fredericgrolleau.comhttp://www.fredericgrolleau.com/2005-12-24T00:48:07Zover-blog.com Atom 1.0 Generatorhttp://accel6.fdata.over-blog.com/99/00/00/01/img/avatar.pngsite auteur & critique del'actualité editorialehttp://www.fredericgrolleau.com/article-18740368.htmlComprendre l’histoire de la philosophie2008-04-14T20:44:47Z2008-04-14T20:35:00Z<img src="http://idata.over-blog.com/0/20/00/36//image001.jpg" />
On ne pratique pas l’histoire de la philosophie sans mobiliser plus ou moins consciemment un certain point de vue sur la philosophie
Parce qu’ on ne pratique
pas l’histoire de la philosophie sans mobiliser plus ou moins consciemment un certain point de vue sur la philosophie, Christophe Giolito, agrégé de l’université,
docteur en philosophie, qui enseigne en classes préparatoires (voie économique et sociale) au lycée militaire de Saint-Cyr et est chargé de travaux dirigés au CIPCEA (Paris I-Ens) revient sur les
tenants et aboutissants d’une telle discipline.
Pourquoi un livre sur l’histoire de la philosophie ? N’est-ce pas une activité de spécialiste,
d’audience restreinte ?
Christophe Giolito
Certes, c’est vrai en un sens : l’histoire de la philosophie est une discipline universitaire, relevant d’une haute technicité. Mais en
un autre sens, c’est une activité que nous pratiquons tous, dès lors que nous lisons un texte célèbre ou que nous invoquons une théorie platonicienne ou cartésienne. Quels critères mettons-nous
implicitement en œuvre dans notre déchiffrage des écrits philosophiques ? Au nom de quoi reconnaissons-nous l’appartenance d’un principe à une doctrine ? Quelles données théoriques
isolons-nous, lorsque nous nous rapportons à des philosophies du passé ? C’est pour rechercher des éléments de réponse à ces questions que ce livre explore les grandes théories de l’histoire
de la philosophie.
Vous faites une histoire de ces théories. Ne s’agit-il pas en même temps d’une théorie de
l’historicité ?Soit. Mais ne nous payons pas de mots. Mon travail se présente d’une part comme une histoire des conceptions de l’histoire de la philosophie. À ce
titre, il est descriptif, et c’est aussi un ouvrage d’histoire de la philosophie comme un autre. Mais il s’efforce d’autre part de constituer une théorie de l’histoire de la philosophie. Dans
l’impossibilité de concevoir une pratique neutre de l’histoire de la philosophie, il s’agit de manifester la nécessité de se prévaloir d’une représentation informée de l’histoire.
En l’occurrence, quelle position
défendez-vous ?Je prône une attitude réfléchie, critique et pluraliste de l’histoire de la philosophie. L’affirmation d’une obédience théorique ne doit pas
interdire l’échange avec les autres pratiques ; elle devrait même idéalement le favoriser. En outre, le fait de se prévaloir de principes caractérisés ne devrait pas interdire de les
appliquer avec une certaine souplesse. Je distingue l’attitude méthodique, qui consiste à régler ses pratiques sur des principes, et le travers méthodologiste, qui consiste en cette propension à
isoler la méthode de ses applications pour lui reconnaître une valeur en elle-même. Ma défense d’une conception ouverte et pluraliste de l’histoire de la philosophie tente de rendre compte de la
diversité des pratiques contemporaines.
Comment utiliser un tel ouvrage ?Les manières dont on vient de le présenter peuvent induire deux usages de ce livre. Soit, travaillant sur une période donnée, on pourra se référer aux
conceptions de l’histoire de la philosophie qu’elle a développées. Soit, voulant réfléchir sur sa propre pratique, on tentera d’identifier les concepts qui permettent de mieux définir les
procédés qu’on met en œuvre. Nul ne pourra y trouver de recettes, mais chacun peut prétendre y découvrir des matériaux pour définir sa propre représentation théorique de l’histoire de la
philosophie.
Propos recueillis le le 27 mars 2008.
Christophe Giolito, Comprendre l’histoire de la philosophie, Armand Colin, mars 2008, 165 p. - 16,80 €.
http://www.fredericgrolleau.com/article-17774002.htmlLa théorie des cordes2008-04-14T20:21:43Z2008-03-16T21:36:00Z
Article publié sur le blog des livres de La Recherche, février 2008.
Pendus au passé ?
