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Vendredi 28 avril 2006 5 28 /04 /2006 11:23

Les CSF au Parc

A l'origine rubrique de la homepage de lelitteraire.com réservée à son fondateur pour qu'il y exprime régulièrement sa lecture critique d'un opus de prédilection, Les Chroniques de San Fredo lancées sur le net en mars 2004 deviennent l'année suivante une émission de webtv enregistrées dans les locaux parisiens de la librairie/maison d'édition Autrement, près de Bastille.  L'émission se dévéloppe de manière plus considérable à partir du Salon du Livre 2006...

 Vendredi 21 avril 2006. Au matin, Les Chroniques de San Fredo accueillent, en partenariat avec lelitteraire.com et la société de production OnTv.Tv-Tenentap, Pierre Jourde (L’Oeuvre du propriétaire, L’archange Minotaure), Ptiluc (Rat’s tome 8, Les Humanoïdes Associés) et Frédéric Poincelet (Mon bel amour, Ego comme X). La série d’entretiens a lieu dans un restaurant ayant ouvert depuis quelques semaines ses portes : Le Parc, 33 rue de Vaugirard, dans le sixième arrondissement parisien.
Ambiance chaleureuse et café de rigueur, les auteurs s’abandonnent bientôt au confort molletonné d’un rouge canapé pour se livrer aux questions de Frédéric Grolleau, alias San Fredo (ces entretiens seront consultables prochainement...).

 

 
Influencé davantage par les excellents petits fours sucrés du Parc que par les murs tout capitonnés de cuir blanc du petit salon qui l’entourent, Ptiluc est déjà tout sourire : malgré un franchissement difficile des portes vitrées et opaques du Parc, casque de moto et sac "gonflable" obligent, "tout baigne" pour lui comme en témoigne le titre de son huitième opus de la série Rat’s.
Comme à l’accoutumée, les rats et les crapauds se battent pour savoir qui le premier arrivera sur l’île. Les gags se succèdent selon la logique et le dynamisme cartoonesque qui sont la clef de voûte de la saga - palme spéciale à Marinette la fille rate du chef qui explose tous ses coreligionnaires à coups de harangues en se dopant au "pouvoir", et on se régale lorsque le scénariste-dessinateur, qui est connu pour ne pas avoir la langue dans la poche, explique pourquoi les premières pages sacrifient le pseudo-poète du raffiot des rongeurs avant de livrer sa vision de la société et de la production artisitique contemporaines.

Moins chanceux que Ptliuc, Pierre Jourde qui a erré rue de Vaugirard avant de trouver l’entrée du Parc doit laisser passer son tour (il était prévu le premier à l’origine...) avant de pouvoir prendre la parole. Est-ce son attitude coutumière ou l’attente au comptoir, l’universitaire qui est aussi romancier (Prix Renaudot des lycéens dernièrement avec Festins secrets) et critique (La littérature sans estomac, Le crétinisme alpin, Le Jourde et Naulleau...) apparaît plus mesuré.
L’anthologie de textes censés appartenir au mystérieux Propriétaire ici mis en avant lui donne l’occasion de jouer à nouveau de la satire et de la parodie, mise en abyme du grotesque sur laquelle il revient avec force détails, ce qui permet au passage de débattre des limites de la "critique professionnelle" et de ce que faire de la littérature veut dire. Rassurez-vous, pour le meilleur et le pire, Philippe Sollers n’est pas oublié...

 
Il est midi trente lorsque le discret Frédéric Poincelet fait son apparition, quasi sur la pointe des pieds. Surprennent la douceur de son regard et la ténuité de la voix lorsqu’on connaît son sens du portait dès lors qu’il s ’agit de croquer les menus gestes du quotidien de couples exposés aux affres de l’amour, à ses petits ravissements comme à ses grandes morts.
Déjà les premiers clients se pressent au bar arqué et la musique se fait plus forte dans les salles du Parc. Frédéric Poincelet ose à peine hausser le ton pour revenir sur l’ensemble de son parcours de graphiste, de dessinateur et d’auteur : s’il semble s’étonner du succès rencontré par cette très belle bande dessinée pour adutes qu’est Mon bel amour (en ligne sur le site du Monde en ce moment, salué par Chronic’art, les Inrocks et A nous Paris) - qu’il prend soin de distinguer de toute confession purement autobiographique ! -, il y voit aussi le signe de sa propre maturité et le fruit attendu de son engagement dans les terres, parfois mouvantes, de la BD. Les pistes qu’il livre ici permettent en tout cas de prendre la mesure du sens de son travail chez Ego comme X : puisse cet entretien contribuer à le faire connaître encore plus !

