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Philosophie (Notions)

Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 14:48

 

La raison peut-elle accepter le hasard ?

 

La raison humaine déteste l´incertitude. Nous ne cessons de vouloir prédire avec certitude ce qui se produira, connaître à l´avance ce que sera l´issue d´une de nos initiatives ou le terme d´une entreprise dans laquelle nous sommes impliqués. Parce que nous nous sommes convaincus que, dans le réel, « rien n´est raison », selon la formule donnée par Leibniz au principe de raison, voire, selon la fameuse proclamation hégélienne, que « le réel est rationnel et le rationnel réel », attribuer au hasard ou à la contingence pure le fait que les choses se passent ainsi plutôt qu´autrement nous apparaît toujours plus ou moins comme une défaite de notre volonté de maîtriser, voire de posséder une nature dont nous souhaiterions qu´aucune dimension ne nous échappe.

D´un événement et, plus généralement, d´un phénomène, nous disons en effet qu´ils se produisent par hasard quand leur surgissement apparaît fortuit ou aléatoire : ils surviennent sans pouvoir être expliqués par des phénomènes ou événements antérieurs. Tout se passe alors comme si ces événements ou ces phénomènes qui précèdent celui dont nous allons imputer la naissance au hasard ne nous semblaient pas rendre leur réalisation nécessaire, ou du moins ne pas en déterminer nécessairement toutes les caractéristiques. En sorte qu´une telle imputation, qui n´en est pas une (puisque le hasard désigne ainsi plutôt l´absence d´une cause qu´une cause quelconque), nous confronte aux limites de notre savoir en même temps qu´à celles de notre pouvoir. Ce pourquoi aussi bien les sciences que la philosophie ont eu tant de mal à ne pas faire du hasard leur ennemi pur et simple.

Bien avant même le mot de Hegel proclamant à propos du hasard qu´en philosophie, en l´occurrence lorsque nous abordons l´histoire, « cela ne nous regarde pas », Aristote avait déjà rejeté le hasard de l´interrogation philosophique sur l´être en le désignant comme « tout proche du non-être ». Quant à l´approche scientifique du réel, elle s´est au fond construite sur la conviction cartésienne qu´une intelligence se servant de la méthode requise pour bien conduire sa raison dans les sciences n´aurait jamais affaire à quoi que ce soit d´incertain et n´attribuerait jamais au hasard ce qui relève en fait des seuls mouvements des corps dans l´espace et de la combinaison de ces mouvements : le passage d´une physique des mouvements à une physique des forces ne semblait pas par lui-même devoir remettre en cause une telle foi dans le déterminisme.

Peut-on pourtant aussi radicalement mettre le hasard au ban de la raison ?

 

 

Deux motifs au moins nous incitent à ne pas refermer aussi vite le dossier et à instruire plus attentivement la question du hasard.

D´une part, la raison ne se borne pas à dire ce qui est, elle entend aussi, comme raison pratique, prescrire à notre liberté ce qu´elle doit faire. Or quel sens, ainsi que le demandait déjà Kant dans la Critique de la raison pratique, aurait le moindre appel à notre liberté de décider de nos actes si nous pouvions prédire la conduite future d´un homme avec la même certitude qui nous permet de prévoir une éclipse de Lune ou de Soleil ? Non qu´il faille considérer assurément qu´une action libre est une action relevant du hasard, qu´agir librement, c´est laisser faire le hasard, mais du moins faut-il qu´une place, dans le cours même des choses, soit laissée inoccupée par le déterminisme, donc virtuellement ouverte au hasard, pour que la liberté se saisisse de cette possibilité et inscrive dans cette brèche une autre nécessité : celle, non plus de l´enchaînement naturel des causes et des effets, mais de ce qui nous apparaît moralement incontournable.

D´autre part, n´existe-t-il pas des secteurs du réel où même la raison qui décrit ce qui est (la raison théorique) ne peut évacuer le hasard ? On pense à l´histoire, bien sûr, mais aussi, de plus en plus, au domaine du vivant, où la biologie contemporaine montre de plus en plus que l´évolution des espèces est due à de brusques mutations, dans le matériel génétique, défiant toute prévision.

Bref, dans ces différents registres, théoriques et pratiques, une raison moins convaincue que la certitude est le seul modèle de la vérité ne se trouve-t-elle pas conduite à recomposer avec le hasard ? Plus encore, ne lui faut-il pas désormais se recomposer elle-même, en redéfinissant ses démarches ou ses procédures, à partir d´une prise en compte de ce hasard dont la reconnaissance ne serait plus alors simplement le signe de sa propre défaite ou de ses déconvenues, mais pourrait être celui des indispensables transformations qu´elle a su s´imposer à elle-même ?

Questions dont l´ampleur et la radicalité sont telles qu´on ne saurait entreprendre de les affronter sans s´être assuré tout d´abord d´une exploration suffisamment minutieuse de cette idée même du hasard qui semble défier la raison.

Repartons, pour mieux cerner ce que signifie l´énoncé selon lequel certains événements ou phénomènes se produiraient par hasard, de la célèbre analyse que mène Aristote, au livre II de sa Physique, des divers types de causalité qui régissent la production de ce que nous observons dans la nature. En suivant Aristote ou en y réfléchissant nous-mêmes, nous pouvons distinguer, parmi les événements, ceux qui se produisent avec constance (quand nous faisons chauffer de l´eau, elle finit par bouillir) ou du moins avec une très haute fréquence proche de la constance (la première fois qu´un enfant essaye de marcher seul, il tombe) et ceux qui se produisent exceptionnellement (proposer, devant un problème d´arithmétique, la première solution qui vous passe par la tête et tomber ainsi sur la solution correcte) ou très rarement (sortir dans la rue et rencontrer d´emblée la personne que nous avions justement besoin de voir). Les faits constants ou très fréquents, nous les nommons nécessaires. Les faits exceptionnels ou très rares constituent la classe de ceux où nous pouvons mobiliser une référence au hasard.

