulier. Soudain, un être céleste apparut.
- « Vous n’êtes pas accompagné ? me lança-il.
- Certaines affaires ne cherchent pas la publicité, répondis-je. Les anges ont peur car ils craignent le Démon. Leur crainte les empêche de découvrir la manière dont le vrai se dit. Je viens donner la parole à la vérité.
- Aucun savoir n’est demeuré longtemps secret. Ce n’est pas la découverte qui est malaisée, c’est le poids qu’elle fait peser sur celui qui en est le détenteur. Il est difficile de savoir, quand l’être ne sait pas quoi faire de ce savoir. Vous aimez plus encore la vérité que la sécurité, 6667 ; c’est une qualité rare... mais dangereuse ».
Son ton était presque menaçant par sa confidentialité. Pourtant, je n’avais pas peur. Le néant était moins angoissant qu’une éternité passée dans le grisâtre du gardiennage.

- « Que voulez-vous vraiment ? me demanda-t-il. Pourquoi m’avez-vous écrit que les yeux de l’homme ne rendaient pas la couleur ?
- Je suis venu vous dire que l’autopsie de Michaël a été formelle : la greffe n’a pas pris. Mais à quoi les yeux de di Marcassini devaient-ils vous servir, vous qui participiez déjà à la lumière divine ?
- Vous voulez la vérité ? siffla-t-il. Vous l’aurez, mais en gris ! Car notre Clarté est aussi blanchâtre que les lèvres d’une mourante. Le Premier Ordre n’est pas plus coloré que les autres. Cette fumisterie a la couleur des volutes de fumée qui s’échappent de la cheminée pontificale ! Les êtres célestes ne pourront jamais revoir la couleur qui rend la vie terrestre si belle. Notre beauté est froide, notre coeur est sec sans le jaune des fleurs, sans le vert du printemps et sans le rouge du sang La sagesse ne s’embarrasse pas de la poésie des couleurs, l’illumination divine n’a que faire de la coloration de nos sentiments. Nous vivons dans un purgatoire permanent qui ne mène à aucun paradis, autant dire un enfer déguisé. Tout n’est que supercherie.. L’angélisation n’est qu’une étape vers le néant ».

