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Philosophie (textes + corrigés)

Jeudi 9 février 2012 4 09 /02 /Fév /2012 12:12

Suis-je le sujet de mes pensées ?

 

Proposition de traitement par M. Quesseveur, TS2, Saint-Cyr, 2011-2012.

 

L'égoïsme, terme apparu au XVIIIe siècle et formé sur le latin ego – moi, sert dans la vie de tous les jours à désigner une personne « qui ne pense qu'à elle », ''qui ramène tout à elle'', ''qui ne pense pas aux autres'', ''qui ne partage pas''. Mais désigner ainsi l'égoïsme, est-ce considérer l'égoïste comme une personne incapable de penser à autre chose qu'à elle même? Une personne incapable d'avoir d'autres sujets de pensée? À l'égoïsme est opposée la charité, mais l'Homme charitable pense-t-il vraiment à autre chose qu'à lui-même? Ne cherche-t-il pas à donner une image de lui-même pour être félicité ou à se faire plaisir en rendant heureux une autre personne? Ne devrait-on pas alors voir ici aussi de l'égoïsme? Un égoïsme dissimulé, détourné, qui chercheraient à donner de faux-semblants? L'égoïste comme l'altruiste ne se prennent-ils pas tout deux comme sujet de pensée plus ou moins directement?

La notion de sujet est polysémique. Le sujet est à la fois le thème – on parle en effet de sujet d'expérience, de sujet de thèse, et de sujet d'un devoir – mais aussi au sens politique un homme subissant une autorité – on parle de sujet du roi et d'assujettissement. Mais doit-on alors voir dans l'égoïste la figure de celui qui dirige ses pensées, qui en est le maître et qui se prend consciemment pour sujet de pensée, ou bien un être soumis à ses pensées et qui y serait assujetti. Mais le sujet est aussi celui qui porte les attributs – predicare en latin, on évoque ainsi l'essence, la substance d'un être. Mais c'est aussi, au sens le plus moderne philosophiquement, un être conscient et libre. Un être capable de se représenter et de se prendre pour objet de pensée. C'est-à-dire si on prend un langage plus cartésien, un Cogito (je pense) se prenant pour son propre Cogitatum (objet de pensée). Mais alors se pose un problème : en me prenant moi, sujet de droit, comme objet de pensée, je ''m'objectivise''. Ne doit-on pas voir là un paradoxe du sujet? Le sujet, grammaticalement parlant, est action dans une phrase. Ainsi, lorsque je me prends pour objet de pensée, est-ce toujours un ''je'' qui existe et qui commet l'action? Il faut donc se demander : « Suis-je le sujet de mes pensées? ». C'est-à-dire : pensons-nous par nous-mêmes? En m'objectivant, resté-je sujet? Est-ce le même ''je'' qui pense et qui est pensé? Subissons-nous nos pensées? Sont-elles maîtres de nous-mêmes? Est-on conscient de penser à nous lorsque nous le faisons? Puis-je véritablement être le sujet de mes pensées? Puis-je prendre un autre objet de pensée?

Pour répondre à ces questions, nous analyserons d'abord l'affirmation du sujet dans son retour sur lui-même, avant de nous demander si l'altérité est vraiment un moyen de ne plus penser à soi. Puis nous nous intéresserons à la subordination de l'être à ses pensées.

En somme, réfléchir à la capacité de l'Homme à se ''subjectiver'' et devenir ainsi objet de pensée, n'est-ce pas se demander si : Le sujet, lorsqu'il revient sur lui-même, reste-t-il sujet ou devient-il l'objet de ses pensées?

 

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La capacité de l'Homme à être conscient – cum, avec; scio, je sais – représente la capacité de l'Homme à revenir sur lui-même et savoir ainsi qu'il existe, qu'il est et qu'il pense. Il est donc nécessaire de s'interroger premièrement sur les relations du sujet à lui-même dans la notion consciente du terme.

Lorsque j'aperçois mon reflet dans un miroir, je prends conscience de moi, je vois mon apparence, ma physionomie, la manière dont je suis habillé. Je prends conscience que j'existe et de quelle manière j'existe. La conscience réfléchie est similaire à ce reflet dans le miroir. La conscience réfléchie est d'une certaine manière un miroir que je tends en moi-même et où je m'observe. Alain disait à propos de la conscience : « C'est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de se décider et de se juger. » dans les Définitions qu'il fournissait. Il déterminait par là, la capacité du sujet à se penser lui-même, à utiliser ses connaissances pour se reconnaître et se penser lui seul et qui lui permet de décider de ses actes et d'en juger la moralité ou non. Par là, la conscience réfléchie détermine le sujet comme un être capable de penser à lui, soit de se prendre pour objet de pensée. Mais être conscient, est-ce pour autant être sujet?

Le sujet, selon notre introduction est doté d'une conscience, mais être sujet, c'est aussi être libre d'agir et de décider. C'est ainsi qu'Alain dans sa citation nous répond et affirme que la qualité de conscience affirmerait une qualité de décision et par voie de conséquence de liberté. Puisque je peux décider de mes actes, je suis libre d'aller dans la direction qui me semble la plus préférable, ce que je décide à l'aide de ma conscience, et je me prends ainsi pour sujet de pensée. Je suis alors le sujet de mes pensées dans la notion thématique de la notion du sujet. Je m'accorde la substance qui est en moi capable de pense et de décider, et je m'affirme donc comme sujet de mes pensées.

 

Mais alors, en étant sujet de mes pensées, s'affirme une forte contradiction : Comment puis-je être objet de mon Cogito et sujet de mes pensées?