Encore faut-il, pour cerner la sphère du hasard, compléter en l´affinant cette première approche. Tous les événements rares ou exceptionnels ne sont pas attribués au hasard. Parmi les faits rares ou exceptionnels, c´est plus précisément ceux qui apparaissent avoir pour nous un sens que nous pouvons être portés à attribuer au hasard. Nous n´imputons en effet au hasard que les faits rares ou exceptionnels qui semblent se produire, si nous utilisons ici la terminologie élaborée par Aristote dans son analyse de la causalité, « en vue de quelque chose » : ceux qui, par conséquent, se donnent à nous comme pourvus d´une finalité, ou d´une dimension téléologique, qui nous les fait apparaître comme s´ils avaient une signification. Que je trouve sans l´avoir obtenu par calcul ou raisonnement la solution correcte d´un problème mathématique, cela me dispense (du moins puis-je le croire, à mes risques et périls !) d´un effort de recherche, cela peut même (certes provisoirement !) me faire passer pour doué en arithmétique : il y a donc une finalité apparente dans l´événement, il m´est utile, il n´est pas neutre pour moi, et je bénis donc l´heureux hasard qui m´a procuré ce succès facile ! En revanche, si, dans la rue, je croise successivement cinq personnes qui portent toutes des moustaches, je ne dirai pas en toute rigueur que c´est un hasard : je parlerai plutôt d´une simple coïncidence. Le hasard a donc ceci de plus que la simple coïncidence : il est signifiant et interprétable en termes téléologiques.

Une exception ou une rareté à caractère téléologiquement signifiant : avons-nous ainsi défini pleinement le hasard ? Pas vraiment, pour peu que nous y réfléchissions encore un instant. Aristote, pour sa part, n´a pas manqué de le faire, qui procède à une dernière distinction pour mieux encore délimiter le champ où la référence au hasard peut intervenir : pour qu´il soit question de hasard, il faut aussi que le caractère téléologique ou signifiant du phénomène concerné ne soit pas le résultat d´une volonté ou d´un choix émanant de façon décelable d´un être humain. Il faut donc que la finalité soit accidentelle (comme c´est le cas, par exemple, quand la chute d´une pierre qui se détache d´un mur délabré vient juste assommer l´assassin qui poursuivait sa future victime) et non pas intentionnelle (comme c´est le cas si la pierre est volontairement lancée par un défenseur du faible et de l´opprimé, soucieux de mettre ainsi l´assassin hors d´état de nuire !).

Rassemblons ce qui se dégage de ces délimitations successives : nous attribuons (du moins sommes-nous portés à le faire) un fait ou un événement au hasard quand il est imprévisible (ce qui correspond à sa rareté ou à son caractère exceptionnel), fortuit (ce qui intègre son absence présumée de cause), signifiant (ce qui renvoie à sa dimension de finalité en excluant toute confusion entre hasard et coïncidence) et cependant inintentionnel (ce qui exclut de confondre, cette fois, un simple fait de hasard avec un exploit dû par exemple à l´héroïsme de son auteur). Nous devons à Aristote, qui n´était pas avare de distinctions conceptuelles, une ultime précision dont nous pouvons nous servir pour achever de baliser ce champ où interviennent plusieurs notions difficiles à discerner les unes des autres : comment situer le hasard par rapport à ce qu´il nous arrive aussi de désigner comme la fortune, bonne ou mauvaise ? Si nous souhaitons affiner encore notre conceptualisation du hasard, nous dirons que le hasard est à la fortune ce que le genre est à l´espèce : la fortune est un type de hasard, toute fortune relevant du hasard, mais tout hasard n´étant pas pour autant fortune. Quel type de hasard est en effet fortune ? D´un homme qui, en retournant la pelouse de son jardin, découvre des pièces d´or, nous dirons qu´il jouit d´une (bonne) fortune (en l´occurrence, dans tous les sens du terme !) ; en revanche, la rencontre de deux boules de billard mises en mouvement d´un simple revers de la main, ou parce que quelqu´un a, en passant, heurté le billard, sans aucune intention particulière, sera dite l´« effet du hasard » et non de la fortune. Le hasard a donc plus d´extension que la fortune, qui se définit par les mêmes caractéristiques que le hasard, mais concerne plus spécialement les activités humaines et ce qui en résulte (par hasard) pour la destinée de leurs auteurs.

La délimitation rigoureuse de ce que nous entendons par le hasard ne constitue pas une fin en soi : maintenant que nous cernons mieux ce à quoi nous faisons référence quand nous parlons précisément d´un « effet du hasard », nous pouvons nous demander à la fois selon quelle logique nous sommes conduits à un tel recours et ce que ce recours peut avoir de problématique. Pourquoi nous apparaît-il d´abord à ce point évident, quand nous nous plaçons du point de vue de la rationalité philosophique ou scientifique, qu´un surcroît de réflexion devrait nous épargner toute tentation d´imputer quoi que ce soit, ultimement, au hasard ?

Avant d´entrer dans l´examen de la validité même d´une telle notion, il convient en effet de nous demander ce que représente, quant à l´attitude de l´être humain face au monde qui l´entoure, l´attribution de certains faits au hasard. Pourquoi procédons-nous à une telle attribution ? Est-ce rationnel, est-ce même raisonnable ?