L’anathème me suffoqua. Mon corps réclamait des molécules de pigments : de l’ocre, du sienne, du pourpre, afin que je me remplisse de cette minéralisation visuelle.
- « Le Démon n’y est pour rien, poursuivit-il. Devenu séraphin, j’ai su que le “retour” des teintes multiples, assimilées au Verbe dans le Premier Ordre, a été inventé de toutes pièces. Ce stratagème doit motiver les anges dans l’élévation de leur âme, leur sagesse devant suppléer au désir de la couleur. C’est pourquoi j’ai décidé de surveiller le meilleur élève du Titien. Quelle rage de le voir s’extasier de coloris que je ne pouvais percevoir ! Toutes ces gammes chromatiques m’étaient interdites. Son rêve était de parvenir à rendre visible la beauté des anges. S’il s’était douté à quel point notre Lumière est laide par rapport à celle de ses pinceaux ! Lorsqu’il côtoya Vinci, j’ai rencontré Michaël. L’idée de greffes d’organes germa ensuite dans notre cerveau.
Une nuit, je promis à di Marcassini qu’un ange se manifesterait à lui s’il acceptait de me léguer ses yeux à sa mort. Il signa le « contrat « au matin. Nous nous propulsâmes alors vers l’Interciel. Rien ne se passa comme prévu. Ce n’était pas la preuve de mon existence qui le troublait, mais que je lui apparaisse grisâtre. Il espérait enrichir sa palette d’une vision colorée qui deviendrait geste sur la toile, et se trouvait face aux teintes les plus pauvres. Revenu dans sa chambre, il déchira le pacte. Je me jetai sur un couteau posé sur la table…, récupérai ce qui me revenait de droit.
Muni de mon tribut, je regagnai l’Interciel. Ses yeux ne pouvaient pas s’altérer dans notre monde, hors de corruption. J’inscrivis son décès à La B.D.A, notant qu’il avait vendu ses pupilles à Lucifer contre son talent pictural. Restait à attendre que Michaël devienne Séraphin et tente l’opération.
- Mais si la greffe avait réussi, qu’auriez-vous eu à contempler ? Le Premier Ordre n’est pas un monde de couleur. Alors?
- J’avais emporté avec moi un tableau peint par di Marcassini. J’espérais que cette beauté se manifesterait à moi. Mais Michaël m’a trahi : un jour, les yeux disparurent. Je me précipitai chez lui, au musée des instruments médicaux. Il hurlait encore plus fort que moi, se débattant dans le vide et se cognant partout. Comprenant son acte, je saisis un des scalpels sur le mur et effaçai ce regard étranger qui ne serait jamais mien. Puis…
- …Vous avez fait appel à 103452 afin qu’il l’expédie sur Terre. Vous avez ensuite saboté son harnais afin qu’il s’écrase !
- Sur Terre, on dit que le blanc rend fou. Le gris ne vaut pas mieux pour les anges. Aucun n’aurait la force de persévérer sur la voie du savoir s’il ne pensait y rencontrer la lumière des arcs-en-ciel. Personne ne peut rien pour nous. Nous ne sommes plus des humains et nous ne sommes pas des Dieux. Apôtres de la purge blanche, il ne nous reste que le choix entre la sainteté et la bestialité. J’ai été un saint parmi les humains, je suis devenu une bête parmi les anges. La hiérarchie céleste s’effondrera avec moi, car je suis la Loi. Vos moissons s’annoncent fécondes, 6667. »
Sur ces mots, le Séraphin se dirigea vers un mur, retira d’une cache un objet rectangulaire. Je m’inclinai vers l’emballage vieilli par les siècles, dissimulant avec peine un tableau dont il m’était impossible d’apprécier les nuances. Tout au plus distinguai-je un arbre dont les branches maîtresses étaient comme des cheveux d’anges se déployant processionnellement entre terre et ciel. Je quittai la pièce, l’oeuvre serrée contre moi.
La clarté qui nimbait le Deuxième Ordre me paraissait moins chaleureuse qu’à l’accoutumé.
J’appartenais à un monde gris. Le blanc et le noir n’y avaient pas leur place.








Par frederic grolleau - Publié dans : Nouvelles perso, poèmes & projets divers
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Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /2006 15:44

Prévu pour la revue Hermaphrodite n° 9, "SF et cortex", non diffusé.

Un amour de ver

« Ce qui me mine le coeur, c’est cette force destructrice qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne se détruise soi-même. Ciel, terre, forces actives qui m’environnent, je ne vois rien dans tout cela qu’un monstre toujours dévorant, toujours ruminant. »
Goethe, Les souffrances du jeune Werther


Ca a commencé, un soir, par un léger bruit. Pas le timbre franc et massif d’un objet qui tombe à même le sol ou le claquement d’une porte. Un bruit tout simple, si simple dans son dénuement qu’il en est indescriptible. Cruiii-cruiii. Quelque chose comme ça. Une complainte indécelable à l’oreille, parmi le bruit
de votre compagne qui chante faux sous la douche
des passants qui parlent haut et fort dans la rue en contrebas
de votre fille qui chouine dans sa chambre en têtant son doudou
de la Folia interprétée par Jordi Savall, qui passe en boucle sur votre chaîne hi-fi dernier cri
du chien qui achève de mastiquer le talon de votre chausson préféré
de la télé qui bourdonne (même si votre téléviseur n’est pas allumé, il est selon toute probabilité en état de veille, c’est-à-dire que luit un voyant rouge quelque part à sa surface pendant qu’un léger vibrement se fait entendre – si vous vous concentrez pour le percevoir).