Fable animalière tirant du côté de la SF, parodie de littérature se prenant au sérieux pour mieux se moquer d’elle et réalisme du dessin accusant les pleins sexuels et les creux incommunicationnels de l’amour au quotidien, les Chroniques de San Fredo, fidèles en cela à l’esprit du litteraire.com, mêlent délibérément les genres afin d’en extraire le suc critique. Qu’on se le dise !

frederic grolleau

   
 

-  Ptiluc, Rat’s - Tome 8, Les Humanoïdes Associés, 2006, 48 p. - 9,45 €.
-  Pierre Jourde, L’Oeuvre du Propriétaire, L’Archange Minotaure, 20O6, 115 p. - 14,00 €.
-  Frédéric Poincelet, Mon bel amour, Ego comme X, 2006, 175 p. - 28,00 €.

copyright : www.fredericgrolleau.com et www.lelitteraire.com 

Par frederic grolleau - Publié dans : TV FG
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Samedi 29 avril 2006 6 29 /04 /2006 20:11

Caroline Maurel-Lemoine est The celulloïd esthète. Elle nous invite à la magie du regard poupin en nous initiant à la corruptrice volupté du plastique

 

Caroline Maurel-Lemoine au Marché d’art contemporain de Bastille (26 avril - 1er mai 2006)

The celluloïd esthète

 

"Si l’ennemi se concentre il perd du terrain, s’il se disperse il perd sa force."
Igloo de Giap,1969, oeuvre de Mario Merx portant à sa surface l’inscription de cette maxime de guerre du général nord-viêtnamien contemporain Vô Nguyen Giáp.

 

Télescopage de mondes (l’enfance,l’adulte ; l’onirisme, le pragmatisme) ordinairement oposés par le flux du temps, le concept exposé par Caroline Maurel-Lemoine surprend et subjugue à la fois. Ce qu’on serait enclin à résumer en disant qu’il interpelle, par son renvoi à la merveille humanisatrice de la technologie, l’emprunt d’icônes populaires et la critique de la société consommatrice soulignés par le pop art. Egalement, par le défi à l’industrie culturelle et par la contestation de la société avancé chez le militant et révolutionnaire Arte Povera.
En témoignent les nombreux visiteurs du Marché d’art contemporain parisien de cette session 2006 qui, déambulant en toute quiétude le long des stands sagement alignés de part et d’autre du port de l’arsenal en contrebas de la place de la Bastille, ne peuvent s’empêcher de marquer un temps d’arrêt face à ces productions aux tailles variées qui happent le regard. Et, bien souvent, d’entrer pour se confronter au réalisme des toiles dont le credo figuratif est sublimé par la mise en abyme soulignée plus haut : ainsi, comment interpréter la coexistence dans le même espace de ces deux espèces divergentes sinon mutantes de mannequins que sont un Action Man à la carrure et à la mine des plus viriles (semblant loucher du côté du SM et du fétichisme) et un Félix, aussi hamiltonien que fleuri, tout droit sorti du balzacien Lys dans la vallée ?

Tous deux sont bien des échantillons, des exemplaires du celluloïd trademark mais le traitement de leur posture hiératique, de la fixité obsessionnelle de leur regard comme la focalisation minutieuse portée sur leurs segmentations articulaires déjouent ce que serait une trop claire (et rapide et rassurante) identification à des jouets singeant les comportements humains. Les couleurs sont souvent vives et décalées par rapport à la réalité ; le procédé est simple et accessible. En utilisant des symboles populaires, qui marquent l’inconscient dès l’enfance, Caroline Maurel-Lemoine s’inscrit bien dans la mouvance popartienne, mais elle sait s’éloigner des devenus classiques Mickey Mouse ou Marilyn Monroe pour s’inspirer des êtres de celluloïd, ces déchets simili-vivants, ces objets de rebut tout aussi bien « récupérés (repensés) par l’Arte Povera qui peuvent à l’envi devenir objets d’art. Idéal et génial pied de nez du figuratif guère prisé en France à l’expressionnisme abstrait.

C
hacun peut y voir une invitation ludique à imaginer la scène, le dialogue qui ont précédé, la scène, le dialogue qui suivront, ou encore un violent éclairage des rapports secrets qu’entretiennent entre eux les jouets enfantins quand leurs petits propriétaires et les adultes leur tournent le dos. Et si « Etre, c’est être perçu » (esse est percipi), comme l’indiquait dans son immatérialisme idéaliste le fort philosophe êvéque Berkeley ? Telle est bien la sempiternelle Comédie humaine et Balzac, là encore, n’est guère loin. Cercle vertueux parfait, les modèles ayant servi d’inspiration à l’artiste pour chaque saynète trônent dans le stand, sur des étagères, rejouant en écho et en effet de miroir les scènes primales qui les auréolent. Qui vivra verra. Et réciproquement.
Loin du clin d’oeil et de l’impulsion premiers qui font qu’on assimile ces toiles où figurent moult Barbie, Ken, lapin pelucheux, fusée et autres grenouilles mécaniques au revival de bon aloi d’une enfance un peu oubliée voire perdue, le visiteur s’inquiète soudain : cette grande et imposante Barbie aux formes sculpturales sur fond céruléen pourrait-elle en définitive être accrochée au mur de la chambre de son bambin ? Rien n’est moins sûr car, ainsi objectivée et agrandie, ladite pourpée, sans cire ni son, dit non non non à la société de consommation ; du haut de son éminent statut bimboesque elle fustige le rebut auquel sont condamnées ces promesses de femmes parfaites bientôt rattrapées par le réel. Le silicone vieillit à peine pourtant. Mais se fâne le regard de celles et ceux qui, à peine parvenus à l’âge de raison, l’ont jadis adoré ...pour mieux le reléguer aux oubliettes des vieux souvenirs, inadaptés aux urgences d’une vie sociale où certaines femmes n’hésitent pas à se métamorphoser elles-mêmes, chirurgie esthétique aidant, en ces poupées de référence avec lesquelles elles aspirent à se confondre.

