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Samedi 24 décembre 2005 6 24 /12 /2005 01:12

Le trip d’une palanquée de lémuriens sous techno est plus roboratif qu’une séance de psychanalyse

C’est l’histoire d’un impossible. L’échouage, après un périple en mer, sur les côtes malgaches d’une bande d’animaux sauvages du zoo de Central Park à New York (un lion, un zèbre, une girafe et un hippopotame en mal de liberté) et qui vont rencontrer des lémuriens fêtards de la Grande Ile. Une rencontre impossible en réalité puisqu’il n’y a ni lion, ni zèbre, ni girafe, ni hippopotame à Madagascar, riche d’une exceptionnelle faune où pullulent en revanche 69 espèces et sous-espèces de lémuriens, ces petits primates trouvant là un habitat privilégié et presque unique. Mais quoi, cet impossible est-il le fruit d’une quelconque volonté de privilégier l’écotourisme de Madagascar ?

Avec, derrière les décors, le studio d’animation américain DreamWorks dirigé par Jeffrey Katzenberg, (dont Steven Spielberg est l’un des fondateurs) et qui a à son actif Shrek 1 et Shrek 2, on en doute. En fait, avoue Kartzenberg - qui a tout de même promis de verser 500 000 dollars pour aider à promouvoir l’écotourisme malgache - , "Madagascar est un nom magique, c’est pourquoi nous l’avons choisi" (pendant que le Wall Street Journal révèle qu’ "aucun membre de l’équipe du tournage du film n’y a jamais mis les pieds"). Loin d’un impossible utopique, DreamWorks mise bien plutôt sur Madagascar pour rivaliser avec les studios Pixar (fondés par le PDG d’Apple Steven Jobs et qui ont produit d’importants succès en salles ces dernières années, de Toy Story aux Indestructibles). Magagascar ou l’art de se renouveler, après Fourmiz et Gang de requins, ainsi qu’une poignée de produits sous-disneyens (La route d’Eldorado, Spirit, l’étalon des plaines, Le prince d’Égypte) ... et d’échapper au Shrekisme à tout vent.

Zoothérapie
L’histoire donc. Un lion (Alex), un zèbre (Marty), une girafe (Melman), un hippopotame(Gloria) et une poignée de pingouins psychotiques fuient leur zoo new-yorkais pour secourir l’un des leurs. Marty rêve en effet d’aventure, son but ultime étant de visiter le Connecticut. Rapidement capturés, les quatre compères se retrouvent embarqués sur un paquebot en direction pour l’Afrique, mais le sabotage de ce dernier par un gang de pingouins les fera échouer sur une île paradisiaque. Réunis sur Madagascar, ils doivent apprendre en quatrième vitesse les rudiments de la vie à l’air libre et que le bonheur dont ils jouissaient avant en échange de leur spectacle se mérite...

De nouveaux protagonistes et de nouvelles aventures soit, mais le fond (accumulation de gags dans une intrigue fort linéaire), las, n’est guère changé et le divertissement de ce long-métrage d’animation familial demeure très premier degré. Sans peine retiendra-t-on cette belle amitié entre quatre animaux qui décident de mettre les bouts de la grand’ville pour retrouver un paradis (fantasmé) originaire et naturel qu’ils n’ont jamais connu tandis que les animateurs, n’oubliant pas les adultes qui pourraient traîner par ici, s’en donnent à coeur joie avec de multiples allusions et références musicales (disco seventies : Stayin’ alive, Boogie Wonderland, I like to move it move it...) ou cinématographiques (par exemple : New York, New York, La planète des singes, American beauty, Seul au monde ou encore Les charriots de feu), ce septième art « réel » qui n’est point oublié par son grand frère virtuel.
Il n’empêche, la finition et l’animation techniques des personnages caricaturaux - aussi lisses et stylisés que les décors ultra colorés en clin d’oeil aux tableaux du douanier Rousseau - sont beaucoup plus brutes que dans Shrek : un choix délibéré comme mis au service du pur divertissement mais qui déplaira ...aux (vrais) puristes justement.