Car en effet, la contradiction est forte. Resté-je sujet en étant objet de mon Cogito? De fait, puisque je reviens, sur moi-même, je fais preuve de conscience réfléchie et me détermine en tant que sujet, mais je fais alors l'objet de l'analyse de mon Cogito. Descartes en ayant introduit le Cogito prononça aussi dans le ''Discours de la Méthode'' son célèbre « Cogito ergo sum » soit ''Je pense donc je suis''. Descartes définit ainsi l'existence par le fait de la pensée, par le fait du ''je'' qui effectue l'action de penser et qui permet l'existence. Ainsi, par le fait même de penser et de se penser – ''je pense'', ''je suis'', le même ''je'', le même sujet est en cause – nous affirmons-nous toujours comme sujet? Se prendre pour objet de pensée, par le caractère de l'action qui est alors commise, constitue toujours le sujet qui n'en devient pas pour autant un objet. Il reste sujet. Ainsi, la conscience dans son retour sur elle-même n'entache-t-elle pas le caractère subjectif de l'être.

Mais alors, lorsque je prends pour objet de pensée un objet, le rends-je sujet pour autant? Puisqu'il devient sujet de ma pensée, n'en acquiert-il pas le caractère? De même un sujet d'expérience devient-il sujet de droit? Le fait est qu'il possède bien une substance ainsi que Descartes le démontra dans ses Méditations Métaphysiques avec l'exemple de la cire, qui bien qu'elle changeât d'apparence gardait cette appellation de cire. Cette substance qu'auparavant on ne savait où situer, ne passe plus avec Descartes par le caractère morphologique mais par le caractère même de la cire, qu'elle qu'en soit l'état. « Il est plus aisé de connaître une substance qui pense et qui est étendue qu'une substance toute seule ». Par là, tout ce qui possède une substance au strict sens du terme serait défini ainsi que le firent les grecs avec l'υποκείμενον (l'hupokeimenon) d'Aristote mais dont n'aurions pas forcément conscience car elle n'est pas étendue et ne pense pas forcément. Dois-je pour autant accorder à mon stylo le statut de sujet? Il semblerait que non car celui-là, même s'il possède une substance – il est fait de plastique et d'encre – n'est pas libre et conscient. Descartes ajoutait peu après : « Je ne suis absolument parlant qu'une chose qui pense ». C'est-à-dire un objet qui pense. C'est là le statut même du sujet qui est remis en cause, car quand bien même il serait le sujet de ses pensées et serait conscient, il ne serait pas pour autant sujet mais ne serait qu'un objet qui pense. Néanmoins de par sa nature même de pensante, cette chose acquiert un avis personnel sur les choses qui l'entourent et les sujets qui interagissent avec elle. Elle a donc un caractère subjectif, qui tient du sujet, au sens courant du terme, ce qu'un stylo ne pourrait jamais avoir compte tenu du fait qu'il ne pense pas.

Le sujet, quand même il n'est qu'un objet pensant, de par ce fait même qu'il pense acquiert un caractère subjectif contrairement à l'objet. Le sujet qui revient sur lui, qui se prend pour objet, sujet de ses pensées l'est donc. ''Je'' peux donc bien être le sujet de mes pensées sans que ''je'' perde son caractère de sujet.

 

Mais ce caractère subjectif n'est-il pas à lui-même sa propre contradiction? En acquérant un caractère subjectif de mes pensées, celles-ci ne sont-elles pas faussées?

Ne doit-on pas voir dans le ''je'' qui pense, un ''je'' différent de celui qui est pensé? En effet, lorsque je réfléchis sur moi, j'ai une certaine vision de moi-même avec mes qualités et mes défauts, et, peut-être par nature, avons-nous toujours l'impression d'être meilleur? D'être du ''bon côté'' et de ne jamais avoir tort. Notre conscience, puisque c'est bien d'elle dont nous parlons, a une volonté hégémonique sur l'être et les autres. C'est ce qu'avance Sartre dans l'Être et le Néant en disant qu'« autrui, par la simple apparition de son être est déjà une catastrophe ontologique ». Ainsi, l'autre par sa présence peut-il être meilleur que nous et c'est ce que notre conscience se refuse à admettre. De par ce fait, lorsque nous nous représentons (rendons présent ce qui est absent), nous représentons nous subjectivement à notre être et dans une idée préconçue par rapport aux autres que nous avons. Si « je est un autre » ainsi que le dit Rimbaud définissant par là le fait que nous ne soyons pas toujours tout à fait nous-mêmes mais influencés par les autres, le sujet, lorsqu'il pense à lui-même n'est pas partiel, et « je » n'est plus le sujet de « ses pensées ». C'est bien un autre ''je'' qui est sujet de ses pensées. Le ''je'' des pensées est sujet des pensées.

Il en est de même pour le souvenir de manière plus flagrante encore. Lorsque je pense à moi, je ne le fais pas forcément par une projection de moi-même en pensée à l'instant présent, mais je peux le faire avec un moi passé en réfléchissant sur mes erreurs. Comment aurais-je du réagir à tel instant? Ferais-je pareil aujourd'hui? Lorsque je croise au détour d'un couloir la fille que j'ai aimée mais qui ne m'adresse aujourd'hui plus même un sourire ou un regard, je regrette le passé, et le ''moi'' qui pouvait passer du temps avec elle. Je me prends donc bien pour sujet de pensée, mais ce n'est pas pour autant que le ''je'' qui est pense est le ''je'' qui est entrevu, et pourtant je fais preuve de conscience réfléchie « me prenant pour centre » et induisant « mon savoir qui revient sur lui-même ». Je ne serais donc pas le sujet de mes pensées au strict sens du terme, de par le fait où ce n'est pas vraiment moi qui suis pensé mais une représentation de moi-même passé ou présente.

