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critik ROMANS

Vendredi 30 décembre 2005 5 30 /12 /2005 19:36

Sisyphe made in Scotland tente d’endiguer les malheurs vomis par le monde comme par suite d’une éternelle gueule de bois.

Pour qui a eu le plaisir et l’honneur de découvrir les aventures de John Rebus dans le désordre des traductions françaises depuis quatre ans, cet opus est un vrai régal. Voire l’un des meilleurs de la série. Pour cette raison que le postulat du romancier écossais, écrire les hauts et les bas d’un enquêteur tenace mais meurtri par les aléas de la vie au fur et à mesure qu’il viellit, se trouve corroboré, comme de juste, par les années (éditoriales) qui viennent de s’écouler depuis la naissance de papier de Rebus. Qui a vieilli en même temps que son lecteur donc.

En toute logique, le constat qui s’impose est ainsi inéluctable : assez porté sur l’alcool à ses débuts, le policier est devenu franchement alcolo ; un peu à la masse côté relations sentimentales, le voici dorénavant carrément à la masse dans ce domaine. Largué le John Rebus. Et l’image du vieux raffiot souffreteux dont on largue les amarres pour qu’il aille se perdre en mer lui colle à merveille à la peau. Lire une des enquêtes de Rankin, c’est toujours de ce point de vue prendre part à un sabordage annoncé. Ajoutez à ce cocktail corrosif l’ambiance fumeuse des pubs d’Edimbourg entre chien et loup et le crachin écossais qui vous laisse transi jusqu’aux os, et vous obtenez la recette d’un des meilleurs best seller du moment.
En quelques années Rankin a en effet réussi à imposer en Europe son antihéros désabusé, rongé par le vague à l’âme devant les atrocités du monde moderne, les doutes quant à son métier et les difficultés récurrentes de sa vie familiale. Si les références littéraires ne sont plus mises sur le devant de la scène ici, remplacées qu’elles sont par de constants renvois à la musique (jazz-rock), le flic bourru accro à la clope affronte de nouveau son couple de prédilection : le bien et le mal, pour un énième round sans réel arbitre.

Cette fois-ci, c’est la pédophilie (un ancien pédophile est placé par les services sociaux dans un logement situé en face d’un jardin d’enfants !) qui sert de fil directeur aux errances de Rebus, tentant de résoudre en même temps la fugue d’un ado, fils d’anciens amis de lycée devenus prolétaires, et de comprendre, entre deux maximes latines, le suicide d’un de ses collègues de travail tandis qu’il est harcelé, y compris dans sa vie privée, par un serial killer tout juste débarqué des États-Unis.
Plusieurs pistes donc qui se mêlent et s’emmêlent, et finissent, au point cardinal du manque d’amour, par converger grâce à la maestria d’un auteur qui apparaît incontestablement dans La Mort dans l’âme (Grand Prix de Littérature Policière - Étranger) au sommet de son art. Les éditions du Masque ne s’y sont pas trompées d’ailleurs, qui ont décroché les droits des futures traductions au détriment des éditions du Rocher.

Il faut dire que lorsque Rebus, flic presque malgré lui hanté par les fantômes de ses camarades disparus, se penche sur son passé pour revisiter mine de rien les moments de crise de l’enfance et de l’adolescence lourds de déterminisme social et de poids destinal, nul n’est épargné. La psychologie des uns et des autres, le milieu social de chaque protagoniste et les parcours en dents de scie, la vie douillette des fils de bourgeois dépravés, le suicide de son collègue Jim Margolies, tout cela concourt à un portrait des plus sombres - mais des plus réalistes - de la société libérale. Le mal de vivre de l’inspecteur prend alors, face à cette vie à peine romanesque, tout son sens. De la confusion entre légalité et légitimité qui en résulte, le flic solitaire, Sisyphe made in Scotland, tente vaille que vaille d’endiguer les malheurs vomis par le monde comme par suite d’une éternelle gueule de bois.
À chaque jour suffit sa peine... et son whisky.

frederic grolleau

Ian Rankin, La Mort dans l’âme (traduit de l’anglais par Edith Ochs), Gallimard coll. "Folio policier" (n°392), 2005, 607 p. - 6,80 €.

Première édition : Le Rocher, 2004, 480 p. - 21,50 €.

Par frederic grolleau - Publié dans : critik ROMANS
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Mercredi 11 janvier 2006 3 11 /01 /2006 16:35

L’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique.

À quiconque prendrait le risque, entre deux orangeades, de mettre le nez dans ce roman, il est important de rappeler que son auteur avait été mis au défi, en la matière, d’écrire le livre qui choquerait l’Amérique. Et le moins que l’on puisse dire, vu le tollé général et la renommée internationale qui s’est ensuivie dès 1991 pour B.E.E, c’est qu’il y est parvenu.
Faut-il en conclure pour autant que la provocation seule a contribué à cet essor ? Que Ellis serait demeuré un auteur moyen sans le fer de lance antiamércain de ce boulet de canon ? Rien n’est moins certain, et il est des auteurs français qui pour s’être essayés en vain à cete exploitation du filon "je-fracasse-toutes-les-valeurs-donc-on-me-lit-all-around-the-world" n’ont point tenu la promesse des aubes apocalyptiques qu’ils annoncaient via parfois de grands tonnerres médiatiques.