Les théories des cordes permettent à la physique de changer de paradigme, en reposant, dans un espace-temps à dix dimensions, sur des entités
élémentaires qui ne seraient plus des particules ponctuelles mais des cordes minuscules, formant des boucles d'une taille finie, de l'ordre de la longueur de Planck et vibrant comme des cordes de
violon. A partir du principe que les plus petites particules de matière, et notamment de lumière, ont cette forme de cordes
dotées d’un grand nombre de dimensions - des cordes qui pourraient être « ouvertes » - le romancier Somoza imagine des personnages qui, sur une île de l’Océan Indien, parviennent en
2006 à obtenir des images fragmentaires du passé (la période jurassique ou Jérusalem peu avant la crucifixion de Jésus...). Un groupe de chercheurs qui quelques années plus tard se trouve décimé
par un mystérieux assassin, prix à payer pour avoir osé, crime de lèse-divinité, visionner en direct le passé. S'il est en effet impossible de voyager dans le passé (on ne peut pas revenir en
arrière dans le temps), on peut filmer et observer ce passé, même le plus lointain, en pliant ces fameuses « les cordes du temps ».La physique théorique moderne censée concilier les théories d’Einstein (la relativité générale) et celles de la mécanique quantique (physique à une très
petite échelle) sert alors de toile de fond à une interrogation de fait plus métaphysique qu'épistémologique : quel sens conférer aux croyances, mythes et connaissances scientifiques une fois
ceux-ci confrontés non pas à la mémoire et à la transmission, mais à la réalité crue et nue ? Enchevêtrement maîtrisé de thriller, de
science-fiction et de physique théorique, le romancier joue sur le supense et l'horreur afin de montrer que (re)lire l'histoire de la planète en direct ne peut, pour l'esprit humain, qu'entraîner
de lourdes conséquences psychologiques.
frederic grolleau
José Somoza, La Théorie des cordes, Actes Sud 2007, 515 p.
http://www.fredericgrolleau.com/article-17773654.htmlLa pensée à l'épreuve2008-03-16T21:35:04Z2008-03-16T21:28:00Z
Débat dans Philosophie Magazine n° 10, mai 2007, au sujet des attentes des correcteurs du bac en philosophie (version originaire, raccourcie par la
suite)
La pensée à l’épreuve
Aïda N’Diaye est agrégée de philosophie. Elle enseigne au lycée …., à Orléans.
Frédéric Grolleau, professeur de philosophie au Lycée Militaire de Saint-Cyr, à Saint Cyr l'Ecole, dans les Yvelines, est directeur du site
« lelitteraire.com ».
Aïda N’Diaye : Une bonne copie de philosophie, c’est avant tout une copie qui traite le sujet, qui pose clairement une problématique et
qui est construite, c’est-à-dire qui comporte des transitions et qui « argumente », qui justifie ses idées, ce que beaucoup d’élèves ne font pas l’effort de faire. La plupart sont
tentés d’égrener simplement les exemples, sans justifier le propos qu’ils veulent mettre en avant. Ensuite, c’est une copie informée, autrement dit, qui convoque des références, de façon
explicite ou non, à des auteurs ou en tout cas qui montre que quelques contenus du cours ont été engrangés pendant l’année. Et puis enfin, c’est une copie sans trop de fautes d’orthographe et de
grammaire.
Frédéric Grolleau : Le candidat doit montrer au correcteur qu’il a affronté un problème. Malheureusement, la majorité des élèves partent
du principe que puisqu’il y a déjà une question, celle de la formulation même du sujet, celle-ci formerait déjà problème sans qu’il y ait besoin de l’interroger. Ce que j’attends d’une
copie, c’est qu’elle me montre l’effort qui a été fait pour reconnaître le problème posé dans cette question et l’affronter. Or affronter un problème, cela ne signifie pas répondre par oui ou par
non à la question formulée par le sujet : cela veut dire construire un discours ordonné, utilisant des transitions entre les différents arguments avancés pour analyser et interroger le
sujet.
Aïda N’Diaye : Les élèves ne doivent pas se dire qu’ils ont, le jour de l’épreuve, à penser par eux-mêmes si par « penser par
soi-même » ils croient qu’ils n’ont pas à réviser leur cours. Le problème principal des copies de baccalauréat, c’est que la plupart semblent vierges de tout enseignement philosophique,
comme si elles étaient écrites par des élèves de Première qui n’auraient pas encore suivi de cours de philosophie. L’enseignant de philosophie dispense à ses élèves, pendant un an, un
enseignement riche en contenus, en références, en notions, en méthode de questionnement. C’est là l’esprit de la discipline philosophique. Et penser par soi-même, ce mot d’ordre de la philosophie
des Lumières, ne veut absolument pas dire qu’il faille penser tout seul. Les élèves qui font cela se trompent.