Guère durables et crédibles les névroses du quatuor à pattes n’ont rien de transcendant ; le changement de comportement du lion Alex - habitué jusqu’ici à ses soins manucures, son brushing journalier ainsi que ses repas à heure fixe - se découvrant un appétit de prédateur ne fait peur qu’à lui-même. Le zèbre ne parvient pas plus à justifier auprès d’Alex en quoi se nourrir de viande est répréhensible (le végétarisme repassera). L’aliénation animale dépeinte le cède ainsi vite au délire festif : le trip d’une palanquée de lémuriens sous techno est plus roboratif qu’une séance de psychanalyse.
Autant s’éclater comme des bêtes puisque penser fait souffrir. Et voilà : les bestioles courent dans tous les sens, mettant au passage leur férocité au placard et l’horreur de la vie sauvage (avec ses prédateurs et sa chaîne alimentaire : rendu à son instinct le lion bouffera-t-til ou non son meilleur ami le zèbre en lequel il voit en montagne de steaks ?) n’est finalement jamais illustrée, le film « s’inspirant » plus que largement de 1001 pattes ou de L’âge de glace.



Y a -t-il une vie après le steak ?
Heureusement, les pingouins méchants rajoutent du piment avec leur rôle de seconds couteaux et la transition entre New York et Madagascar est impeccable. La suite (la critique des produits dérivés et de l’industrie du spectacle ) est plus convenue et l’on est surtout déçu par le traitement ironique de l’obsession toute urbaine du retour aux sources par laquelle s’ouvre le film. Car en matière de nature idyllique, on nous propose un Madagascar sans humains où ne s’agitent que quelques espèces animales (des lémuriens, des simili hyènes et une araignée...). La civilisation n’en ressort pas spécialement mise sur la sellette, l’appel de la loi de la jungle n’autorise aucune mise en abyme particulière : relire Machiavel, Hobbes, Locke et Rouseau stimulera davantage.
L’île sauvage devient un Club Med où la nature semble fort anthropomorphisée encore. Plus de différence alors entre le zoo new-yorkais, l’île et le film : tout y est confortable, luxueux, douillet et drôle ...mais sous contrôle.
Autant croire qu’il est fun et hilarant de rouler les cheveux au vent sur l’autoroute parce qu’on y serait libre de toute entrave ! A quoi bon s’évader du zoo new-yorkais pour se créer ici d’autres barreaux tout aussi artificiels ? Fallait-il d’ailleurs s’attendre à autre chose puisque, aussi bien, de l’aveu du patron de DreamWorks, Madagascar ne valait depuis le départ que comme un fantasme (idéal, virtuel) pour Américains s’excitant sur un nom exotique ?

Exit la narration et la rythmique, après le steak urbain, il y a une pseudo vie où on rêve d’un substitut insulaire de steak. Le What’s a wonderful world résonne moins in fine comme un air parodique que comme un hymne à la coexistence pacifique de nos amies les bêtes. Celle-là même qui déjà régnait dans leur zoo.
Alex, Marty, Melman et Gloria gagnent ici la dance music sous le soleil en sus : tout ça pour ça ? Pixar peut se rendormir tranquille.

frederic grolleau

MADAGASCAR
Réalisateur : Eric Darnell et Tom McGrath
Acteurs : Ben Stiller, Chris Rock, David Schwimmer, Jada Pinket Smith
Durée : 83 minutes 
sortie DVD : 22 déc 2005
prix : 20,00 euros

Format 1.85 - 16/9 compatible 4/3 - Double couche Langages : Anglais DD 5.1 - Français DD 5.1 Sous-titres : Anglais / Français / Arabe

Suppléments :
C’est parti en live.
Rencontre avec les acteurs.
Les coulisses du tournage.
La technologie de Madagascar.
Commentaire audio.
L’île enchantée.
bandes annonces.
galeries d’images.
Enfants Dreamworks.
Christmas Caper.
Commentaire des pingouins.
Derrière l’igloo.
Rencontre avec les pingouins du zoo de Central Park.
petits jeux interactifs.