La réponse la plus immédiate, qui consisterait à estimer déraisonnable, au regard des exigences de la rationalité, un tel recours, est un peu courte. À y réfléchir, tout nous indique en effet que, contrairement aux apparences, la référence au hasard n´a de sens qu´à partir du moment où l´esprit humain est profondément animé par l´exigence de rationalité. Une mentalité magique, pour laquelle tout peut sortir de tout en vertu de relations ou d´affinités mystérieuses entre les choses ou entre les êtres, n´éprouve nul besoin de recourir au hasard. Seul celui qui se trouve poussé par l´exigence rationnelle à vouloir rendre de tout par des « raisons », peut, en l´absence de telles raisons, parler d´« effets du hasard ». L´application systématique du principe de raison (rien n´est sans raison) ou, dans sa version scientifique, du principe de causalité (pas d´effet sans cause) a pour conséquence que, lorsque nous nous trouvons confrontés à des événements ou des phénomènes qui ne semblent résulter ni d´une nécessité inscrite dans le cours des choses ni d´un plan conçu par quelque intelligence, notre instinct causal refuse l´échec : en ce sens, attribuer un fait au hasard, c´est nier encore, paradoxalement, qu´il soit tout à fait inexplicable, c´est recourir pour ainsi dire au miminum d´explication possible, en tenant malgré tout l´événement concerné pour un « effet », même si c´est au prix de cette curieuse expression qui nous fait mentionner des « effets du hasard ». Le recours au hasard procède donc d´une propension naturellement explicative de l´esprit humain, qui le pousse, face à tout phénomène, à le considérer comme conditionné par des conditions dont il résulte et à rechercher toujours des conditions plus hautes par lesquelles tout se trouverait conditionné. Cette exigence peut conduire, en quelque sorte par le haut, jusqu´à cette recherche d´un inconditionné ou d´un absolu dont Kant nous a montré, dans la Critique de la raison pure, qu´elle pouvait égarer la raison dans les ténèbres de l´illusion métaphysique. Elle conduit aussi, par le bas, la raison à refuser de s´avouer vaincue et à préférer désigner un phénomène comme ayant pour condition le hasard plutôt que comme une exception à notre exigence de considérer tout ce qui surgit dans le monde comme conditionné par d´autres phénomènes. Quand, aux questions d´un enfant qui demande pourquoi les oiseaux volent et non pas les locomotives, ou pourquoi ce sont les poissons de son aquarium qui mangent des daphnies et non pas son professeur, nous répondons par un « parce que » qui prétend être péremptoire et clore la discussion, l´attitude que nous adoptons alors n´est pas intrinsèquement différente de celle d´où dérive l´appel au hasard : en l´absence de toute explication disponible, nous ne cédons pas sur l´affirmation que tout s´explique.

Une fois cernée cette attitude, force est toutefois de nous interroger sur ses conséquences. Ici commence l´interrogation sur ce que vaut le recours à la notion de hasard. Trois conséquences, en une première approche, peuvent être relevées qui nous apparaissent de nature à problématiser un tel recours.

En premier lieu, il est difficile de ne pas envisager qu´admettre des effets du hasard puisse faire obstacle au développement d´une interrogation de type scientifique. L´attribution d´un phénomène ou d´un événement au hasard vient pour ainsi dire paralyser le questionnement, en sorte que l´on se garde bien de chercher plus loin et, éventuellement, de découvrir des causes plus profondes.

Il est clair d´autre part que parler, faute de mieux, d´effets du hasard équivaut à nier en fait le principe de causalité : nous sommes certes conduits à recourir à la notion de hasard par l´exigence même de rechercher des causes pour tout ce qui se produit dans le monde, mais répondre à cette exigence par l´usage de la notion de hasard revient à suspendre momentanément cette exigence même, et avec elle l´application du principe qui l´exprime. Un effet du hasard est un effet sans cause : ainsi la raison qui, par l´exigence même qu´elle fait valoir de considérer que rien n´est sans raison, peut nous conduire, faute de mieux, à nous référer au hasard en vient-elle ainsi à se renier elle-même, avec tous les périls qu´un tel renoncement induit. N´admettre que la raison, disait Pascal, est un excès, mais exclure la raison, précisait-il, en constitue un autre.

Ajoutons enfin, pour avoir mesuré rapidement ce à quoi nous expose un recours non maîtrisé à cette étrange catégorie que constitue le hasard, que ce recours, quand il intervient pour procurer une illusion d´intelligibilité à l´égard de vastes domaines du réel, peut conduire à diviniser le hasard lui-même, en le faisant apparaître comme le maître absolu du cours des choses. Ainsi les anciens Grecs avaient-ils, à une époque tardive de leur culture, fait de la Fortune (Tychè) une divinité dont le culte qu´ils lui rendirent alors témoigne que les valeurs du logos, affirmées si fortement à l´époque classique de la cité athénienne, étaient en train de s´effondrer dans le règne de la superstition.

Faut-il pour autant, avertis par le repérage de telles conséquences, choisir de récuser définitivement, dans un univers aussi dominé que le nôtre par la valorisation de la raison, notamment dans sa dimension techno-scientifique, toute référence à l´idée de hasard ? N´en existe-t-il véritablement, dans un tel univers, aucun usage « raisonné », ou pouvons-nous malgré tout (voire devons-nous) nous interroger sur la possibilité d´inscrire le hasard (comme Kant avait entendu le faire pour les catégories de la religion) « dans les limites de la simple raison » ?

Le déterminisme constitue pour ainsi dire la philosophie spontanée de tout travail scientifique : tout effet a une cause ou plusieurs causes assignables, rien n´est fortuit, tout s´explique. Un exemple particulièrement significatif d´une telle conviction est fourni par la psychanalyse, lorsque Freud, à partir de son hypothèse de l´inconscient dynamique, postule que tous les événements de notre vie psychique, y compris les plus insignifiants qui parsèment, sous la forme des lapsus, des oublis et autres actes manqués, notre existence quotidienne, sont les produits de la logique du refoulement et du retour du refoulé. Assumant pleinement ce qu´il nomme lui-même la « croyance au déterminisme », l´inventeur de la cure analytique estime ainsi que ce doit être le principe même de l´analyste que d´estimer méthodiquement que pas la moindre idée surgissant dans la conscience d´un malade ne saurait être tout à fait arbitraire et sans rapport avec l´ensemble de représentations refoulées qu´il s´agit de retrouver. Lorsque, certes selon un tout autre registre (celui de la spéculation sur l´histoire), Hegel estimait que dans l´histoire « tout se déroule rationnellement » et que la considération philosophique du devenir des peuples et des cultures « n´a pas d´autre but que d´éliminer le hasard », l´affirmation de la raison ne faisait ainsi, en philosophie, pas plus de concession à la reconnaissance du hasard que n´en a fait, pendant très longtemps, la rationalité scientifique.