Il semblerait que nous ne soyons pas le véritable sujet de nos pensées. Mais la conscience, en prenant pour centre le personne humaine elle-même, intègre son passé et son essence, car somme toute, nous sommes la constitution élaborée de notre passé qui à travers les souvenirs créent le ''je'' actuel de par l'expérience que l'on acquiert au cours de la vie. En réfléchissant au passé, on réfléchit tout de même à soi-même, et quand bien même nos représentations sont subjectives, elles permettent de s'améliorer par les critiques que l'on peut recevoir pour mieux considérer notre ''moi''. Le ''je'' au sens le plus général peut donc être considéré comme le sujet de ses pensées.

 

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En revenant sur nous-mêmes ; nous affirmons notre qualité de sujet. Mais il nous est tout aussi possible de penser aux autres et dès lors  ‘’je‘’ n’est plus le sujet des pensées à chaque instant mais ponctuellement.

En effet, il m’est possible d’avoir pour objet de pensée un autre objet/sujet que moi-même. Le Cogitatum peut avoir pour objet de pensée un objet qui n’est pas le Cogito. Et alors, lorsque je ne pense pas à moi, que je sais que je ne pense pas à moi, je ne suis plus le « sujet de mes pensées ». C’est ce que dit Husserl dans ses Méditations Cartésiennes avec le concept d’intentionnalité : « Je sais toujours de quoi j’ai conscience, si j’en prends conscience pas une intention qui est la mienne ». Par là, Husserl affirme que si l’on s’aperçoit que l’on a pour objet de pensée un autre objet que nous-mêmes, nous en avons conscience et nous ne pensons qu’à cet objet de pensée. L’intentionnalité – venant de l’intention, intendere en latin – diriger, définit la capacité de chaque être à n’avoir qu’un sujet de pensée qu’il décide. Le ‘’je’’ dirige ses pensées sur un autre objet de pensée et ne serait alors plus le « sujet » de ses pensées. Mais ne doit-on pas voir alors une soumission des pensées au sujet. C’est-à-dire voir en cela des pensées sujettes au sujet ? En cela le sujet serait libre de décider et de diriger sa vie. Mais est-ce une véritable liberté que la volonté et l’intentionnalité ?

C’est ce qu’affirme Descartes en disant que la liberté nécessite « une pure indifférence dans l’âme pour les actions qu’elle doit exercer ». Par là, Descartes place en maîtresse absolue la volonté et incite à n’avoir qu’une volonté propre à chacun, indépendante des autres. Le sujet, selon la définition, doit être conscient et libre, et donc ne doit subir aucune influence. Mais pouvons-nous vraiment vivre sans subir d’influences ? Si oui, ne nous retrouverions-nous pas pareil à l’âne de Buridan ? De fait, si nous avions un choix à faire, mais que nous ne recevions aucune influence, pourquoi choisir de réaliser une action plutôt qu’une autre si celles-ci sont de conséquences similaires ? Que je passe à droite ou à gauche de la fontaine, le résultat sera le même, je serais de l’autre côté de la fontaine. Si j’y passe uniquement à droite c’est uniquement par le poids de l’influence des autres élèves qui passent eux aussi à droite, permettant ainsi d’instaurer un sens de circulation lui-même installé par une tradition. Ainsi donc si je n’avais pas dans l’esprit cette tradition ni aucune influence, pourquoi mes pas me mèneraient-ils à droite plutôt qu’à gauche ? Si je souhaitais être libre de toute influence, je ne pourrais passer de l’autre côté de la fontaine, pareil à l’âne de Buridan, ne pouvant choisir raisonnablement entre la droite et la gauche. Nous serions alors des êtres disposés à deux choix d’influence – ou plutôt de non-influence – sur nous-mêmes, et dans l’incapacité totale de choisir entre l’un ou l’autre. Nous ne serions libres en somme que de ne pas choisir. Il n’y aurait aucune liberté à ne subir aucune influence, mais plutôt une condamnation à l’indécision. Ne faudrait-il pas alors plutôt accepter l’influence des autres et tenter de notre mieux de la contrôler de manière raisonnée ? Ne doit-on pas ajouter à cela la considération de la liberté sans influence – de cette condamnation – comme un retour sur soi-même et par conséquent une réflexion. Par la volonté d’avoir pour Cogitatum un objet de pensée, et une volonté de n’avoir que cet objet de pensée sans influence, nous revenons sur nous-mêmes pour en saisir la substance.

En tentant donc de ne saisir l’objet que dans un principe d’intentionnalité, sans influence des autres, nous restons tout de même sujets de nos pensées par le retour nécessaire sur soi-même pour saisir la substance de l’objet. Mais dans ce cas en laissant l’Autre influer sur moi-même et en le prenant pour sujet de pensée, que deviens-je ? Resté-je sujet de mes pensées ?

 

Si je prends un objet de pensée en laissant l’Autre influer sur moi, je me soustrais à mon ‘’retour sur moi-même’’. Il semblerait alors que je ne sois plus sujet à mes pensées. Mais l’approche de l’objet se fait toujours par l’intellect. Je ne croirais pas quelqu’un qui, en me désignant une table, m’affirmerait que c’est un oiseau, car j’aurais fait appel à mon intellect, qui se souviendra de la forme de l’oiseau et déterminera que la table est bien loin d’être semblable à un oiseau. Mais qu’en est-il si je me réfère à un sujet ? Lorsque je pense à un autre, le sujet de mes pensées devient cet être à qui je pense. Il devient sujet de mes pensées par la représentation que je m’en fais. Mais par le caractère subjectif qu’a cette représentation, j’ai toujours un avis sur la personne à qui je pense. Ainsi constituera-t-elle peut-être un modèle à mes yeux ou la critiquerais-je car je jugerais son attitude contre-morale. J’aurais alors laissé l’Autre influer sur moi, mais j’aurai jugé, par le caractère subjectif qu’il tient à mes yeux, cette influence. Ainsi, même si je prends pour objet de pensée ou sujet de pensée un autre objet ou sujet que moi-même, ai-je une part de moi-même qui va intervenir dans mon rapport à l’objet et va assujettir mes représentations dans l’idée que je m’en fais. Je reste donc sujet de mes pensées malgré une volonté de ne pas forcément revenir sur moi-même, de par le caractère subjectif en moi-même qui intervient dans mon rapport à l’objet de pensée.