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Par frederic grolleau - Publié dans : critik DVD
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Dimanche 29 janvier 2006 7 29 /01 /2006 15:20

Du trou au trou, la conséquence est bonne : The Deer Hunter

Le trou de l’être
Tout commence dans un trou, au sens figuré. Et y retourne. Dans une petite ville industrielle de Pennsylvanie, cinq ouvriers sidérurgistes de l'équipe de nuit se retrouvent dans un bar, après leur travail. Ils s'apprêtent à fêter le mariage de l'un d'entre eux, Steven (John Savage) et son départ avec deux autres, Michael (Robert De Niro) et Nick (Christopher Walken), tous trois par ailleurs jeunes amateurs de chasse au daim et au cerf, appelés au Vietnam. Deux ans plus tard, la guerre sévit toujours et ces derniers se retrouvent prisonniers dans un camp vietcong...Ceux qui reviendront, resteront marqués à jamais, dans leur esprit et/ou leur corps, par les horreurs qu'ils ont subies au Vietnam.

Cimino, qui s’intéresse principalement au point de rupture entre l’ordinaire et l’horreur, filme  les aventures d'un groupe de jeunes immigrés russes, quittant famille, travail, loisirs et amis, pour rejoindre un court instant l'enfer du Viêtnam. Il le constate, la guerre ne fait qu’accentuer les disparités génétiques et les acquis psychologiques de chacun : le chasseur reste le plus stable, le plus froid et le plus efficace combattant, tandis que le rêveur trop sensible aux douleurs occasionnées par l'ennemi, devra résister ou succomber. Devenu métaphore récurrente, le trou dans toute sa polysémie guette celui qui se relâche. Non pas qu’on y échappe – le décoré Michael revient ainsi prendre sa place dans son trou en Pennsylvanie, hanté par ce qu’il a vu et vécu pendant le conflit, par l'impact psychologique de la barbarie de la guerre sur l'être humain – mais il existe plusieurs sorte de trous, nécessitant une initiation rituelle particulière.

Le trou dans l’être
Lauréat de cinq oscars dont celui du meilleur film et celui du meilleur réalisateur, Voyage au bout de l'enfer est un grand film sur l'amitié et les conséquences psychologiques de l'épreuve du feu. Après une longue et statique première moitié de film qui saisit sous tous les angles anodins la vie médiocre des trois amis dans leur trou originaire, la séquence forte est celle de l’emprisonnement des trois soldats. Non pas tant parce qu’ils sont au « trou », façon de parler, que parce que les détenus jouent chaque jour, contraints par leur tortionnaires qui y voient matière à parier, leur vie à la roulette russe (le comble pour des Lituaniens !). Pour espérer survivre un peu plus longtemps, ils sont obligés de se livrer à des duels entre prisonniers, jusqu'à la mort d'un des deux participants. Le perdant est celui qui n’ose appuyer sur la gâchette (il est alors envoyé dans une cage infestée de rats immergée dans le fleuve) ou celui qui, ayant appuyé, voit sa tempe s’auréoler d’un trou rouge crachant un geyser de sang.


D’un trou à l’autre, stase par définition de l’intimité de l’individu, l’être se déshumanise, perd sa qualité d’être. Dans ces circonstances, il n’est de bouche-trou qui vaille. Geôle infecte ou blessure mortelle provoquée par l’arme à feu, la béance d’être remplace la vie. De peur d’être troués définitivement, les trois amis jouent le tout pour le tout et, retournant le crescendo de la roulette russe à leur avantage, parviennent à s’échapper. Un seul d’entre eux toutefois reviendra intact dans son foyer…Encore ce chasseur ayant été traqué comme gibier n’aura-t-il bien évidemment plus la même perception de l’existence et laissera–t-il, reparti en montagne sur les pistes d’un cerf, la vie sauve à ce dernier – qui le fixe au moment du coup de feu d’un oeil noir atone, sorte de trou à l’envers qui se veut miroir de la valeur intrinsèque de tout vivant. Trou rouge versus trou noir.
C’est que Michael est devenu sensible à l'innocence, qu’il élève au rang suprême tandis que  la vie humaine, supprimable à volonté par la malchance et le hasard, lui apparaît absurde, tout comme la guerre.