Transposé depuis avec succès à l’écran, American Psycho vaut dorénavant comme référence inévitable d’une certaine représentation de l’Amérique des années 80, en proie au reaganisme et aux mélodies de I.N.X.S, ce qui ne constitue pas une des moindres raisons de le lire. L’Américain psychotique en question a pour nom Patrick Bateman, jeune yuppie de 27 ans, travaillant (on ne saura jamais au juste quelles sont ses fonctions) chez Pierce & Pierce, à Wall Street, et passant le plus clair de son temps à énumérer les coûteuses tenues de marque qu’il porte (ou celles des gens qu’il rencontre), les gadgets high tech dernier cri dans lesquels il investit, de même que les restaurants in et les boîtes branchées où il ne saurait pas ne pas être vu.
Tout cela - qui occupe une bonne moitié du roman, si on laisse de côté quelques apartés ultraviolents dont le sens nous échappe à ce stade - est plat, fastidieux, à la limite de l’ennui et du (mauvais) ridicule.
Jusqu’à un certain moment.

Ce moment où le sémillant golden boy amateur de mousse à cheveux et de crèmes corporelles diverses, cette fois, c’est sûr, le lecteur n’a plus aucun doute, pète un câble en plein journal lénifiant pour révéler sa face des plus obscures : l’accro à Hugo Boss et Armani, qui se répand en éloges sur Genesis et Withney Houston, notre ami Pat donc, est un taré de première. Un fêlé total qui viole, torture, tue et mange ses victimes.
Autant de scènes abominables où le sexe orgiaque intervient comme prélude à un dépeçage froid et clinique des corps, sans qu’aucune justification, aucun remord, aucun état d’âme ne soient mentionnés. Pas de différence pour Bateman, que ses interlocuteurs confondent souvent avec un autre (sans qu’il s’en offusque : l’identité individuelle ne fait plus sens dans un monde de fantômes voué au tout économique), entre un récepteur digital Toshiba, un gilet de Paul Smith et une bouche agrandie à la perceuse pour mieux y jouir : ne sont-ce pas là que des topoi de la consommation ? Quand tout s’achète tout se vend, tout s’annule et peut aussi bien être détruit, tel semble le credo de Bateman qui ne s’encombre guère de philsosophie au demeurant (ce qui rend plus énigmatique encore son comportement, commençant comme il finit dans American Psycho : sans raison) et se contente de jongler avec son emploi du temps - son seul ennemi, avec lui-même - entre exercices de gym, visionnage en boucle de vidéocassettes ou d’émission journalière (le Patty Winters Show) et soirées au Tunnel.


Produit type de la superficialité de l’Occident contemporain, Pat est un paumé qui vous veut du mal parce que le meurtre sadique et immoral est la seule chose qui excite encore ce zombie dans une société où nul n’existe aux yeux des autres, vieille morale machiavélienne, pour ce qu’il est mais pour ce qu’il apparaît. Dans une bulle superficielle (le vertige financier des années 80) où le trop-plein d’argent s’installe comme norme, et où l’essentiel du débat citoyen porte sur le fait de savoir si l’on peut ou non porter des mocassins à gland avec un costume de ville, si les cols ronds sont trop habillés ou trop décontractés, qui ne voit que le culte du corps et des passions libidinales ne peut déboucher, entre deux lignes de coke snifées dans les chiottes à l’aide d’une carte AmEx, que sur des obsessions autrement plus fratricides et fondamentales ?
Tel le mystère, répété, de la vie qui se retire d’un corps entrant dans son ultime convulsion. Seul pendant concret et métaphysique pour ainsi dire face à la vacuité environnante. Diogène clivé des temps modernes, le serial killer cherche l’homme générique, et pour ce faire ne cesse de le tuer. Logique.


L’âme doit bien se trouver quelque part sous les lambeaux de peau et les os. N’ayant rien d’autre à faire, ce monstre issu de la fin du XXe siècle, reflet de ses contemporains s’anéantissant mutuellement dans une vaine course au pouvoir - qui aurait pu à une lettre près être un super héros - égorge donc des chiens errants ou des enfants à la traîne dans les musées, arrache les yeux des clochards qui mendient, découpe ses ex de la fac et les putes qu’il racole, faisant au passage force utilisation de gaz asphyxiant, de pistolet à clous, de rat et autres perceuses. Une folie qui est sans foi ni fin, Bateman l’asocial parvenu au faîte de la pyramide sociale demeurant impuni et réapparaissant même plus tard dans un autre roman de l’auteur, Glamorama...
L’insoutenable, pour le lecteur est au rendez-vous, et celui qui poursuit malgré tout la lecture ne peut s’empêcher d’interroger son indécrottable fond voyeuriste et instinctif. Il en est qui protesteront sans doute qu’il ne s’agit pas là de littérature au noble sens du terme, d’autres qui crieront au génie. L’objectif de l’auteur, et de son éditeur, est dès lors atteint : la cruauté gratuite vient de faire son entrée dans le monde des lettres, un monde dont Bret Easton Ellis, pour informés qu’on soit, n’est toujours pas sorti.
Il y a même des critiques qui, dit-on, presque quinze ans après sa parution, lisent encore son American Psycho dans le métro parisien quand la ville se vide un peu, l’été, c’est dire. Un roman à lire donc, si on sait laisser son âme au vestiaire et se protéger des soleils noirs.

frederic grolleau

Bret Easton Ellis, American Psycho (traduit par Alain Defossé), 10/18 coll. "Domaine étranger", avril 2005, 526 p. - 10,00 €.
 

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