Pouvons-nous toutefois assumer jusqu´au bout une telle exclusion du hasard par la raison, sous les différents visages que celle-ci prend dans l´espace philosophique et dans l´espace techno-scientifique ? Même si, de façon méthodique, un tel geste doit continuer d´être tenu pour constitutif de toute investigation rationnelle, force est néanmoins de convenir aussi que la raison elle-même se trouve tenue d´accorder une place à d´autres exigences. On se bornera ici à le suggérer de deux manières.

Il est indispensable à la raison pratique, d´une part, de ne pas sacrifier les exigences ou les réquisits compris dans l´idée même de liberté. Sauf à renoncer à accorder, sous quelque forme et avec quelque statut que ce soit, la moindre validité à ce que les philosophies du sujet ont exprimé à travers la notion de « libre arbitre de la volonté », il paraît difficile de ne pas inscrire dans les conditions mêmes du choix moral la reconnaissance d´un moment ou d´un espace d´indétermination. C´est là au fond ce que Sartre a thématisé, à sa manière, à travers sa conviction qu´en l´homme « l´existence précède l´essence », que l´homme n´est que ce qu´il se fait et que ce que nous appelons le destin coïncide précisément avec le choix libre que chacun fait de sa destinée : faut-il se représenter ce choix libre sur le mode de ce projet fondamental, sans motif susceptible de lui préexister, que Sartre a inscrit, pour chaque existant, à la racine de ce qu´il se fait être ? C´est ici affaire de conviction dans la manière de philosopher. Mais du moins n´est-il pas aisé de penser la sphère de la moralité sans faire référence à l´idée de choix, ni de penser les conditions de possibilité d´un tel choix sans faire référence à un horizon de contingence où il vient s´inscrire. Même si les philosophies de la liberté n´expriment sans doute pas la reconnaissance de cet horizon de contingence en recourant à l´idée de hasard, il n´en demeure pas moins qu´elles requièrent de concevoir, pour y inscrire l´autonomie possible de notre volonté, une brèche dans le déterminisme.

Si la contingence apparaît comme la forme susceptible d´être prise, dans le registre philosophique, par une représentation du hasard réinscrite à l´intérieur des « limites de la simple raison », ne faut-il pas convenir, parallèlement, qu´une figure raisonnée du hasard est venue prendre place aussi dans le champ scientifique sous la forme de la notion de probabilité ? C´est devenu aujourd´hui une banalité que de le rappeler : les sciences contemporaines, à commencer par la physique, puis par la biologie, ont instauré un nouveau type de déterminisme. Par opposition au déterminisme classique, qui n´admettait qu´un ordre immuable de lois rigoureuses, fondées sur le principe selon lequel les mêmes conditions produisent toujours dans la nature des résultats invariablement identiques, le déterminisme de la physique contemporaine, partant de la constatation que les mêmes conditions ne produisent pas toujours les mêmes résultats (notamment si l´on passe du niveau macroscopique au niveau microscopique), inclut la formulation de lois statistiques ou de pronostics de probabilité. Toute la mécanique quantique notamment est ainsi fondée sur de telles lois statistiques, caractérisées par ce qu´on nomme, depuis Heisenberg, des « relations d´incertitude ». Évoquant ces « liaisons probabilitaires », l´épistémologue Gaston Bachelard parlait, dans Le Nouvel Esprit scientifique, de « lois de hasard ». Il n´est pas assuré que les transformations plus récentes encore de l´esprit scientifique n´aient pas bouleversé ce que Bachelard, en son temps, tenait pour « nouveau ». Du moins, s´il fallait désigner et décrire aujourd´hui un nouveau « nouvel esprit scientifique », ne serait-il pas douteux que la configuration d´un tel esprit inscrirait plus encore en elle, compte tenu des développements contemporains des sciences du vivant, ce qu´il faut bien désigner comme un principe d´indétermination.

*

Il sortirait du cadre de cette réflexion de tenter d´élaborer quels réaménagements la reconnaissance d´un tel principe d´indétermination fait subir à notre représentation d´un déterminisme dont il ne saurait pour autant être question de considérer qu´il ne correspond plus à la philosophie, non seulement spontanée, mais assumée et réfléchie des savants. De même serait-ce tout un travail, qui correspond à l´une des tâches actuelles de la philosophie, que de dessiner quelle figure de la raison correspond à la prise en compte de cette dimension de contingence qui s´inscrit à la racine de nos existences et qui est la condition même de la manière humaine d´exister. Pour le moins apercevons-nous déjà, au terme de cette réflexion, que les rationalités contemporaines (philosophiques, scientifiques), telles qu´elles se trouvent aujourd´hui en cours de réélaboration, échappent, autant qu´à l´irrationalisme qu´introduirait avec elle une acceptation non réglée et non raisonnée de l´idée de hasard, à la reconduction pure et simple de configurations plus anciennes de la raison, où l´exclusion hyperbolique du hasard témoignait d´illusions qui se sont désormais dissipées.

source :

http://www.philo.fr/?c=dissertation&o=complet&uid=E01Corrige

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Jeudi 8 septembre 2011 4 08 /09 /Sep /2011 14:14

 

PHILOSOPHIE ET CINEMA

 

 

 

CPES

Questionnaire rentrée 2011

 

MATRIX

I- Premier temps : "welcome to the desert of real" ou la philosophie comme désillusion

 

o Pourquoi Néo est-il physiquement malade à bord du Nabuchodonosor ?

o En quoi consiste sa désillusion ? Pour répondre à cette question, donnez une définition de ce qu'est une illusion, puis décrivez ce à quoi Néo croyait puis décrivez ce qu'est réellement ce qu'il croyait être la réalité.

o Lisez ce texte et répondez aux questions qui suivent.