Le trou d’être
Multioscarisé en 1979 - Meilleur réalisateur pour Michael Cimino (qui recevra également à ce titre le Golden Globe) , Meilleur montage, Meilleur film, Meilleur son, Meilleur acteur dans un second rôle pour Christopher Walken -, The Deer hunter (« Le Chasseur de daims » : soulignons le titre décalé) expose ce qu’il en est d’hommes se retrouvant forcés à vivre en permanence à proximité de la mort. D’une mort arbitraire, ludique et perverse, sans fondement aucun. A mi-chemin de la détresse psychologique de De Niro et de la tétraplégie de John Savage, c’est Christopher Walken, joueur professionnel des milieux clandestins, fou et drogué, devenu accro au jeu et au spectre du trou létal, qui incarne à son paroxysme la démence de celui qui a trop dansé au bord des précipices – avant de finir au fond d’un trou tombal, zombie vidé de sa propre mémoire, automate réduit à répéter chaque soir à Saigon le même geste actualisant la seule liberté qui lui reste : presser le canon contre sa tempe, enclencher la détente, reculer l’échéance du trou ultime.
Resté là, hagard et perdu, pour « faire son trou », Nick n’a plus que des (n’est plus que) trous de mémoire… Ainsi s’achève la démonstration implacable de Cimino, illustrant la destruction du soldat en tant qu'être humain. Aucun des trois amis n’est en effet décédé sur le champ de bataille à proprement. parler, certes, chacun sera toutefois anéanti par le conflit …de différentes manières. La guerre fait trou dans le sujet, dirait l’autre.

Il est vrai, ce n’est pas loin d’être la morale de l’oeuvre, pour qui aspire à faire le « tour » de la question, qu’un trou peut toujours en cacher un autre. Le combattant qui a goûté au Vietnam à de fortes doses d'adrénaline, n’éprouve plus dorénavant de plaisir qu’à pratiquer un nouveau « jeu » (qui est le masque d’un « je » cela va sans dire) : celui de la roulette russe continuée ou celui de la vie, à réinventer avec les moyens qui restent. Michael lui-même, une fois démobilisé, ne sera pas lui non plus capable de redevenir celui qu'il était avant. Le retour au trou n’efface en rien les autres trous qui précèdent, tous porteurs de mort.
Faut-il aller plus loin et demander qui creuse le trou, qui a créé le Jeu ? Les longues séquences de la première partie du film (le mariage, les scènes de chasse), l'éloignement de la guerre elle-même, la roulette russe, l'énorme gâchis humain résultant du conflit, tout cela qui troue l’écran tend à dénoncer une dérisoire volonté de puissance des États-Unis. The Deer Hunter : une épopée de la défaite, une évocation de destins individuels brisés et une fresque d’une Amérique traumatisée qui établit en quoi du trou au trou, la conséquence est bonne.

Frédéric Grolleau

Voyage au bout de l'enfer (The Deer hunter)
Film britannique, américain (1978).
Réalisé par Michael Cimino
Guerre, Drame. Durée : 3h 03mn.
Avec Robert De Niro, Meryl Streep, Christopher Walken, John Cazale, John Savage.

Date de sortie DVD : 23 mai 2005
Suppléments : Commentaire audio, Entretiens, filmographies, bande-annonce
Editeur : Studio Canal
Prix : 20,00 €.


copyright fredericgrolleau.com

Par frederic grolleau - Publié dans : critik DVD
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