Frédéric Grolleau : Les élèves ont en effet tendance à oublier que penser par soi-même, ce n’est pas être dans un discours d’opinion où
l’on égrène ses préjugés et ses convictions personnelles avec du « moi, je pense que » à toutes les phrases. Cela suppose au contraire de montrer que les références que l’on convoque, on les
assume, on les maîtrise. Penser par soi-même, c’est se faire le propre législateur de son discours et non énoncer des bêtises plus grosses que soi sans aucune référence à un auteur philosophique.
Le problème, c’est que les élèves n’arrivent pas à comprendre comment ils peuvent exprimer leur pensée propre tout en se pliant à des références qui feraient autorité. Ils n’arrivent pas à penser
le rapport que doit avoir leur pensée à l’histoire de la philosophie.
Aïda N’Diaye : Oui, tout le problème est là : les élèves ne trouvent pas le juste milieu entre ne pas du tout utiliser leur cours et
le réciter religieusement en juxtaposant leur laïus sur Platon, Descartes et Kant sans mettre la pensée de ces auteurs en perspective avec le problème précis qui leur est posé ce jour-là. Ils ne
voient pas comment intégrer les réflexions extérieures, celles des philosophes, à leur réflexion propre et personnelle. Et l’autre écueil à éviter dans les copies, c’est celui qui consiste à
tirer tous ses exemples de son expérience personnelle. Cela n’est évidemment pas rédhibitoire a priori, mais c’est à déconseiller sérieusement, car la plupart du temps, quand les élèves parlent
de leur expérience personnelle, ils ne font que « raconter leur vie », si je puis dire, sans utiliser l’exemple de façon pertinente.
Frédéric Grolleau : Oui, il faudrait presque dire que l’exemple ne peut en réalité jamais être personnel en philosophie. Plus il est
personnel, plus il y a de risque qu’on ait affaire à une subjectivité égocentrée et que l’on perde de vue la dimension universelle du sujet. La philosophie n’est pas un exercice de narcissisme.
Il ne s’agit pas de produire un discours qui porte sur le vécu personnel. Le correcteur de l’épreuve de philosophie attend d’une copie qu’un sujet s’y exprime et non qu’une subjectivité s’y
épanche. Si un élève est capable de puiser dans ce qu’il a vécu pour s’élever progressivement vers des considérations universelles, alors la copie sera des plus intéressantes. Reste que cela est
non seulement rare, mais difficile. Et vu l'âge des élèves, on ne peut pas le leur reprocher. Il vaut donc mieux clairement dire aux candidats de ne pas tenter de tirer leurs exemples d’une
expérience personnelle. Il est bien plus efficace de puiser ses exemples dans la littérature ou l’histoire. C’est d’ailleurs ce que disent les textes officiels : l’enseignement de la
philosophie mobilise et s’appuie sur la formation antérieure, sur la culture des autres disciplines acquises dans les années antérieures (Lettres, histoire, culture scientifique et artistique,
etc.). Notre discipline a pour finalité, et je cite les textes officiels, de « former des esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience
critique du monde contemporain ». Voilà qu’elle est l’exigence philosophique que l’épreuve du bac est censée venir sanctionner.
Aïda N’Diaye : Mais on voit bien combien cette exigence est quasi impossible à tenir quand on a une seule année pour initier des élèves à
peine sortis de l’adolescence à un enseignement et à un exercice aussi exigeants et foncièrement difficiles. Je crois qu’il serait plus raisonnable de supprimer l’épreuve écrite de philosophie
pour les séries techniques du baccalauréat et en faire une épreuve orale, comme leur épreuve d’histoire. Quant aux séries générales, la solution passe, selon moi, par un dédoublement sur deux ans
de l’enseignement de la philosophie. Commençons dès la Première avec un apprentissage de la méthode argumentative de la dissertation. Ensuite, en classe de Terminale, on pourra enseigner les
contenus (notions, auteurs, etc.). Il faut être réaliste, il est impossible, en une seule année scolaire, de faire sérieusement cours à la fois sur la méthodologie à mettre en œuvre en
philosophie et sur le programme.
Frédéric Grolleau : Je ne suis pas tout à fait d’accord sur le premier point. Que l’exercice de la dissertation philosophique soit
exigeant et difficile, c’est vrai. Mais je ne crois pas qu’il faille pour autant enlever aux élèves la possibilité de s’y livrer, y compris les élèves en difficulté. Car ce que l’on peut
observer, c’est que la plupart des élèves, notamment ceux qui ont quelques difficultés dans la maîtrise de la langue française, peuvent parfaitement conceptualiser. Certes, le programme est
difficile, les notions complexes, mais c’est parce que le monde lui-même l’est. La philosophie en est le miroir. C’est aussi à chacun dans sa classe de montrer l’intérêt de cette discipline. La
philosophie est la seule discipline qui conserve l’exercice de la dissertation à part entière et je crois qu’il faut garder cette spécificité quasi française. La dissertation est le dernier
endroit où l’on apprend à penser, à dialectiser, à argumenter. Préservons cela, c’est le dernier rempart avant une société de l’oralité et de l’opinion. Il ne faut pas abandonner la dissertation
mais bien, comme vous le proposez, l’instituer plus tôt dans le parcours scolaire des élèves, en la rétablissant, par exemple, dans les autres disciplines comme le français et l’histoire, comme
c’était le cas avant. Il faut réhabituer nos élèves à argumenter, débattre et justifier leurs idées.