 

Platon, La République, livre VII : l'Allégorie de la caverne

SOCRATE (S) - Maintenant, représente-toi notre nature selon qu'elle a été instruite ou ne l'a pas été, sous des traits de ce genre: imagine des hommes dans une demeure souterraine, une caverne, avec une large entrée, ouverte dans toute sa longueur à la lumière: ils sont là les jambes et le cou enchaînés depuis leur enfance, de sorte qu'ils sont immobiles et ne regardent que ce qui est devant eux, leur chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur parvient d'un feu qui, loin sur une hauteur, brûle

derrière eux; et entre le feu et les prisonniers s'élève un chemin en travers duquel imagine qu'un petit mur a été dressé, semblable aux cloisons que des montreurs de marionnettes placent devant le public, au-dessus desquelles ils font voir leurs marionnettes.

GLAUCON (G) - Je vois.

S. - Imagine le long du mur des hommes qui portent toutes sortes d'objets qui dépassent le mur; des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, faits de toutes sortes de matériaux; parmi ces porteurs, naturellement il y en a qui parlent et d'autres qui se taisent.

G. - Voilà un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

S. - Ils nous ressemblent. Penses-tu que de tels hommes aient vu d'eux-mêmes et des uns et des autres autre chose que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face?

G. - Comment cela se pourrait-il, en effet, s'ils sont forcés de tenir la tête immobile pendant toute leur vie?

S. - Et pour les objets qui sont portés le long du mur, est-ce qu'il n'en sera pas de même?

G. - Bien sûr.

S. - Mais, dans ces conditions, s'ils pouvaient se parler les uns aux autres, ne penses-tu pas qu'ils croiraient nommer les objets réels eux-mêmes en nommant ce qu'ils voient?

G. - Nécessairement.

S. - Et s'il y avait aussi dans la prison un écho que leur renverrait la paroi qui leur fait face? Chaque fois que l'un de ceux qui se trouvent derrière le mur parlerait, croiraient-ils entendre une autre voix, à ton avis, que celle de l'ombre qui passe devant eux?

G. - Ma foi non.

S. - Non, de tels hommes ne penseraient absolument pas que la véritable réalité puisse être autre chose que les ombres des objets fabriqués.

G. - De toute nécessité.

S. - Envisage maintenant ce qu'ils ressentiraient à être délivrés de leurs chaînes et à être guéris de leur ignorance, si cela leur arrivait, tout naturellement, comme suit: si l'un d'eux était délivré et forcé soudain de se lever, de tourner le cou, de marcher et de regarder la lumière; s'il souffrait de faire tous ces mouvements et que, tout ébloui, il fût incapable de regarder les objets dont il voyait auparavant les ombres, que penses-tu qu'il répondrait si on lui disait que jusqu'alors il n'a vu que

des futilités mais que, maintenant, plus près de la réalité et tourné vers des êtres plus réels, il voit plus juste; lorsque, enfin, en lui montrant chacun des objets qui passent, on l'obligerait à force de questions à dire ce que c'est, ne penses-tu pas qu'il serait embarrassé et trouverait que ce qu'il voyait auparavant était plus véritable que ce qu'on lui montre maintenant ?

G. - Beaucoup plus véritable.

S. - Si on le forçait à regarder la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu'il aurait mal aux yeux, qu'il la fuirait pour se retourner vers les choses qu'il peut voir et les trouverait vraiment plus distinctes que celles qu'on lui montre ?

G. - Si.

S. - Mais si on le traînait de force tout au long de la montée rude, escarpée, et qu'on ne le lâchât pas avant de l'avoir tiré dehors à la lumière du soleil, ne penses-tu pas qu'il souffrirait et s'indignerait d'être ainsi traîné; et que, une fois parvenu à la lumière du jour, les yeux pleins de son éclat, il ne pourrait pas discerner un seul des êtres appelés maintenant véritables ?

G. - Non, du moins pas sur le champ.

S. - Il aurait, je pense, besoin de s'habituer pour être en mesure de voir le monde d'en haut. Ce qu'il regarderait le plus facilement d'abord, ce sont les ombres, puis les reflets des hommes et des autres êtres sur l'eau, et enfin les êtres eux-mêmes. Ensuite il contemplerait plus facilement pendant la nuit les objets célestes et le ciel lui-même - en levant les yeux vers la lumière des étoiles et de la lune - qu'il ne contemplerait, de jour, le soleil et la lumière du soleil.

G. - Certainement.

S. - Finalement, je pense, c'est le soleil, et non pas son image dans les eaux ou ailleurs, mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourrait voir et contempler tel qu'il est.

G. - Nécessairement.

S. - Après cela il en arriverait à cette réflexion, au sujet du soleil, que c'est lui qui produit les saisons et les années, qu'il gouverne tout dans le monde visible, et qu'il est la cause, d'une certaine manière, de tout ce que lui-même et les autres voyaient dans la caverne.

G. - Après cela, il est évident que c'est à cette conclusion qu'il en viendrait.

S. - Mais quoi, se souvenant de son ancienne demeure, de la science qui y est en honneur, de ses compagnons de captivité, ne penses-tu pas qu'il serait heureux de son changement et qu'il plaindrait les autres?

G. - Certainement.

S. - Et les honneurs et les louanges qu'on pouvait s'y décerner mutuellement, et les récompenses qu'on accordait à qui distinguait avec le plus de précision les ombres qui se présentaient, à qui se rappelait le mieux celles qui avaient l'habitude de passer les premières, les dernières, ou ensemble, et à qui était le plus capable, à partir de ces observations, de présager ce qui devait arriver: crois-tu qu'il les envierait? Crois-tu qu'il serait jaloux de ceux qui ont acquis honneur et puissance auprès des autres, et ne préférerait-il pas de loin endurer ce que dit Homère: "être un valet de ferme au service d'un paysan pauvre", plutôt que de partager les opinions de là-bas et de vivre comme on y vivait.

G. - Oui, je pense qu'il accepterait de tout endurer plutôt que de vivre comme il vivait.

S. - Et réfléchis à ceci: si un tel homme redescend et se rassied à la même place, est-ce qu'il n'aurait pas les yeux offusqués par l'obscurité en venant brusquement du soleil ?