Cruiii-cruiii. Ce bruit résonne dans l’appartement depuis plusieurs jours. Peut-être depuis plusieurs semaines. Difficile à déterminer parce que vous vous êtes habitué à l’entendre sans vous en rendre compte. Qui, allongé sur une plage au bord de la mer, s’amuserait à se demander à partir de quand chacune des gouttelettes d’eau qu’il perçoit a fini par constituer ce bras de vague écumeux, cette sommation indéchiffrable de molécules qui s’abat sur la grève avant de se retirer, Sisyphe mécontent ? Là, c’est pareil. Un soir après l’autre, la petite stridulation a retenti, manière de dire que le salon n’appartient pas qu’à vous seul. Indifférent au départ, puis très rapidement agacé, vous vous êtes plu à imaginer toutes les raisons plausibles susceptibles d’expliquer ce son régulier et inassignable à la fois :
les voisins en train de copuler au-dessus, mettant à mal les ressorts de leur divan ?
le tambour de la machine à laver, qui n’est plus de la première fraîcheur et se croit dans un film de Volker Schlöndorff ?
le sifflement souffreteux du Borkum Riff en train de se consumer dans le culot de votre pipe Bayard Redhood ?
l’écho des camions à gros tonnages qui empruntent le boulevard un peu plus haut, et dont l’onde de passage se répercute jusque chez vous, faisant juste jouer les vielles lattes désassemblées du parquet à chevrons ?

Cruiii-cruiii. Non, c’est autre chose. Mais quoi ? Vous remarquez bien que l’agaçant chuintement se déclenche au moment où les autres bruits s’arrêtent à la périphérie. Encore le centre de l’émission est-il impossible à détecter. Ca grince, quelque part dans le salon, non loin du canapé où vous êtes accoutumé à vous avachir pour lire, sans que l’origine du couinement répétitif puisse être identifiée avec certitude. Dans ces conditions, autant faire avec ! Souris coincée entre les murs de plâtre, termites férus de Gothic Metal ou puces amatrices de bois, continuez le concert si le cœur, ou ce qui vous en tient lieu, vous en dit ! D’ailleurs, ce bruit n’est pas des plus incommodants. N’était le calme qui tombe soudain tard dans la soirée, il passerait sans doute inaperçu. A la longue, on s’y fait d’ailleurs assez vite, voire on le trouverait presque aimable. Ne rythme-t-il pas de fait votre vie privée , ne scande-t-il pas, plus efficace qu’un métronome, les heures qui défilent tandis que vous suez sang et eau sur votre mémoire : « L’amour est-il raisonnable ? ». Telle une scie musicale, au piccato enlevé, ce cruiii-cruiii d’oiseleur est devenu vôtre.
L’anomalie qui donne son plein sens à la normalité. La déviance contrapuntique qui scelle, par ce grain de dissonance même, l’harmonie générale qui règne autour de vous. Pour un peu on prendrait cette mélopée diffuse pour un des cris des animaux imités avec génie par Coltrane dans son Africa (first version), morceau dont vous aimez vous imprégnez avant que de jeter vos phrases sur le papier. De livre en livre, de chapitre en chapitre, de brouillon en brouillon, cette note ténue vous accompagne. « Si aimer c’est être appelé vers un être autre, éprouver un sentiment d’affection, de tendresse pour un tiers par exemple, il semble que l’amour se sépare d’emblée de toute discussion de type axiologique ». Pas de raison de s’en faire ; vous vivez entouré d’amis, vous vous destinez au plus noble métier qui soit à vos yeux, l’enseignement, vos revenus sont modestes mais vous en connaissez qui sont plus mal lotis que vous. Votre existence ne va pas basculer dans le paranormal x-filien parce vous hébergez une entité fantôme. Laquelle, au demeurant, ne cause aucun dégât visible.