http://www.fredericgrolleau.com/article-17573261.htmlPasse-partout philosophique : Le loup et l'agneau2008-03-11T13:41:13Z2008-03-11T12:28:00Z<img src="http://idata.over-blog.com/0/20/00/36//chagall--loup---agneau-copie-1.jpg" />
Article publié dans le Hors-série n° 1de Philosophie magazine (avril 2008) dans le cadre du Kit de survie du bac dédié aux passe-partout des
copies de philosophie du baccalauréat
Version 1 (non retenue)
Le loup et l'agneau entre La Fontaine, Chagall et Nietzsche
On a tendance à associer en général la fable de La Fontaine, "Le loup et l'agneau" (Fables, livre premier, X, Gallimard, Folio Classiques,1991), à l'apologie de
la force sur l'innocence. Hommage à "la raison du plus fort"(laquelle est censée ici être « toujours la meilleure »), la fable montre que la violence permet sans ambages de
terrasser le plus faible. On y voit un loup à jeun rencontrer un jeune agneau se désaltérant puis le manger sous le fallacieux prétexte d'avoir été par lui dérangé et offensé dans son
honneur.
C'est pourtant à une tout autre lecture de ces relations
animales que nous invite Marc Chagall (Les Fables de La fontaine, Edition de la réunion des musées nationaux, 1995) lorsqu'il illustre à sa façon cette même fable : loin d'attester le
triomphe usuel du loup cruel sur le faible agneau, la gouache propose en effet, en un subtil jeu de miroir dans le bas du tableau, un reflet qui contredit la scène classique, puisque les contours
de l'agneau du haut se trouvent céans dissous et remplacés par une grande tache blanche, laquelle efface littéralement la tête du loup et indique que, quand bien même disparu, l'agneau demeure
indestructible et vient hanter son tortionnaire. Victoire de l'innocence et de sa vérité sur la
férocité. Signe que la force ne fait en rien le droit.
Le loup a certes raison de l'agneau (par sa puissance physique, il le dévore),
montre Chagall dans une sorte d'esthétique de la raison perverse, mais c'est l'agneau qui a finalement raison (la véritable force est morale). La raison du plus faible ne sert donc pas
uniquement que de faire-valoir à la raison du plus fort (la plaidoirie de l'agneau destinée à différer le moment de son trépas n'ayant servi qu'à justifier la posture du loup qui parvient à
transformer sa force en droit) ; la défense de l'agnelet permet d'établir a contrario combien le loup est faible vu qu'il n'arrive aucunement à renier les valeures morales – l'innocence de sa
victime -qu'il rejette dans son discours. Preuve en est qu'il va au bout du compte consommer sa proie « au fond des bois », la honte l'empêchant de le dévorer au grand jour, comme le
constate Alain (Eléments de philosophie, Gallimard, Idées, « Sur la fablede La Fontaine ») quand il condamne le loup pour avoir chercher à se justifier par de
pseudo-arguments.
L'intérêt de cette confrontation entre La Fontaine et Chagall
au sujet de la fable "Le loup et l'agneau" est donc double : non seulement cette thématique renvoie à un adage de la vox populi qui permet de jouer de la confrontation entre philein
sophia et doxa, mais l'interprétation picturale qu'en délivre Chagall amène à repenser les riches interpolations entre force et violence, droit et justice, nature et culture, raison
et réel qui sont des composantes essentielles du programme de philosophie en classes terminales dont on rappellera qu'il n'est pas « caractérisé », ce qui signife que c'est à chacun de
produire, au gré de considérations qui peuvent aussi bien lorgner du côté de la culture générale, la matière à même d'incarner la plupart des concepts abstraits mis en scène par tout intitulé de
dissertation (on soulignera en particulier dans le cas ici présenté – lequel ouvre un stimulant horizon de traitement pour toute question liée au respect de l'Autre et au langage, sans parler de
la représentation en art - sa forte adaptabilité à tout sujet de philosophie politique ). Cet intérêt devient même triple si l'on pense à la manière dont Nietzsche, cumulant l'ensemble des perspectives du programme précitées, paraît méditer et dépasser cette leçon dans
la Généalogie de la Morale (Première Dissertation – Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard, 1971, T. VII) où il s'attarde sur la redéfinition
du Bon et du Méchant. Dans une parabole qu'on peut qualifier comme celle de « L'agneau et de l'oiseau de proie » le philosophe indique il est vrai que l'agneau parvient à faire
triompher son droit - un droit de haine – passant alors de la dévoration chez La Fontaine au ressentiment. La conception chrétienne ayant fait en sorte que la « raison du plus fort »
soit devenue « la morale du plus faible », i.e la haine de la force, rien d'étonnant à ce que les agneaux nietzschéens tentent de culpabiliser en « conscience » l'oiseau de
proie qui est les extermine en lui expliquant qu'il peut changer de nature et qu'il est responsable de sa force parce qu'il l'a voulue, s'entêtant ainsi dans la sauvagerie alors qu'il pourrait
désormais choisir la voie du Bien et rejoindre les rangs des agneaux qui donnent ainsi subrepticement à leur faiblesse de fait la vertu du renoncement...