Ne doit-on pas considérer en outre à cet égard qu’une personne qui chercherait à avoir un autre sujet de pensée et à en prendre soin, ne serait alors plus réellement sujette de ses pensées puisqu’elle utiliserait une démarche ne demandant pas de jugement sur l’Autre, et ainsi ne posséderait plus ce jugement, parvenant alors à échapper à ses pensées ? Si cette personne n’a plus ce jugement, il n’a en effet pas besoin de ses pensées. C’est le cas de l’Homme altruiste qui ne cherche qu’à aider les autres qu’importe leurs situations. Mais ne faut-il pas s’interroger sur la motivation profonde qui l’amène à réaliser un tel acte ? Lors de sa démarche, il n’a en effet pas de pensée qui l’assujettissent puisqu’elles sont toutes dirigées sur un autre. Mais qu’en est-il des motivations qui poussent l’Homme à agir de cette manière ? Ne cherche-t-il pas acquérir une bonne conscience ? Ou à donner une bonne image de lui ? Ce serait alors un retour sur lui-même qu’il effectuerait dans un égoïsme profond paraissant sous des fausses apparences d’altruisme. L’acte en lui-même serait donc bien un acte d’esquive à la pensée et l’être cesserait d’être sujet de ses pensées mais ce ne serait que pour mieux s’affirmer sujet par les raisons qui l’ont poussé à cela.

Les Autres seraient donc à la fois une source de pensée pour un retour sur soi-même et un miroir pour moi dans l’image que je rends auprès d’eux. Je me vois dans les Autres, et à l’instar du miroir matériel qui me rappelle mon existence et me rends conscient de moi, les Autres sont le miroir de mon âme et ordonnent sur moi-même le même effet.

 

Si donc je n’ai pas d’autres choix que de penser à moi-même, quels que soient les actes que je commets, ne convient-il pas de se demander quelles sont les conséquences de cette suprématie de mes pensées sur moi-même.

La considération de l’objet de mes pensées comme égoïsme profond amène à la réflexion sur l’incidence de mon égoïsme. Apporte-t-il quelque chose à mon être ? Alors est-ce une bonne chose ? Dans le rapport à l’autre, il semble difficile naturellement de vouloir su mal à une personne, celle-ci étant mon reflet/ « Je ne dais pas autres ce que je ne veux pas qu’on me fasse » dit le proverbe populaire. Ne doit-on pas voir là l’égocentrisme de l’Homme qui même à travers l’Autre penser à lui ? Le sujet semble ne pouvoir devant les similitudes de vie de ses ‘’congénères’’ ne pouvoir leur infliger une douleur dans la mesure où ceux-ci ne lui en font pas car il se projette ‘’dans’’, à la place de l’Autre et par la représentation – sujette à ses pensées – il n’a pas pour but de faire du mal à l’autre. Etre sujet à ses pensées serait donc à la base de l’altérité.

Proposition soutenue par Kant dans la Critique de la Raison Pratique lorsque celui-ci dit : « Tout Homme a une conscience qui se voit observée, menacée, de manière générale tenue en respect (respect lié à la crainte), par un juge intérieur. Et cette puissance qui veille en lui sur les lois, n’est pas forgée (arbitrairement), mais elle est inhérente à son être ». La conscience réfléchie – retour sur soi-même – amène la conscience morale – le juge intérieur. Kant affirmerait ici que la conscience morale serait inhérente à chaque être car celui-ci est conscient. Ainsi, par le fait même de la conscience, par le fait d’être sujet de mes pensées, je possède une conscience morale qui juge chacun de mes actes. Etre sujet de ses pensées, que ce soit dans l’altérité ou par un retour sur soi-même serait donc le piédestal de la conscience morale.

L’autre dans sa dimension réfléchie de moi-même est donc la base de la conscience morale si je suis le sujet de mes pensées – et il semble que nous n’ayons d’autres possibilités. Mais nous n’avons là qu’examiner le ‘’je’’ comme thème de pensée et réfléchis à sa substance, sa liberté et sa conscience. Mais qu’en est-il de la considération du sujet par rapport aux pensées ? Est-il soumis à ses pensées ou exerce-t-il une domination – malgré l’évident retour sur lui-même – sur ses pensées.

 

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Suis-je donc le sujet de mes pensées ? L’être conscient et libre est-il maître ou non de ses pensées ? Les pensées exercent-elles sur moi une autorité ?

Dans la vie de tous les jours, lorsque j’effectue un acte, celui-ci est dirigé par ma pensée. Si j’ai eu envie de gratter le sommet de mon crâne, c’est par la prise de conscience de cette démangeaison que j’ai décidé de lever le bras pour porter ma main à ma tête. Dans ce cas-là, le ‘’je’’ et les pensées sont similaires, puisque le ‘’je’’ sensible – l’être en lui-même – a ordonné au ‘’je’’ intelligible – les pensées. C’est d’une certaine manière considérer la suprématie du ‘’je’’ sur le sujet. C’est en effet bien lui qui ordonne que l’action soit réalisée.

Mais à cela s’oppose l’expression populaire affirmant que nous somme ‘’sujets à nos humeurs’’. Une personne ainsi claquant une porte violemment après s’être disputée aura-t-elle subi le contrecoup de la dispute et ainsi aura été sujette à ses humeurs. La réalisation d’un de ces actes sous le coup d’une émotion semble mettre en exergue l’influence de l’état d’esprit – soit la pensée – sur la réalisation d’un acte par le sujet. Il y aurait donc là encore une discordance entre les pensées et le sujet en somme, et une puissance des pensées qui tiennent en respect le sujet et contrôlent la réalisation de ses actes.