A moins que ce bruit que vous croyez ouïr soit uniquement dans votre tête, généré par vos seuls phantasmes nocturnes qui mêlent en une pâte eidétique informe le Nosferatu de Murnau et le Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze? « Un amour passion renvoie toujours à un amour que l’on subit, impuissant à y faire intervenir la raison ou la volonté. A ce titre, aimer ne peut apparaître comme raisonnable puisque l’amoureux s’engouffrant sur la pente de la séduction et de l’attrait s’abandonne face à (à cause de) l’objet à conquérir ; lequel correspond à une intrusion de l’Autre dans le Même, du désordre dans l’ordre : il y aurait alors une différence de nature (et non de degré) entre l’amour physique et l’amour raisonnable. »

Cruiii-cruiii Cruiii-cruiii. Votre travail n’avance pas aussi vite que vous le souhaiteriez. Si lire ne vous pose aucun problème dans la journée, en revanche vous ne vous sentez capable d’écrire qu’une fois le (petit) monde alentour éclipsé, happé par le mol réconfort du lit et des oreillers. Comme vous l’aimez cet instant où, enfin seul avec vous-même, la patiente recollection des concepts et des idées peut advenir. Par la fenêtre vous voyez s’éteindre un à un les rectangles lumineux des autres immeubles, les toits des bâtiments pierreux se confondant désormais avec le manteau cotonneux qui les submerge. Mais toujours, alors que vous pourriez vous endormir, le bruit vous ramène à la réalité. Gond mal huilé d’une porte qui ne mène nulle part, mais qui évoque dans le même temps le bercement rassurant des grillons par les chaudes nuits d’été. Cruiii.
 « Se polarise dès lors ce qui fait l’essentiel de l’amour : le fait qu’il unisse en séparant et qu’il sépare en unissant. Comment ne pas noter alors que, bien que relevant d’un épanouissement culturel et social, l’amour n’obéit pas à l’ordre social : dès qu’il apparaît, il brise les barrières et les transgresse, ce qui semble évidemment peu raisonnable. » Plusieurs pages viennent encore d’être noircies. Vous vous calez sur le chemin de fer rigoureux que vous avez préétabli. Sans grave anicroche, vous devriez finir votre mémoire à la fin du mois. La mélodie en sous-sol du soir est devenue un rituel. Tandis que vous vous apprêtiez à regarder un DVD sur votre home cinéma, le crissement sonne le branle-bas de combat, histoire d’indiquer que vous feriez mieux de plancher sur le questionnement philosophique qui vous taraude.

De manière assez curieuse, plus vous vous adonnez à ce travail universitaire, plus vous mesurez l’écart qui sépare le théorétique du senti. Les ouvrages des penseurs que vous avez ingurgités au cours des longs mois qui ont précédé, les innombrables citations que vous savez recopié avec le soin d’un copiste devant un incunable, les période d’immersion en bibliothèque afin de dénicher le livre de référence, les heures sacrifiées au plat surf sur le net, tout cela ressortit d’une gigantesque flatulence intellectuelle. Comment donc pourriez-vous en deux cents pages régler son sort à un dilemme qui a traversé les âges alors même que vous n’êtes pas foutu de savoir ce qui fait cruiii-cruiii sous votre nez, pour ainsi dire ?« Mais le long attachement que produit cet amour, s’il renforce l’intimité du lien qui nous unit à l’autre, tend aussi à désintégrer la force du désir qui est toujours tourné vers l’inconnu et le nouveau. Ce qu’avait apporté l’amour à l’état naissant (c’est le sublime enamoramento cher à Alberoni) tend paradoxalement à être détruit par l’affection profonde qu’il crée.» Souvent le bruit s’arrête, puis repart de plus belle. Vous n’hésitez pas à vous mettre à quatre pattes, à chercher sous les pieds des fauteuils, sous le dessous des tables ; vous ouvrez les battants des fenêtres, vous inspectez les rideaux. Vous retournez les coussins, vous inspectez les lampes à pendeloques vénitiennes et en bronze argenté, vous allez jusqu’à sonder les boiseries qui coupent les murs de la pièce en deux. Il faut bien que ce bruit émane d’un endroit déterminé… Pour faire diversion, vous décidez de le noyer parmi les accordéoniques grattements de La blatte de Thomas Fersen.