Ce par quoi « le bon droit » que peint Chagall peut alors régner sur
terre, comme si dans l'envers illustré de la fable l'agneau était parvenu (par un inédit tour de force ?) à convaincre le loup qu'il a tort de se comporter en fauve avec un « juste »
qui ne demande que l'égalité entre loups et agneaux. En définitive, c'est pour n'avoir point voulu l'entendre que le loup semble vouer sous les pinceaux de Chagall à l'équivalent d'un mystérieux
châtiement divin.
http://www.fredericgrolleau.com/article-16939529.htmlLa catin2008-02-22T17:55:11Z2008-02-22T17:49:00ZLa vérité se trouve-t-elle sous les jupons des femmes ?
De l’art de catiner
Ce roman - premier volet d’une trilogie qui s’est fort bien vendue en Allemagne - porte un titre assez explicite pour qu’il ne soit point besoin de
barguigner : Iny Lorentz plonge son lectorat dans les tensions féodales de l’empire germanique du XVe siècle en suivant le parcours, tragique et emblématique, de la jeune et
belle Marie.
Cette fille de bonne famille de Constance voit en effet sa vertu comme sa vie brisées en 1410 par l’infâme Splendidus Ruppertus, avocat crapuleux attiré davantage par sa dot que par
ses formes et ourdissant un terrible complot afin de transforrmer Marie - sur le point de devenir sa promise - en une vile catin tout juste bonne à vendre ses charmes pour survivre. Mais une
catin qui, tout en se prostituant au quotidien, a de la suite dans les idées et ne vise désorrmais qu’à se venger de celui qui l’a fait bannir de la cité avec la tunique d’infamie sur les
épaules...
Si les cinquante premières pages, trop conformes aux codes génériques du "roman historique" pour être
attachantes, ne sont guère convaincantes (l’on passera sous silence la séquence du viol de la blanche et frêle héroïne par trois brutes - "épaisses" évidemment), en revanche il faut
reconnaître qu’Iny Lorentz présente une vision bien documentée d’une Allemagne en proie aux dissensions tant politiques que religieuses (avec la Réforme qui se profile en toile de fond) et
qu’elle fait honorablement état des divers schismes de l’époque. Il n’est pas inintéressant alors que ce soit depuis le point de vue de petites gens (les femmes de petite vertu) que s’établisse
la critique en règle des seigneurs, prélats, mercenaires et autres bourgeois qui rêvent tous à leur façon de manger une part du gâteau séculier - tout en étant identiquement menés par le bout
du nez... et d’un autre appendice qu’il n’est pas difficile d’identifier.
Bref, si on laisse de côté le refrain, tenace aux oreilles, d’une chanson de Mylène Farmer qui assimile volontiers le libertinage et le
statut de catin, voici un épais roman/une fresque historique qui se laisse parcourir et invite à penser, au-delà des apparences, que les femmes dites vénales le sont parfois malgré elles, ce
qui ne les empêche pas de manifester un mental à toute épreuve. Peut-être Nieztsche l’anticipait-il déjà, lui qui n’hésitait pas à poser, un rien polémiste, que la vérité se trouve souvent sous
les jupons des femmes ?
frederic grolleau
Lire un extrait
Iny Lorentz, La Catin (traduit par Frédéric Weinmann), Presses de la Renaissance, janvier 2008, 504 p. - 21,00 €.
http://www.fredericgrolleau.com/article-16939202.htmlLe Puits des Histoires Perdues2008-02-22T17:45:15Z2008-02-22T17:40:00Z
Voyage dévastateur au pays des livres dans une Angleterre alternative.
Avant-goût :
Cette semaine, on a une promotion sur les chagrins d’amour : pour un acheté, vous avez un frère cadet toxicomane sans supplément.