Au vus de ces deux faces de l’assujettissement du sujet à ses pensées ou des pensées au sujet, laquelle prévaut sur l’autre ? Sont-elles à parts égales en nos pensées ? Quelles sont les conditions requises pour que le sujet contrôle ses pensées ? Le peut-il seulement ?

Freud dans sa Métapsychologie en 1915 affirme que non en théorisant l’inconscient. Par ce terme, il définissait ‘’une nouvelle face du psychisme (vie de l’esprit)’’ Il pensait qu’en effet le sujet n’était pas toujours conscient des actes qu’il réalise ni de la raison, du motif qui l’amène à réaliser de telles actions. Il y aurait eu dans la jeunesse du sujet un ensemble d’évènements qui auraient marqué sa pensée au fer rouge et expliqueraient un certain nombre d’actes réalisés inconsciemment dans la vie de l’individu. Ces actes inconscients réalisés par l’individu seraient ‘’les actes manqués’’ ; des lapsus, et dans les cas les plus grave, la névrose. Par ces actes manqués il entendait des actes qui ne seraient pas réussis dans la volonté du sujet. Lorsque je cours puisque je suis en retard pour aller à un rendez-vous et que je trébuche, m’écrasant dace contre terre devant les passants qui regardent alors d’un air interloqué, on peut supposer une volonté de mon inconscient d’attirer l’attention sur moi, manière de dire que je n’ai pas envie d’aller à ce rendez-vous et que je cherche même à me blesser pour ne pas y aller – c’est pour cela que je suis parti en retard. Ma conscience, mon ‘’je’’ voulait arriver à destination pour bien paraître aux yeux des autres, mais mon inconscient par une volonté qui a été refoulée (sans que je m’en rende compté) m’a fait réalisé un acte montrant ma véritable volonté qui est profondément ancrée en moi-même. Je serais donc bien assujetti à mes pensées.

 

De même, qu’en est-il lorsque je dors ? Mon ‘’je’’ cesse d’être conscient puisque je suis alors dans un repos intellectuel. Mais alors ? Quelle est la raison qui va faire que je vais bouger pendant la nuit ? Qu’est qui va faire que je vais rêver ? Suis-je conscience de ces rêves pendant mon sommeil ? Et de mes actes ? On pourrait déterminer d’abord les gestes comme la résultante d’un ajustement corporel pour être dans de meilleures conditions pour dormir. Des gestes qui semblent réalisés par la conscience végétative pour préserver le sujet. Je serais alors sujet de ma conscience végétative et soumis aux pensées de ma conscience végétative. De fait, celle-ci n’a-t-elle pas que pour but de préserver la sauvegarde de mon être ? C’est donc qu’une autre ‘’force’’ agit en moi. Freud attribue les rêves à l’inconscience notamment avec l’Interprétation des Rêves. Il soutient que l’inconscient possèderait une volonté de réaliser des pulsions érotiques et thanatiques et qu’il les réaliserait dans les rêves par des moyens plus ou moins dissimulés qui ne serait pas en contradiction avec ma morale. Ainsi, lorsque je rêve de ma cousine venant chez moi avec deux melons qu’elle tient dans ses bras et que je suis heureux de la voir, il est fort probable que je ne sois en somme heureux que de voir ses seins qui m’attirent – ce que je n’ose m’avouer – mais que cela reste dissimulé sous de faux-semblants. Ainsi le sujet, lorsqu’il sommeille est-il soumis à l’inconscient qui est lui-même contrôlé en partie par ma conscience morale. Mais peut-on considérer cette conscience morale qui agit sans que je ne m’en rende vraiment compte comme étant part du sujet qui alors pourrait exercer sur lui-même un contrôle sur ce qui le contrôle ? Il se contrôlerait ainsi, de manière détournée certes, mais ce serait ses pensées qui seraient sujettes à lui-même. Sous quel angle doit-on donc alors considérer la conscience morale ?

 

Freud répond encore une fois à cette question en introduisant la notion de ‘’surmoi’’ (überich), dans la seconde topique de 1920. Le surmoi serait l’intériorisation des règles de la société en moi-même. Freud a dit au sujet de l’inconscient et sur surmoi : ‘’Le moi [partie consciente de mon être] n’est plus le maître dans sa propre demeure’’. Par là, il clame une suprématie de l’inconscience et du surmoi sur la conscience. En différenciant de cette manière le ‘’moi’’ et le ‘’surmoi’’, il distingue donc la société qui agit en moi et qui m’a fait intérioriser des règles. Si aujourd’hui tuer sa femme est interdit, le despote au temps des Athéniens (qui n’était autre que le père de famille) avait droit de vie et de mort sur sa femme, ses enfants et ses esclaves. C’est bien la preuve que la société influe sur moi d’une manière ou d’une autre. Néanmoins, les lois de la société étant censées être les lois de la morale, le fait que celles-ci soit inhérentes à notre être prouve bien selon Kant que la société ne joue qu’un rôle d’intermédiaire d’inscription des lois morales dans la société. Les deux sont donc indissociablement liées. Mais alors, intériorisé-je les règles de la société ou sont-elles inscrites en moi dès mon origine ? Le fait même que je puisse réaliser un acte qui me semble moral – accepter la présence de mendiants dans la rue sans rien faire – pourra paraître immoral à un autre qui m’incitera à tendre la main à cet homme à l’aider et qui trouvera cette situation insupportable. Je serais donc différent de lui dans ma conception de la morale. C’est donc bien la société qui s’imprime en nous puisque chacun ne possède pas tout à fait la même morale. La morale étant liée à ma volonté de ne pas subir le sort d’un autre, je suis totalement sujet de mes pensées par cette morale. Celle-ci me contraint à réaliser des actes que je ne ferais pas forcément si je ne subissais aucune influence. Dès lors que je ne réalise pas un acte qui irait dans le sens de ma morale, n’éprouvé-je pas un sentiment de mauvaise conscience ? Sentiment désagréable s’il en est, c’est bien là preuve que notre esprit s’impose une nécessité dans le devoir de réaliser un acte qui apparaitrait comme l’accomplissement des règles de la société. Celles-ci par la morale exerce donc une puissance sur moi qui m’assujetti et m’oblige à réaliser les actes allant dans son sens. Mais n’existerait-il tout de même pas un moyen de se soustraire à la morale ? Et ainsi parvenir – même un instant – à ne plus être sujet de ses pensées ?