C’est une semaine plus tard que le drame survient. Vous êtes parvenu à la phase critique du mémoire. « On peut distinguer, rappelons-le, trois formes d’amour. La philia aristotélicienne est un sentiment d’amitié qui lie les individus par la reconnaissance des mérites réciproques de chacun. L’éros platonicien repose sur le désir : désir immédiat des beautés terrestres ou désir tourné vers le monde des Idées. L’agapé désigne dans la tradition chrétienne la relation de Dieu aux hommes ou entre les hommes eux-mêmes telle que Dieu l’autorise – construite sur le don, elle échappe au désir et affranchit toute pratique de la réciprocité . » Il est presque deux heures du matin lorsque votre chien, affalé sur la banquette qui fait face au divan où vous relisez vos notes, aboie tel un forcené au son des pas d’un quidam ayant emprunté l’escalier de service. Votre compagne, qui s’est couchée tôt, surgit incontinent à la façon d’un diable à ressorts jailli de la boîte où il était compressé. A peine parvenue devant la porte d’entrée du salon elle avise ce qui va changer le cours de votre vie. Terrassé par les jappements gutturaux du canidé et le « cékoissa ? » de l’intruse, le cruiii volatil s’est évanoui pour que se matérialise à la base de l’un des pieds de la table basse en teck un petit amas de sciure.

En prenant appui d’une main sur Les souffrances du jeune Werther qui se distingue des autres romans épars sur le parquet pendant que, de l’autre, vous vous cramponnez au dossier du canapé, vous hasardez un oeil prudent qui remonte des particules de bois élémentaires au trou qui bée dorénavant au sommet du pied, là où la grille en fer forgé qui fait office de plateau rejoint les deux cerceaux maintenant le pied au support carré qui dessine la forme de l’ensemble. A fleur de l’orifice où il est loisible d’enfoncer l’annulaire, vous apercevez une mucosité annelée blanchâtre. La chose se met tout à coup à bouger. Votre compagne, qui a compris de quoi il retourne, vous enjoint avec élégance d’exterminer ce ver-géant-dégeulasse- termite-dégénéré dont tout porte à croire qu’il squatte depuis cinq ans cette table massive en provenance d’Inde qu’elle vous a offert en signe de son amour et de sa volonté de vivre avec vous. Tétanisé par l’anus immaculé qui a perforé le pilier à l’intérieur duquel la créature coulait des jours heureux depuis plus d’un mois, excrétant le soir – vers quelles abysses ou quels cieux ?, sans doute en de parallèles galeries – le bois ingéré la journée, vous ne bougez pas d’un iota. En un flash violent, vous revoyez les scènes mythiques de The Invasion of the body snatcher…Dans le mouvement de recul avec lequel vous avez regagnez fissa votre perchoir vous avez emporté avec vous une feuille où trône une seule inscription, rehaussée au StabiloBoss rose fluo : « Le ver était dans le fruit ». Gérard de Nerval. D’un iota vous ne bougez pas lorsque votre tendre et chère saisit la bonne moitié de votre mémoire rédigé au stylo plume afin de composer une torche idoine qui, enflammée sans plus attendre, permettra de cramer jusqu’au trognon l’hérétique squameux égaré en cette paroisse sylvestre. Au risque de mettre le feu au logement entier.

Le vers, comme le torchon, brûle-t-il ? Vous n’en savez rien car vous vous précipitez hors de l’appartement.

Vous ne vous retournez pas.

Cruiii-cruiii. Cruiii-cruiii.
Cruiii-cruiii

Frédéric Grolleau

copyright www.fredericgrolleau.com

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