Disons les choses sans ambages : parachuté dans ce puits ffordien qui n’est pas sans fond j’ai éprouvé un
pur moment de plaisir littéraire, empporté par la strucutre réticulaire assumée de l’histoire se déroulant dans une Angleterre alternative. Certes le lecteur qui découvre en béotien l’univers de
l’héroïne Thursday Next est quelque peu embarrassé par le renvoi, via force sigles et autres mentions de l’ordre du hiéroglyphe et de l’arcane sémantique à ses yeux de béjaune, au premier roman
de l’auteur, L’Affaire Jane Eyre, mais cette position
relativement inconfortable fait paradoxalement partie intégrante du plaisir ressenti.
Lire ce troisème opus de la série concoctée par Fforde revient à participer à une soirée où, ne connaissant personne, vous ne doutez point de lier connaissance au cours du repas - les commensaux
ne manquent pas à l’entour - mais n’en êtes pas assuré non plus !
Pour le lecteur curieux mais prudent nonobstant, qui voudrait savoir où il risque de poser les pieds (enfin,
les yeux), je tente une synthèse : après avoir sauvé l’univers de la dévastation dans Délivrez-Moi, Thursday Next qui attend un enfant et cherche à échapper aux OpsSpecs et aux employés de la firme Goliath (ne me demandez pas qui sont-ce ni
pourquoi) trouve refuge dans le monde des livres - entendez un monde où les livres ont une vie propre. Apprentie à la Jurifiction - la police des livres, composée de personnes du monde
Extérieur et de personnages fictifs - Thursday est chapeautée par la redoutable Miss Havisham (personnage des Grandes Espérances). Elle vit désormais dans Les hauts de
Caversham, un roman policier basique et si mauvais qu’il semble, et sa trame narrative convenue et tous les personnage qui le peuplent, promis à une destruction prochaine, n’atteignant
jamais le sacre d’une édition dans le monde réel, toutes les lettres qui le composent retournant alors au magma originaire qu’est la mer de texte...
Reposant sur une enquête toute policière, avec complot et cadavres à la clef, menée par Thursday sur un nouveau procédé de conception des intrigues littéraires, UltraWordTM, qui révolutionne
le monde des livres, Le Puits des Histoires Perdues plonge le lecteur dans la vie interne et tourmentée du monde des livres, dans une sorte de décomposition - tant structurale que
matérialiste - du processus de création littéraire. Le tout saupoudré d’apparitions de personnages du panthéon littéraire tels que Humpty Dumpty, Ma mère l’oie, les trois sorcières de
McBeth, Le chat de Cheshire, le Minotaure, Falstaff de Shakespeare, Godot (éternellement en retard à la réunion de la Jurifiction)... sans compter tous les personnages de comptines
engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées...
D’où de véritables trouvailles avec l’invention d’un personnage (passant d’abord par la forme Générique), le
mode de Communication des Notes en Bas de Pages par lequel les protagonistes parasitent les récits, le marchandage d’intrigues et de figures secondaires pour étoffer les romans, le rôle des
grammasites, ces formes de vie parasitaires vivant à l’intérieur des livres qui se repaissent de grammaire, celui des vyrus ortografiques ( !) ou
encore la modification sous les yeux du lecteur devenu voyant/voyeur d’une prose initiale (en gras dans le roman de Fforde) grâce à miss Thursday afin de doper le récit.
Jasper Fforde, qui a trouvé là un incontestable filon créatif, revisite ainsi de grands classiques - et les œuvres de ses coreligioniaires - pour montrer ce qu’il advient, par exemple, quand
l’intrigue résiste aux changements que l’auteur veut y apporter ou quand la disparition d’un pan de texte entier suppose alors une intervention urgente pour réparer le dommage. Relevé par le
délire typographique, ceci compense un rythme parfois bancal et systématique, de même que la persécution de (la mémoire de) Thursday par une certaine Aornis qui semble ne jouer qu’un rôle
superficiel dans le texte, déjà assez surchargé graphiquement par les mises en abyme dont se joue le romancier.
Je conseillerai donc aux amateurs, pour plus d’intelligibilité, de lire dans l’ordre de parution les opus
précédents qui surfent sur cette même veine de polar/science-fiction/exègèse litteraire et de ne pas hésiter, tant qu’à faire, à investir dans la suite déjà disponible chez Fleuve Noir de ce
Puits... - à savoir Sauvez Hamlet !
Ici, on en redemande sans sourciller.
frederic grolleau
Télécharger le premier
chapitre du livre sur le site de l’éditeur 10/18
Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues (traduction Roxane Azimi), 10/18, novembre 2007, 445 p. - 8,50 €.