Freud affirme que cela est possible par l’art qui ne se soumet à aucun interdit et permet la sublimation – phénomène d’expression de l’inconscient. Je pourrais à travers un art que j’exercerais mettre de côté mon ‘’moi’’ par l’expression de les pulsions, sur un tableau par exemple, sans que cela ne soit interdit. Mais esquivé-je pour autant mes pensées ? N’y a-t-il pas une part importante du moi qui agit à travers cette sublimation, un ‘’moi’’ inconscient puisque ce sont mes pulsions qui sont assouvies. J’ai été pris pour thème de pensée par mon inconscient et je suis ainsi encore le sujet de mes pensées.

Je serais donc ainsi assujetti au sens politique du terme par mon inconscient et mes pensées. Je reviens sans cesse sur moi-même et ne peux me soustraire à ce retour quoiqu’il advienne. Mes pensées dirigeraient donc mes actes, et le ‘’je’’ ne ferais que subir le contrecoup de ses pensées puisqu’il n’en serait pas le véritable maître.

 

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Je serais donc dans tous les sens du terme sujet à mes pensées et je ne pourrais me soustraire à la force de ces pensées qui agissent en moi sans que puise les contrer. Je serais aussi le sujet de mes pensées, quel que soit mon objet de pensée. Sans mon pouvoir d’être conscient et libre, je suis l’objet de mes pensées tout en restant un sujet relativement libre dans la mesure où je me laisse influencer par les autres. Le sujet peut donc être le sujet de ses pensées, mais ce n’est pas qu’un pouvoir qu’il possède, c’est aussi une constant et une nécessité que ses pensées le prennent pour sujet. ‘’Je’’ est donc pensé à chaque instant, qu’el que soit la volonté instaurée. Le ‘’je’’ qui pense reste bien le ‘’je’’ qui est pensé, dans une représentation aussi subjective soit-elle, puisque c’est bien le ‘’je qui est entrevu. Mais si je suis le sujet de mes pensées, ne dois-je pas vouloir les esquiver ? Quel but doit-on donner à l’Homme qui est sujet à ses pensées ?

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Jeudi 19 janvier 2012 4 19 /01 /Jan /2012 08:47

 

Martin Heidegger

 

Le Chemin de campagne

traduit par André Préault

 

 

Il quitte à sa porte le Jardin du Château et court vers les terres humides d'Ehnried. Par-dessus le mur, les vieux tilleuls du Jardin le regardent s'éloigner, soit qu'aux environs de Pâques il allonge son trait clair entre les champs déjà verts et les prairies renaissantes ou qu'à Noël il disparaisse derrière la première colline parmi les tourbillons de neige. A partir de la croix, il tourne vers la forêt. À sa lisière il salue en passant un grand chêne, sous lequel est un banc tout juste équarri.

Parfois reposait sur le banc tel ou tel des écrits des grands penseurs, qu'une jeune gaucherie essayait de déchiffrer. Quand les énigmes se pressaient et qu'aucune issue ne s'offrait, le chemin de campagne était d'un bon secours. Car, sans rien dire, il conduit nos pas sur sa voie sinueuse à travers l'étendue de ce pays parcimonieux.

C'est toujours à nouveau que la pensée, aux prises avec les mêmes écrits ou avec ses propres problèmes, revient vers la voie que le chemin trace à travers la plaine. Il demeure, sous les pas, aussi près de celui qui pense que du paysan qui s'en va faucher aux premières heures du matin. Plus souvent avec les années le chêne au bord du chemin ramène nos pensées vers les jeux de l'enfance et les premiers choix. Quand parfois, au cœur de la forêt, un chêne tombait sous la cognée, mon père aussitôt partait, traversant futaies et clairières ensoleillées, à la recherche du stère de bois accordé à son atelier. C'est là, dans son atelier, qu'il travaillait, attentif et réfléchi, dans les intervalles de son service à l'horloge de la tour et aux cloches qui, l'une comme les autres, ont leur relation propre au temps et à la temporalité.

Cependant, dans l'écorce du chêne, les gamins découpaient leurs bateaux qui, munis d'un banc de rameur et d'un gouvernail, flottaient sur la rivière Mettenbach ou dans le bassin de l'école. Dans ces jeux, les grandes traversées arrivaient encore facilement à leur terme et retrouvaient la rive. La part de rêve qu'elles contenaient demeurait prise dans le vernis brillant, encore à peine discernable, qui recouvrait toutes choses. L'espace qui leur était ouvert n'allait pas plus loin que les yeux et la main d'une mère. Tout se passait comme si sa sollicitude discrète veillait sur tous les êtres. Ces traversées pour rire ne savaient rien alors des expéditions au cours desquelles tous les rivages restent en arrière. Cependant la dureté et la senteur du bois de chêne commençaient à parler, d'une voix moins sourde, de la lenteur et de la constance avec lesquelles l'arbre croît. Le chêne lui-même disait qu'une telle croissance est seule à pouvoir fonder ce qui dure et porte des fruits ; que croître signifie : s'ouvrir à l'immensité du ciel, mais aussi pousser des racines dans l'obscurité de la terre ; que tout ce qui est vrai et authentique n'arrive à maturité que si l'homme est disponible à l'appel du ciel le plus haut, mais demeure en même temps sous la protection de la terre qui porte et produit.

