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Vendredi 13 août 2010 5 13 /08 /Août /2010 18:47

L’enfer, c’est l’il perdu dans la mer.

 

L’histoire
En 1954, le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule sont envoyés enquêter sur l’île de Shutter Island, dans un hôpital psychiatrique où sont internés de dangereux criminels. L’une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. Comment la meurtrière a-t-elle pu sortir d’une cellule fermée de l’extérieur ? Le seul indice retrouvé dans la pièce est une feuille de papier sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente. Oeuvre cohérente d’une malade, ou cryptogramme ?

 

L’appel de la mer
Au fil des séquences, on découvre en fait assez vite que la véritable incohérence est ailleurs, plus proche de nous. Pour être exact, dans la tête du personnage principal aussi harcelé par la tempête qui se déchaîne soudain sur l’île que par les images d’un double traumatisme antérieur : la mort de sa femme dans un incendie et les images de guerre de libération du camp de Dachau vécue par Daniels quand il était G.I.
C’est surtout à partir de cette imbrication psychologique que Scorsese, inspiré par le roman originaire de Dennis Lehane, commence de tisser sa toile entremêlant avec savoir-faire folie, vérité et rédemption. Car à n’en pas douter, Shutter island, plus qu’une énième oeuvre sur la théorie du complot, est un film sur le secret, le temps de latence. Entre rétention et déformation continue, Teddy Daniels n’est en effet pas aussi clair que l’on pourrait croire et il aura bien besoin, malgré son mal de mer (sic) qui ouvre le film, de toute l’eau qui l’entoure pour purifier son âme des horreurs que sa mémoire-rétine a enregistrées. Débute un redoutable échange alors, sous les yeux du spectateur pris au piège de la pseudo-objectivité de la caméra, entre l’oeil malade de Daniels et l’oeil scrutateur du cinéaste (shutter désigne au sens propre l’obturateur, ce qui permet la projection des images...
C’est sur la sinistre île-forteresse de Shutter Island, ce centre de détention psychiatrique isolé au large de Boston où les déments ne cessent de « se faire des films », que la grande révélation aura lieu, soulignée par la musique grave de Gustav Mahler.

 

 

Shutter island : un fort clos ou un forclos ?
On intuitionne sans peine que Daniels, plus que coupé du monde par un dispositif topologique, est séparé de lui-même, schizé par l’afflux des représentations mentales susnommées qui l’empêchent de "voir" le réel. Si chacun de nous apparaît comme prisonnier de lui-même et de son inconscient, l’obturateur peut aussi bien se donner (et se vivre) comme obstruction. Regard devenu écran, au grand dam de la vérité-image, elle-même dédoublée dans la tradition grecque entre idole et icone. L’objectif -sans jeu de mot - du film consiste bien à nous permettre d’analyser le sens que donne Daniels aux évènements qui se déorulent face à lui sur l’île. Fantasme ou réalité ? Délire ou rationalité ? Shutter island est-elle une prison close sur d’innombrables secrets ? pourquoi l’administration locale ne coopère-t-elle pas ? le marshall Daniels est-il ou non victime d’une terrible conspiration ?
Scorsese illusre ainsi de façon magistrale le terme psychanalytique de « forclusion » élaboré par Jacques Lacan pour traduire verwerfen, verwerfung employés par Sigmund Freud à propos de « L’homme aux loups » (in Cinq psychanalyses) pour désigner comment ce qui est du dedans revient du dehors. Lacan qui traduit d’abord le mot allemand par « rejet » (le verbe verwerfen signifiant avorter pour les animaux) choisit après quelques tâtonnements « forclusion » qui renvoie à clore dehors du latin for, foris : ce qui est mis de côté, à part ; et clore : fermer. Mais où donc est le dehors ici ? Et Daniels est-il jamais au dedans de qui/quoi que ce soit ?