Première publication : Fleuve Noir, septembre 2006, 463 p. - 22,00 €.
http://www.fredericgrolleau.com/article-16938981.htmlGuignol2008-02-22T17:40:10Z2008-02-22T17:35:00ZNon une apologie du consumérisme bourgeois mais une comédie fort révolutionnaire !
Réedité par le Cherche-Midi quasi pour la première fois depuis 1952 - exception faite d’une publication en 1992 dans le tome 1 des
Œuvres Complètes de Jacques Prévert dans La Pléiade avec des annotations de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster - Guignol est le second des deux livres pour enfants que
Jacques Prévert et Elsa Henriquez ont créés ensemble. Si le ton y est certes enfantin, Prévert dénonce, une fois n’est pas coutume, l’injustice et les méfaits des bien-pensants.
Il profite de cette période de consommation outrée que représente Noël pour fustiger, le temps d’une fable
des plus actuelles mettant aux prises un "individu", un "Monsieur" et un "chien", ceux que l’indigence, la misère et l’abandon indiffèrent. Ceux-là mêmes qui prêtent volontiers attention aux
canidés à ne pas mettre dehors tant le climat est froid et qui ne voient pas autour d’eux les dégâts causés par l’exclusion non plus que les difficultés des mal-logés et des sans-abris.
Réputé (à raison !) pour sa maîtrise de la langue française et de ses ambivalences, Prévert s’inspire donc dans ces vingt-huit pages fort poétiques de l’origine subversive, qu’on oublie
souvent, de Guignol pour utiliser ce théâtre populaire (méprisé par conséquent par les élites) comme un paravent contre les nantis de toute sortes. Un Guignol lyonnais au
départ porte-parole des ouvriers dont les revendications et l’exigence de bonheur social ont été réduites, las, au cours du temps à un amusement infantile...
Ainsi, paradoxalement, ce texte sur Noël en feuilleton aux couleurs toniques s’inscrit moins dans une
apologie du consumérisme bourgeois que dans la veine des pièces révolutionnaires du Groupe Octobre. Jamais le petit monde irréel illustré par Elsa
Henriquez n’a paru aussi conforme aux mœurs de notre temps, et il ne faut sans doute pas s’en louer. Qui a dit que la conscience politique ne pouvait pas commencer à l’âge des culottes courtes,
lequel n’interdit en rien de nourrir des idées un peu plus longues ?
frederic grolleau
Jacques Prévert, Guignol (illustrations de Elsa Henriquez), Le Cherche Midi, 2007, 32 p.- 9,00 €http://www.fredericgrolleau.com/article-16938740.htmlManuel de survie dans les dîners en ville2008-02-22T17:35:17Z2008-02-22T17:29:00Z
Le repas du corps n’est souvent que le prélude au repos de l’âme.
Pour ceux qui croiraient que tous les repas sont insipides et qu’ils ne sauraient avoir un sens philosophique, les auteurs de ce savoureux
Manuel de survie dans les dîners en ville s’attachent avec humour (et érudition !) à montrer, après le réputé Ventre des philosophes de Michel Onfray, combien la
dynamique et le relationnel impliqués par le partage des mets supposent au contraire moult interrogations confinant à la sagesse. Car le repas du corps n’est bien souvent que le prélude au
repos de l’âme...
Il suffit ainsi de se plonger en focale intérieure sur une soirée fictive - allant de l’apéritf au digestif
- pour traquer les poncifs philosophiques qui sont légion en ces parisiennes soirées et traquer de conserve les répétitifs concepts mondains maculant, las, les conversations dînatoires. Les
mots à la mode (métaphysique, ontologique, hypermoderne... etc.) sont passés sans pitié au crible critique pour êtres rendus à leur vérité première, loin des faux paradoxes ou des concepts
fumeux. Ou de l’art d’apprendre pourquoi le le rock a des fondements présocratiques et pourquoi un chien peut être taxé de "situationniste".
À leur façon, Sven Ortoli et Michel Eltchaninoff - qui écument à l’ordinaire pacifiquement la rédaction
de Philosophie magazine davantage que les cocktails mond(a)ins - présentent tant pour les apolliniens que les dyonisiaques un régal de banquet philosophique faisant la nique
aux apparences trompeuses comme aux discours de rhéteurs (une poignée de branchés putassiers déjà has been) en mal de charisme.
Bel objet livresque (lettrines, illustrations d’en-tête, fil argenté de la première de couverture... etc.) fort pince-sans-rire, ce petit livre tout en second degré, qui a une consonance
assez machiavélienne (sinon machiavélique) avec son art consommé de spéculer sur le poids des apparences urbaines, se parcourt avec un appétit égal d’un bout à l’autre, notre préférence allant
à la rencontre avec une inconnue dans l’ascenseur à la Zizek (prodrome du repas), et à la séquence "In vino veritas".