Cela, le chêne le dit toujours au chemin de campagne, qui passe devant lui sûr de sa direction. Le chemin rassemble ce qui a son être autour de lui ; et, à chacun de ceux qui le suivent, il donne ce qui lui revient. Les mêmes champs, les mêmes pentes couvertes de prairies font escorte au chemin de campagne en toute saison, proches de lui d'une proximité toujours autre. Que la chaîne des Alpes au-dessus des forêts s'efface dans le crépuscule du soir, que, là ou le chemin se hisse sur une colline, l'alouette au matin s'élance dans le ciel d'été, que le vent d'est souffle en tempête de la région du village maternel, que le bûcheron, à la tombée de la nuit, traîne son fagot vers l'âtre, que le char de la moisson rentre à la ferme en vacillant dans les ornières du chemin, que les enfants cueillent les premières primevères au bord des prés, que tout le long du jour le brouillard promène sur la vallée sa sombre masse, toujours et de tous côtés c'est le Même qui nous parle autour du chemin.

Le Simple garde le secret de toute permanence et de toute grandeur. Il arrive chez les hommes sans préparation, bien qu'il lui faille beaucoup de temps pour croître et mûrir. Les dons qu'il dispense, il les cache dans l'inapparence de ce qui est toujours le Même. Les choses à demeure autour du chemin, dans leur ampleur et leur plénitude, donnent le monde. Comme le dit le vieux maître Eckhart, auprès de qui nous apprenons à lire et à vivre, c'est seulement dans ce que leur langage ne dit pas que Dieu est vraiment Dieu. Mais le chemin ne nous parle qu'aussi longtemps que des hommes, nés dans l'air qui l'environne, ont pouvoir de l'entendre. Ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l'artifice. C'est en vain que l'homme par ses plans s'efforce d'imposer un ordre à la terre, s'il n'est pas ordonné lui-même à l'appel du chemin. Le danger menace, que les hommes d'aujourd'hui n'aient plus d'oreille pour lui. Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu'ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu. Ainsi l'homme se disperse et n'a plus de chemin. À qui se disperse le Simple paraît monotone. La monotonie rebute. Les rebutés autour d'eux ne voient plus qu'uniformité. Le Simple s'est évanoui. Sa puissance silencieuse est épuisée.

Le nombre de ceux qui connaissent encore le Simple comme un bien qu'ils ont acquis diminue sans doute rapidement. Mais partout ces peu nombreux sont ceux qui resteront. Grâce à la puissance tranquille du chemin de campagne, ils pourront un jour survivre aux forces gigantesques de l'énergie atomique, dont le calcul et la subtilité de l'homme se sont emparés pour en faire les entraves de son œuvre propre.

La parole du chemin éveille un sens, qui aime l'espace libre et qui, à l'endroit favorable, s'élève d'un bond au-dessus de l'affliction elle-même pour atteindre à une sérénité dernière. Celle-ci s'oppose au désordre qui ne connaît que le travail, à l'affairement qui, recherché pour lui-même, ne produit que le vide.

Dans l'air, variable avec les saisons, du chemin de campagne prospère une gaieté qui sait et dont la mine paraît souvent morose. Ce gai savoir est une sagesse malicieuse1. Nul ne l'obtient qui ne l'ait déjà. Ceux qui l'ont le tiennent du chemin de campagne. Sur sa voie la tempête d'hiver et le jour de la moisson se croisent, la turbulence vivifiante du printemps et le déclin paisible de l'automne se rencontrent, l'humeur joueuse de la jeunesse et la sagesse de l'âge échangent des regards. Mais tout devient serein dans une harmonie unique, dont le chemin dans son silence emporte çà et là l'écho.

La sérénité qui sait est une porte donnant sur l'éternité. Ses battants tournent sur des gonds, qu'un habile artisan a forgés un jour en partant des énigmes de l'existence.

Des basses prairies d'Ehnried, le chemin revient au Jardin du Château. Franchissant une dernière colline, son étroit ruban traverse une dépression plate, puis arrive aux remparts. Il luit faiblement à la clarté des étoiles. Derrière le Château se dresse la tour de l'église Saint-Martin. Avec lenteur, presque avec hésitation, les onze coups de l'heure s'égrènent et s'effacent dans la nuit. La vieille cloche, aux cordes de laquelle les garçons ont eu leurs mains rudement chauffées, tremble sous les coups du marteau, dont nul n'oublie la silhouette amusante et sombre.

Avec le dernier coup le silence s'approfondit encore. Il s'étend jusqu'à ceux qui ont été sacrifiés prématurément dans deux guerres mondiales. Le Simple est devenu encore plus simple. Ce qui est toujours le Même dépayse et libère. L'appel du chemin de campagne est maintenant tout à fait distinct. Est-ce l'âme qui parle? est-ce le monde? est-ce Dieu?

Tout dit le renoncement qui conduit vers le Même. Le renoncement ne prend pas, mais il donne. Il donne la force inépuisable du Simple. Par l'appel, en une lointaine Origine, une terre natale nous est rendue.


1. Littéralement : « Ce gai savoir est das Kuinzige. » Ce terme dialectal, propre à la Souabe du Sud (où se trouve Messkirch, ville natale de Heidegger), correspond étymologiquement à keinnützig, « bon à rien », « propre à rien », dont le sens est passé à celui d'« espiègle », « malicieux », et finalement désigne aujourd'hui un état de sérénité libre et joyeux, aimant à se dissimuler, marqué par une ironie affectueuse et par une touche de mélancolie : mélancolie souriante, sagesse qui ne se livre qu'à mots couverts. (Renseignements fournis par l'auteur.) (N.d.T.)