 

 

Répondre à ces questions suppose d’abord de revenir sur le statut accordé au cinéma dans les années 20 par les théoriciens de l’inconscient - l’on songe ici à la légendaire opposition entre Freud (pour qui l’image était incapable de dire le désir qu’elle représente) et Abraham soutenant au contraire qu’une telle transposition était possible (l’écran cinématographique pouvant alors en quelque sorte « ojectiver » le rêve ). Or s’il est un « inconscient visuel du cinéma » (les termes sont empruntés à Walter Benjamin dans dans L’œuvre d’art au temps de sa reproductibilité mécanique (1936), qui tente de sortir de l’alternative précitée en faisant du cinéma un dispositf ayant sa loi propre), la question importe de déterminer si cet inconscient est dépendant ou non de l’inconscient de type freudien - en découle le statut de vérité/libération attribué dès lors à l’image cinématographique.
Sur ce point, il faut s’arrêter chez Scorsese sur le plan où le Dr Naehring, médecin psychiatre allemand de l’île, explique à Daniels que dans la langue germanique il existe une parenté sémantique entre le traumatisme (« Trauma ») et le rêve (« Traum »), induisant a priori que le cinéma servirait à représenter le rêve traumatique en tant qu’indice du traumatisme réel ayant perturbé la psyché du patient ou de l’analysé.

 

 

Le devoir de mémoire : une folie
Autant dire que nous sommes tous des névrosés (traumatiques, ce qui n’est pas nouveau sous le soleil depuis Freud) et que, tout au plus, le réel ne vaut que comme la réalisation d’un rêve traumatique... auquel cas le cinéma qui expose les représentations psychopathologique de ses héros est on ne peut plus sinon vérace du moins réaliste. Précisément, c’est là où le bât blesse dans Shutter island, ce qui contribue selon nous à rendre flottant ce qui eût pu être un thriller haletant : en effet, si l’on comprend bien que le réalisateur cherche à nous expliquer ce qui a pu motiver la dérive mentale du marshal à partir de la mort de sa femme et des corps des déportés exécutés en masse, femmes et enfants surtout, qu’il a observés en tant que soldat, pourquoi donc y aurait-il au juste un lien (inconcsient certes) entre le passé de Daniels qui s’expose à l’écran à coups de flash-back envahissant et la psychopathologie du personnage ?

 

La fin du film révèle que dans la réalité, la femme de Daniels a tué leurs trois enfants - on ne saura pas à vrai dire pourquoi - et qu’il l’a exécutée ensuite. Faut-il en déduire que marqué par la libération de Dachau (qui, au passage, n’a rien à voir avec Auschwitz : que vient donc faire dans cette galère traumatique l’image de la devise Arbeit macht frei ???), Daniels a eu le désir inconscient de tuer les trois enfants issus de son mariage, et que c’est sa femme qui va accomplir ce désir pour lui ? - rien ne justifie dans le roman ou dans le film cette idée. Que face aux drames impossibles à assumer, à la culpabilité qui nous ronge, Dame folie peut se faire protectrice ?
En ce sens, Daniels n’a rien du Surhumain défini par Nietzsche comme celui qui affronte lucidement la vie, avec toute la souffrance qu’elle comporte. Or donc, si certaines souffrances sont trop rudes à affronter sans illusion, le marshal Daniels ne quittera jamais, sain et sauf, Shutter Island. Il est des blessures qui, comme les rêves on le sait, peuvent créer des monstres. Et le héros n’a pas (suffisamment) conscience ici de son degré de blessure morale pour l’affronter. Vaut-il mieux vivre comme un monstre ou mourir en homme bien ? demande-t-il in fine, dans un dernier jeu du chat et de la souris entre le réel et le fictif. La boucle n’est pas bouclée, elle se répète, c’est bien pire. Quod erat demonstrandum.