G. - Si, tout à fait.

S. - Et s'il lui fallait à nouveau donner son jugement sur les ombres et rivaliser avec ces hommes qui ont toujours été enchaînés, au moment où sa vue est trouble avant que ses yeux soient remis - cette ré-accoutumance exigeant un certain délai - ne prêterait-il pas à rire, ne dirait-on pas à son propos que pour être monté là-haut, il en est revenu les yeux gâtés et qu'il ne vaut même pas la peine d'essayer d'y monter; et celui qui s'aviserait de les délier et de les emmener là-haut, celui-là s'ils

pouvaient s'en emparer et le tuer, ne le tueraient-ils pas ?

G. - Certainement.

 

Questions d'aide à la lecture :

1. Le récit oppose deux lieux très différents : lesquels ? Sont-ils sans lien ? La caverne et ses illusions est-elle une prison complètement close ? Quelle conséquence pouvez-vous en tirer quant à la possibilité pour l'homme d'atteindre la vérité ?

2. Pourquoi les prisonniers prennent les ombres pour la réalité ? A quoi leur connaissance est-elle limitée ?

3. Entre la caverne et le feu passe un chemin, le prisonnier qui est jeté hors de la caverne parcours ce chemin : qu'y gagne-t-il ? Que perd-il ?

4. Quel rapport les ombres projetées sur la paroi de la caverne entretiennent-elles avec les statuettes? Les connaissances des prisonniers sont-elles complètement fausses ?

5. Comment réagissent les prisonniers au discours de celui est qui sorti de la caverne ? Quelles sont les conséquences sociales d'une affirmation contraire aux croyances partagées ?

 

o Comparez la situation des prisonniers de la caverne décrite par Platon avec la situation des hommes dans la Matrice.

o Comparez le devenir du prisonnier libéré avec celui de Neo.

o Quelle est alors leur mission ?

 

II- Deuxième temps : le rêve ou la réalité ?

o Quels sont les moments où Neo prend la réalité pour le rêve et inversement ?

o Pensez-vous qu'il soit difficile de distinguer le rêve de la réalité ? Justifiez votre réponse en analysant l'exemple d'un rêve.

o Si ce que nous prenons pour la réalité n'est qu'un rêve et si le rêve a parfois l'apparence de la réalité, de quoi pouvons nous être sûr, autrement dit que reste-t-il de certain ?

o Lisez ce texte et répondez aux questions qui suivent :

 

Descartes, Méditations métaphysiques, première méditation :

"Tout ce que j'ai reçu [=accepté] jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens [=nos cinq sens : le toucher, l'ouïe, l'odorat, la vue et le goût], ou par les sens : or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.

Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre peut-être beaucoup d'autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? si ce n'est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé [...], qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres ; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus ; ou s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi ? ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples.

Toutefois [...] j'ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu'ils veillent. Combien de fois m'est il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je remue n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos délibéré [=volontairement] que j'étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors."

 

Questions d'aide à la lecture :

1. Dans le premier paragraphe, Descartes affirme que nous apprenons grâce à nos sens mais que parfois ils nous trompent : choisissez et développez un exemple pour soutenir chacune des deux affirmations.

2. A propos de quelle chose nos sens ne peuvent-ils pas nous tromper ? A qui ressemblerions-nous selon Descartes si nous commencions à en douter?

3. A quelle conclusion Descartes veut-il aboutir en analysant les rêves ?

 

o Comparez le texte de Descartes avec les expériences de Neo.

 

Descartes, Discours de la méthode, quatrième partie :

"Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler[...]"

 

o Quelle est la certitude à laquelle Descartes aboutit ?

 

 

III- Troisième temps : le choix de Cypher

o Quelle est la décision prise par Cypher et quelle en est la motivation ?

o Comment jugez-vous cette décision ?

o Le plaisir est-il toujours le bon guide pour nos actions ? Pour répondre à cette question comparez le mode de vie des personnes du Nabuchodonosor et celle que Cypher souhaite. Laquelle vous semble la plus raisonnable ?

o Lisez ce texte et répondez aux questions qui suivent :

 

Platon, Gorgias :

"Calliclès : [...] Veux-tu savoir ce que sont le beau et le juste selon la nature? Hé bien, je vais te le dire franchement ! Voici, si l'on veut vire comme il faut, on doit laisser aller ses propres désirs, si grands soient-ils, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grands désirs et de les assouvir avec tout ce qu'ils peuvent désirer. [...]

Socrate : Mais, tout de même, la vie dont tu parles, c'est une vie terrible ! [..] des hommes qui s'y connaissent [...] soutiennent [...] qu'il existe un lieu dans l'âme, là où sont nos passions, un lieu ainsi fait qu'il se laisse ballotter d'un côté et de l'autre. Eh bien, ce lieu de l'âme, un homme subtil [...] en a modifié le nom. [...] En effet chez les hommes qui ne réfléchissent pas, il dit que ce lieu de l'âme, siège des désirs, est comme une passoire percée, parce qu'il ne peut rien contrôler ni rien retenir - il exprime ainsi l'impossibilité que ce lieu soit jamais rempli.

Tu vois donc que c'est tout le contraire de ce que tu dis Calliclès. D'ailleurs, un sage fait remarquer que, de tous les êtres qui habitent l'Hadès, le monde des morts, [...] les plus malheureux seraient ceux qui [...] devraient à l'aide d'une écumoire apporter de l'eau dans une passoire percée. Avec cette écumoire, toujours d'après ce que disait cet homme qui m'a raconté tout cela, c'est l'âme que ce sage voulait désigner.

Ce que je viens de te dire est sans doute étrange ; mais pourtant, cela montre bien ce que je cherche à te faire comprendre. Je veux te convaincre [..] de changer d'avis et de choisir au lieu d'une vie déréglée, que rien ne comble, une vie d'ordre, qui est contente de ce qu'elle a et qui s'en satisfait."