Ce texte a été écrit à l’automne de 1948 pour le Recueil commémorant le centième anniversaire de la mort du compositeur allemand Conradin Kreutzer, et publié dans ce recueil.

Tirage à part 1956 (chez Clostermann, à Francfort-sur-le-Main).

Traduction française par André Préau, publiée dans Heidegger  : question III et IV, Gallimard, collection Tel numéro 172, Paris, 1990, ISBN-2-07-072130-2.

Source : http://www.omalpha.com/jardin/heidegger1-imp.html


Heidegger : “Der Feldweg”

JL SPINOSI

Dans un court récit, le marcheur décrit simplement le chemin. Nulle complexité conceptuelle ne vient hanter le “passage”, il suffit de lire ou de s’avancer sans que la compréhension se heurte aux difficultés que le penseur sème parfois sur sa route. Le chemin de campagne est d’un bon secours quand se pressent les énigmes, est-il dit, celles-ci sont gravées sous un grand chêne .C’est là que, à la lisière de la forêt, commence le chemin, cette voie sinueuse que nous allons emprunter. Ainsi c’est la pensée elle-même qui s’envient sur le chemin, mais de la même manière que le paysan s’en allant faucher les blés ou les herbes. Le chêne est l’arbre de la réminiscence, il entraîne et ramène les pensées à l’enfance, à des souvenirs qui enracinent. Y aurait-il là le même effet de quasi éternité, nous liant à une mémoire qui serait le lieu d’essences presqu’éternelles, comme nous y conviait l’auteur de “A la recherché du temps perdu”? Le chêne dit cependant que “croître signifie: s’ouvrir à l’immensité du ciel, mais aussi pousser des racines dans l’obscurité de la terre”. Si l’homme est dispose à l’appel le plus haut du ciel et à demeurer sous la protection de la terre qui porte, dès lors s’affirme la notoriété de l’authentique et du vrai. Le chêne dit tout cela au chemin et celui-ci donne à qui le suit don dû. Le chemin rassemble l’être de ce qui est autour de lui, il livre la plénitude du monde pour qui s’exprime le Même ou le Simple à chaque instant. Mais plus encore, il est inutile que l’homme ordonne, qu’il cherche à conférer un ordre au monde s’il n’est lui-même “ordonné à l’appel du chemin”.L’homme se disperse, il n’a plus de chemin dès lors qu’il déviant ordonné aux calculs, car dans la monotonie et l’uniformité, la puissance du Simple s’est enfuie. Bien peu sont ceux qui connaissent encore le Simple, mais ceux là resteront, grâce au chemin. Il ne s’agit donc pas d’une route quelconque où l’on se promènerait, mais de la forme précise que prend la voie en ce monde, nulle finalité calculée ne nous jette sur un itinéraire programme, le chemin est ce symbole déployé comme une image suspendue à un niveau plus plein de réalité. Les choses nous parlent car nous cessons de les arraisonner, le chemin nous convie à la rencontre, il ne peut guider que ceux qui s’acheminent (pensent), non ceux qui se pressent, ni ceux qui tracent des traits sur des diagrammes de coordonnées.

La parole du chemin éveille un sens…qui mène à une sérénité». Heidegger dans ses commentaires sur les poèmes de Hölderlin nous a entretenus sur la Sérénité. Il ne s’agit pas de simple quiétude, mais du lieu du “Plus Haut” où se situe “Lui”, le père, le Joyeux. En des accents qui nomment le Sacré, se livre ici la lumière la plus pure. “La sérénité est l’origine d’où procède l’essence du salut” est il dit dans Heimkunft, le poème sur le retour. La sérénité s’oppose à l’affairement, l’activité stérile du travail et à la déréliction, celle du loisir qui clôt l’homme dans un horizon animal. Tout cela empêche la recherche de la sérénité qui s’approche vers nous lorsque “ ce que tu cherches, cela est proche et vient déjà à ta rencontre”.

Un gai savoir s’affirme comme sagesse malicieuse sur un chemin qui comme celui décrit par Héraclite rassemble les opposés, ici se croisent la tempête d’hiver et le jeu de la moisson, la profusion printanière et l’automne comme déclin, la sagesse de l’âge et de la jeunesse qui joue Tout se joint dans une harmonie unique, celle de la sérénité est « une porte donnant sur l’éternité ». Le chemin semble ici se souvenir du poème de Parménide, où la voie mène aux portes qui dévoileront la divinité. Les deux présocratiques, Héraclite et Parménide, ne sont pas cités, mais leur vision propre du chemin ne peut passer inaperçue, l’image qui s’habite ou qui se traverse selon l’approche prend ici sa forme véritable.

Puis le chemin revient vers les repères de la terre natale, le château, le village, le clocher. Celui-ci égrène de sa cloche les coups des heures nocturnes dont le dernier va étendre le silence jusqu’à ceux qui sont morts, non comme un rappel mais comme une confirmation, une bienveillance qui approfondie la proximité.

Le Simple est encore plus simple, et le Même dépayse. Paroles étranges mais c’est l’appel du chemin qui retentit. Qui parle ? C’est le renoncement qui donne et nous rend une terre natale.Der Feldweg ce sont quelques pages qui ne s’achèvent pas, le chemin est à parcourir, à chaque fois nouveau et pourtant toujours identique comme le fleuve d’Héraclite, le Même et l’Autre se joignent en l’appel unique du Simple. Le chemin est la pensée plus pensante qui ne représente pas mais dévoile à qui sait écouter la rencontre de Celui qui vient à nous dès que nous le cherchons. Le chemin donne à celui qui se présente, il amène nos pas à la porte d’une étoile dans le ciel et nous offre en même temps le retour vers le sol natal, le trésor de l’origine.



Source : http://anaphore.philosophie.free.fr/wordpress/?page_id=160

Publié dans : Philosophie (textes + corrigés)
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