 

 

L’enfer, c ’est l’il perdu dans la mer
Si c’est une façon pour Scorsese de dire que le souvenir rend fou et que les cinéastes peuvent jouer à leur guise de l’« inconscient freudien », le procédé nous semble assez curieux. D’autant que Daniels laisse entendre que le phare de l’île doit être le lieu d’expérimentations sur les malades-cobayes à faire frémir ...et dignes des camps de concentration.
Une chose est sûre : en passant de l’enquête policière à l’effondrement intérieur d’un homme le film alimente les débats et suscite le questionnement philosophique. Daniels cherche moins à fuir désespérément Shutter Island qu’il n’évite de se regarder dans sa vérité. Et si la véritable tragédie était celle que chacun porte en soi tel un masque qui nous maintient à flot plutôt que dans la conspiration toujours possible des autres contre nous ?
L’enfer, c’est l’il perdu dans la mer.

 

Shutter island
Réalisateur : Martin Scorsese
Acteurs : Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley
Studio : Paramount
Date de sortie du DVD : 24 juin 2010
Durée : 137 minutes
Prix : 19,99 euros


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Mercredi 28 juillet 2010 3 28 /07 /Juil /2010 14:28

Le paradis, ça se mérite.

 

Violée et assassinée, une jeune fille de 14 ans découvre le monde depuis le paradis. Elle voit ses parents et sa famille ravagés par le drame, elle observe le détective chargé de l’enquête et elle aperçoit son meurtrier poursuivre ses sanglants méfaits.

 

Ou la porte du Paradis
Le sujet porte facilement à la guimauve et le terrain n’est pas sans risques pour le réalisateur imposant de King Kong ou du Seigneur des anneaux I, II, III. Sans doute celui-ci a-t-il voulu revenir vers la veine intimiste de son Heavenly creatures ("Créatures célestes", 1994) où déjà le titillait la préoccupation du paradis. Mais justement, le paradis ça se mérite et il semble bien que Susie Salmon ne soit pas encore prête, c’est la thèse intéressante du film, à le gagner (à tous les sens du terme). Dans l’attente de la punition infligée au coupable, elle se condamne donc elle-même à errer dans les limbes. Prisonnière du purgatoire.

 

La critique, certes, n’y est pas allée de main morte - c’était de circonstance, me direz-vous - avec la représentation jacksonienne de cet entre-deux mondes : parure kitsch pour les uns, chromo publicitaire insupportable pour les autres, les méchantes langues n’ont voulu retenir de l’approche de Jackson que son côté vintage, occultant alors en quoi ces « adorables ossements », pour traduire le titre inspiré du plat roman d’Alice Sebold, La Nostalgie de l’ange (J’ai lu, 2003), mettaient tout simplement en exergue, et non sans une poésie visuelle certaine, la question du deuil d’un être aimé et l’ensemble des conséquences sismiques que provoque sur autrui sa disparition.

 



Ainsi, ni film de vengeance basique ni teen-movie réducteur, Lovely bones vaut avant tout comme une étude de moeurs sur le sens de la famille et l’irréversible au sens jankélévitchien, ce dont atteste la subtile scène du dédoublement où Susie croit échapper à son bourreau dans le piège qu’il lui a concocté sous le champ de blé proche de sa maison. La couleur - par le biais des décors féériques et magnifiques - est donnée d’emblée : le bonheur de cette famille de Pennsylvanie n’est pas destiné à durer ; reste à savoir si le meurtrier sera ou pas démasqué pour que l’âme de la jeune fille repose en paix.
Sans une once de morale, non plus qu’une ribambelle d’effets spéciaux qui eussent été spécieux ici, Jackson parvient finalement à présenter le plus grand malheur qui nous guette - notre mort proche - comme un paradoxal bonheur à réinventer. Une jeune fille assassinée qui n’arrive pas à quitter les vivants, sa famille qui ne peut se résoudre à sa perte : un basculement incessant entre le monde des morts et des vivants, qui fait place belle au non-figuré, à méditer.

 

 


Lovely bones

Réalisateur : Peter Jackson
Interprètes : Mark Walhberg, Rachel Weisz, Saoirse Ronan, Susan Sarandon
Durée : 2h08
Date de sortie : 10 février 2010
Editeur : Paramount Home Entertainment
Prix : 19,99 euros.

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