 

Questions d'aide à la lecture :

1. Décrivez les deux genres de vie contradictoires que proposent Calliclès et Socrate.

2. Quel est le sens de la comparaison de l'âme qui ne cherche que le plaisir avec la passoire ?

 

o Comment comprenez-vous la remarque du Mulot : "Il n'y a pas que les besoins essentiels dans la vie." et "Renier nos pulsions, c'est renier ce qui a fait de nous des hommes." ?

 

 

IV- Quatrième temps : l'Oracle, le destin et la liberté

o Qu'est censé prédire l'oracle?

o Si l'oracle dit la vérité, êtes-vous des individus libres ? Que signifie alors être libre ?

o Si l'oracle est un mensonge, quelle est la définition de la liberté ? Cette définition est-elle réaliste ?

o Lisez le texte de Spinoza et répondez aux questions qui suivent :

 

Spinoza, Éthique, Troisième partie, Proposition deux, scolie :

"Certes, j'accorderai volontiers que les choses humaines en iraient bien mieux, s'il était également au pouvoir de l'homme et de se taire et de parler ; mais l'expérience est là pour nous enseigner, malheureusement trop bien, qu'il n'y a rien que l'homme gouverne moins que sa langue, et que la chose dont il est le moins capable, c'est de modérer ses appétits ; d'où il arrive que la plupart se persuadent que nous ne sommes libres qu'à l'égard des choses que nous désirons faiblement, par la raison que l'appétit qui nous porte vers ces choses peut aisément être comprimé par le souvenir d'un autre objet que notre mémoire nous rappelle fréquemment ; et ils croient au contraire que nous ne sommes point libres à l'égard des choses que nous désirons avec force et que le souvenir d'un autre objet ne peut nous faire cesser d'aimer. Mais il est indubitable que rien n'empêcherait ces personnes de croire que nos actions sont toujours libres, si elles ne savaient pas par expérience qu'il nous arrive souvent de faire telle action dont nous nous repentons ensuite, et souvent aussi, quand nous sommes agités par des passions contraires, de voir le meilleur et de faire le pire. C'est ainsi que l'enfant s'imagine qu'il désire librement le lait qui le nourrit ; s'il s'irrite, il se croit libre de chercher la vengeance ; s'il a peur, libre de s'enfuir. C'est encore ainsi que l'homme ivre est persuadé qu'il prononce en pleine liberté d'esprit ces mêmes paroles qu'il voudrait bien retirer ensuite, quand il est redevenu lui-même ; que l'homme en délire, le bavard, l'enfant et autres personnes de cette espèce sont convaincues qu'elles parlent d'après une libre décision de leur âme, tandis qu'il est certain qu'elles ne peuvent contenir l'élan de leur parole. Ainsi donc, l'expérience et la raison sont d'accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu'à cause qu'ils ont conscience de leurs actions et non des causes qui les déterminent [.]."

 

 

 

Questions d'aide à la lecture :

1. Quand croyons-nous être libre ? Expliquez cette phrase : "la plupart se persuadent que nous ne sommes libres qu'à l'égard des choses que nous désirons faiblement". Proposez un exemple.

2. De quoi les hommes sont-ils conscients ? Cependant qu'ignorent-ils ? Donc selon Spinoza, l'homme est-il libre?

 

o Pourquoi les hommes dans la Matrice se croient libre alors qu'ils ne le sont pas ?

 

 

V- Cinquième temps : La Matrice : progrès technique ou nouvel esclavage ?

o Qui sont les auteurs de la Matrice ?

o Quels liens le film établit entre les hommes et les machines ?

o Quelle forme les machines ont-elles prises ?

o Le développement des techniques est-il un progrès pour l'humanité? Argumentez votre réponse en envisageant les deux points de vue : "oui le progrès technique est un progrès pour l'humanité" et "non, le progrès technique est un danger."

o Lisez ce texte et répondez aux questions qui suivent :

 

Platon, Protagoras, le mythe de Prométhée :

"Il y a eu un temps où les dieux existaient seuls, et où il n'y avait encore aucun être mortel. Lorsque le temps destiné à la création de ces derniers fut venu, les dieux les formèrent dans les entrailles de la terre, en mêlant ensemble la terre et le feu et les deux autres éléments qui entrent dans la composition de ces deux premiers éléments. Mais avant que de les laisser paraître à la lumière, ils ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée (1) de les orner et de leur distribuer toutes les qualités convenables. Épiméthée pria Prométhée de permettre qu'il fît seul cette distribution, à condition, dit-il, que tu l'examineras quand je l'aurai faite. Prométhée y consentit. Voilà donc Épiméthée en fonction. Il distribue aux uns la force sans la vitesse, et aux autres la vitesse sans la force. Il donne des armes naturelles à ceux-ci; et à ceux-là il leur refuse des armes, mais il leur donne d'autres moyens de se conserver et de se garantir. À ceux à qui il donne la petitesse de corps, il assigne les antres, les souterrains pour retraite, ou, en leur donnant des ailes, il leur montre leur asile dans les cieux. À ceux à qui il donne la grandeur en partage, cette grandeur suffit à leur conservation. Il acheva ainsi sa distribution avec le plus d'égalité qu'il lui fut possible, prenant bien garde qu'aucune de ces espèces ne pût être détruite. Après leur avoir donné tous les moyens de se garantir de la violence les uns des autres, il eut soin de les munir contre les injures de l'air et contre les rigueurs des saisons. Pour cela, il les revêtit de poils épais et de peaux serrées très capables de les défendre contre les gelées de l'hiver et contre les ardeurs de l'été, et qui, lorsqu'ils ont besoin de dormir, leur servent de couvertures. [...] Cela fait, il leur assigna à chacun leur nourriture : à ceux-là les herbes, à ceux-ci les fruits des arbres, à d'autres les racines, et il y eut telle espèce à qui il permit de se nourrir de la chair des autres animaux; mais, pour cette espèce, il la rendit peu féconde, et accorda une grande fécondité à celles qui devaient la nourrir, afin qu'elle se conservât.