 



Illusions de la facticité de la chair et de la rondeur des formes, dépassement monadologique du "lisse et du strié" mis en avant par le Deleuze de Mille plateaux (voyant dans ce jeu plastique des formes une nouvelle liberté en acte), dont se moque bien le bouledogue de passage qui tient dans ses crocs saisissants une Barbie nue qu’il ne semble guère distinguer d’une croquette ou d’un os à moëlle : il n’est pas acquis que le happy end à la King Kong soit au rendez-vous et que la Bête épargne in fine la Belle. D’ailleurs, les deux tableaux mettant aux prises une Barbie princesse et un Godzilla écailleux plus vrai que nature laissent dans l’indéterminé de la représentation l’avenir de cette rencontre : paisible dialogue, prémice d’un repas ou quasi dévoration sexuelle ?
Non loin de là paissent sans souci aucun les membres d’ un troupeau Playmobil, égaré dans les hautes herbes (épatante collusion servant de prodrome à une réflexion sur la dialectique entre la nature et la culture qui est une référence de l’Arte Povera - lequel n’a de « pauvre » que le nom) ; deux mannequins enamourés et nippés tendance font une virée en Porsche roadster rose dans la verte, alors que trois potes Ken style "surfeurs on the beach" discutent entre eux sans se préoccuper ce qui se déroule au-delà du regard immédiat. « Suave mari magno » disait Lucrèce dans son De natura rerum : qu’il est bon d’être au calme sur la berge quand, au loin sur la mer, la tempête éclate et menace ceux qui ont le malheur de s’y trouver...

 

L’on se souvient alors de la définition par le peintre anglais Hamilton, apôtre du pop art, de sa production artistique : « Populaire, éphémère, jetable, bon marché, produit en masse, spirituel, sexy, plein d’astuces, fascinant et qui rapporte gros. » Dans leur monde utopique de plastique soustrait aux valeurs modernes, les personnages de celluloïd, les jouets de tout crin et poil sourient doucement : certes, il arrive d’aventure qu’un soldat de plomb vétuste vise un vénérable lapin de son arme, mais tout cela n’est pas sérieux (de quelle histoire et lutte des classes pourraient bien accoucher des poupées contestataires ?) N’existe dans les choses que le sens que chacun veut bien y loger. Question de projection et de « pulsion scopique », selon la formule de Lacan.
Pauvres de nous au regard de ce bonheur-ci ? Notons que dans la préface de ses Notes pour une guérilla parues dans la revue Flash Art, Germano Celant, créateur du néologisme Arte Povera, précise le sens de l’adjectif "pauvre" qui est emprunté au vocabulaire du théâtre de Grotowski, lui-même marqué par Artaud, la psychanalyse selon Jung, et les philosophes orientales : la pauvreté dans ce contexte doit être comprise comme un dépouillement volontaire des acquis de la culture pour atteindre à la vérité originaire du corps et de ses perceptions. Le texte s’ouvre sur une description du film d’Andy Warhol, Sleep, et fait constamment référence au cinéma et au théâtre. Les arts visuels se voient assigner la mission de pulvériser, par l’effet de la pure présence, toute scolastique conceptuelle. La victime désignée de ce sacrifice étant le spectateur oeil+oreille. C’est de cette pauvreté-là que nous entretiennent les golden boys et les princes friquées de plastique peints par Caroline Maurel-Lemoine.

 

Et si tout était récupérable ? Et si rien n’était perdu à jamais ? Et si le moindre sujet qui se pense tel se révélait en fait une marionette sans fil animée par un dieu-enfant qui lui insuffle par ses désirs un semblant de vie ? Caroline Maurel-Lemoine est The celluloïd esthète. Elle nous invite à la magie du regard poupin en nous initiant à la corruptrice volupté du plastique quand, au même titre que la vie qu’il stigmatise, il devient fantastique/fantasmatique.

 frederic grolleau

Caroline Maurel-Lemoine au Marché d’art contemporain de Bastille (26 avril - 1er mai 2006)
CONTACT : carolinemaurel@cegetel.net

copyrights : www.fredericgrolleau.com et wwww.lelitteraire.com

Par frederic grolleau - Publié dans : TV FG
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