Mais comme Épiméthée n'était pas fort prudent, il ne prit pas garde qu'enfin il avait employé toutes les qualités privées de raison, et qu'il lui restait encore à pourvoir l'homme. Il ne savait donc quel parti prendre, lorsque Prométhée arriva pour voir le partage qu'il avait fait. Il vit tous les animaux parfaitement partagés, mais il trouva l'homme tout nu, n'ayant ni armes, ni chaussures, ni couvertures. Déjà paraissait le jour destiné pour tirer l'homme du sein de la terre et pour le produire à la lumière du soleil; et Prométhée ne savait que faire pour donner à l'homme les moyens de se conserver. Enfin voici l'expédient dont il s'avisa : il déroba à Héphaïstos et à Athéna (2) le secret des arts et le feu (car sans le feu cette science ne pouvait être possédée : elle aurait été inutile), et il en fit présent à l'homme. Voilà de quelle manière l'homme reçut la science de conserver sa vie; mais il ne reçut pas la connaissance de la politique, car la politique était chez Zeus, et Prométhée n'avait plus le temps d'entrer dans le sanctuaire de ce maître des dieux, dont l'entrée était défendue par des gardes terribles. Mais, comme je viens de la dire, il se glissa furtivement dans l'atelier où Héphaïstos et Athéna travaillaient et, ayant volé à ce dieu son art qui s'exerce par le feu, et à cette déesse le sien, il les donna à l'homme, qui par ce moyen se trouva en état de se fournir de toutes les choses nécessaires à la vie."

 

(1) Étymologiquement, Prométhée est celui «qui réfléchit avant», Épiméthée celui «qui réfléchit après».

(2) Héphaïstos et Athéna sont les dieux des arts utiles à la vie : Héphaïstos (dieu du feu) fournit les instruments, Athéna (déesse de l'intelligence) la connaissance pratique.

 

Questions d'aide à la lecture :

1. Quelle est la connaissance dont les hommes sont dotés et que les animaux ne possèdent pas?

2. Pourquoi cette connaissance nous a-t-elle été donnée ?

3. Cette connaissance est-elle un bien ou un mal ?

 

o Peut-on dire que dans Matrix, les hommes sont responsables de leur esclavage ?

 

 

VI- Sixième temps : le discours de l'agent Smith ou l'histoire d'une espèce

o A quoi l'agent Smith compare-t-il la façon dont les hommes, en tant qu'espèce vivante, ont évolué sur la terre ? Justifiez sa comparaison.

o L'homme fait-il partie de la nature ? Trouvez des arguments allant dans les deux sens.

o Comment peut-on justifier le développement du non respect de la nature ?

o Lisez le texte de Spinoza et répondez aux questions qui suivent :

Descartes, Discours de la méthode :

"Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusqu'où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusqu'à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feraient qu'on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher."

 

Questions d'aide à la lecture :

1. A quoi la science physique s'intéresse-t-elle et que nous permet-elle de comprendre ?

2. Pourquoi cette science n'est pas spéculative, c'est-à-dire seulement théorique selon Descartes ? Quelle est son utilité ?

 

o En partant de l'analyse du film peut-on dire que l'homme est condamné à transformer la nature ? Quels sont alors les risques ?

 

 

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Annexe :

Textes philosophiques disponibles sur Internet à propos de Matrix :

 

On trouvera dans la "Philosophy section" in *MainFrame* du site officiel du film

(http://whatisthematrix.warnerbros.com) des articles d'inspiration plutôt « analytique» (Colin McGinn, Hubert et Stephen Dreyfus, David Chalmers, James Pryor, etc.)

John Partridge, « Plato's Cave and the Matrix »,

http://whatisthematrix.warnerbros.com

David Chalmers, « The Matrix as Metaphysics »,

http://whatisthematrix.warnerbros.com

Frances Flannery-Daley and Rachel Wagner, "Whake up ! Gnosticism and Buddhism in The Matrix", http://whatisthematrix.warnerbros.com

James Pryor, « What's so bad about living in the Matrix ? »,

http://whatisthematrix.warnerbros.com

Hubert et Stephen Dreyfus, « The Brave New World of the Matrix »,

http://whatisthematrix.warnerbros.com

David Chalmers, « The Matrix as Metaphysics »,

http://whatisthematrix.warnerbros.com

Nick Bostrom, « Are you living in a computer simulation ? »,

http://www.simulation-argument.com

Erik Davis, « The Matrix Way of Knowledge »,

http://www.techgnosis.com/matrixre.html

Ray Kurzweil, « The Matrix Loses its Way : Reflections on Matrix and Matrix Reloaded »,

http://www.kurzweilai.net/meme/frame.html?main=/articles/art0580.html

Peter B. Lloyd, « Glitches in The Matrix... and how to fix them »,

http://www.kurzweilai.net/meme/frame.html?main=/articles/art0553.html

Peter B. Lloyd, « Glitches Reloaded »,

http://www.kurzweilai.net/meme/frame.html?main=/articles/art0580.html

Peter Sloterdijk, « Die kybernetische Ironie. Die Philosopher der Matrix »,

http://www.schnitt.de/themen/archiv.shtml

http://www.schnitt.de/themen/artikel/philosophie_der_matrix__die_-_die_kybernetische_ironie.shtml

Brian Takle, « Matrix Reloaded »,

http://webpages.charter.net/btakle/matrix_reloaded.html

Le texte de Siavoj Zizek, « The Matrix : Or, the Two Sides of Perversion » reproduit dans William Irwin (éd.), The Matrix and Phi/osophy, op. cit., figure également dans les actes du colloque « Inside The Matrix. Zur Kritik der zynischen Virtualitat » (Karlsruhe, 28 octobre 1999) :

http://on1.zkm.de/netcondition/navigation/symposia/default

http://container.zkm.de/netcondition/matrix/zizek.html

Publié dans : Philosophie (Notions)
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