Sel de l’esprit ou fine sauce jamais daubesque, la philosophie se voit donc
reconnaître ici une place plus agréable (voire décisive) qu’on pourrait le penser, rappelant à l’envi la formule de Kant dans L’Anthropologie d’un point de vue pragmatique selon
laquelle sagesse bien ordonnée ne peut commencer qu’entre amis sachant faire bombance autour d’une table. C’est dit, trink !
frederic grolleau
Sven Ortoli et Michel Eltchaninoff, Manuel de survie dans les dîners en ville, Seuil, 2007, 158 p. - 14,00 €.http://www.fredericgrolleau.com/article-16938172.htmlLe ver est dans le fruit2008-02-22T17:20:23Z2008-02-22T17:15:00ZMazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature !
Dans les confins tant brumeux que vineux d’un Brest d’un autre âge erre Abel, amoureux éperdu d’un Julie
jolie garce qui le mène par le bout du nez (et d’un appendice adventice que la politesse nous empêche de nommer céans). Défile alors une galerie de personnages hauts en couleurs, les frères
Bouillon en tête, qui vont emmener Abel dans une sarabande festive-agressive jusqu’au bout de ses illusions et de ses rêves autodestructeurs - incomparable preuve s’il en est que
l’amour est toujours une haine inversée.
Sur la base d’un tel scénario, où sont mis en avant des gens vraiment humains qui bousculent avec allégresse toutes les strates sociales et toutes les postures intellectuelles, tout en se
jouant des références bibliques et des affres de l’adoption, on se dit que Frédéric Mazé, jeune auteur assez peu connu dont c’est ici le premier roman, publié de surcroît par une maison
qui n’est pas un mastodonte parisien, ne va guère attirer notre attention et qu’on va lâcher ce Ver est dans le fruit au bout de dix pages. Terrible erreur car c’est compter
sans ce qu’il faut qualifier de style à part entière, soit cette indéfinissable patte par laquelle un écrivain façonne un univers qui certes n’appartient qu’à lui mais qu’il sait rende palpable
à tous. Et donc universel de fait.
Et nous voilà accrochés comme cet Abel qui, capable il est vrai d’appeler son poisson rouge Staline, peu à
peu se transforme en un Caïn prenant en grippe son amour d’avant, premier pas d’une sorte de Guerre des Roses bercée par l’iode et les odeurs du port de Brest.
Une chose est sûre, parmi tous les livres convenus déjà bradés sur les étals depuis cette rentrée 2007, Le ver est dans le fruit mérite l’attention car certains ne manqueront pas d’y
voir le chant du poisson d’un nouvel auteur qui devrait faire parler de lui dans l’avenir. En effet si le ver est dans le fruit comme le remarquait
poétiquement Nerval, Mazé vient d’entrer, et de quelle manière, dans la littérature afin d’attester qu’elle n’est pas encore complétement pourrie. Une prouesse d’autant plus méritoire et à
soutenir que l’auteur a choisi une structure éditoriale qui ne propose pas ses titres en vente dans le réseau traditionnel des librairies mais sur son site, avec deux formats au choix -
volume imprimé, sur papier écologique soulignons-le, ou fichier PDF téléchargeable - et un prix modulé en fonction dudit format.
frederic grolleau
Acheter le livre sur le site de l’éditeur Atelier de
presse...
Lire une interview de l’auteur sur le site 1001 livres
Lire un extrait du chapitre 1
Frédéric Mazé, Le ver est dans le fruit (préface de Laurent Hallier), Atelier de Presse, 2007, 205 p. - 17,00 € le volume imprimé, 5,00 € le fichier
PDF.
http://www.fredericgrolleau.com/article-7234253.htmlO Révolutions2008-01-16T12:55:16Z2007-11-07T16:15:33Zfrederic grolleauhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-348752.html
O Révolutions atteste jusqu’au bout des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde et revisite l’Histoire.
Rentrée 2007
L’Identique n’est pas le Même
Après l’expérimentation hors normes de La maison des feuilles qui a fait en 2002 tant le bonheur que les choux gras des éditions Denoël, Danielewski revient avec un nouveau roman tout en exubérance qui explose littéralement à la tête du lecteur. L’objet O Révolutions - le qualifier de livre serait le rabaisser au rang d’un vulgaire opus standardisé - multiplie en effet, à l’envi et jusqu’au tournis, notes invasives dans les marges, caractères de formats différents, textes tête-bêche et lettres de couleur, faisant éclater la mise en page de la typographie classique.
Le contenant visuel et formel l’emporte donc d’emblée sur le contenu, le fond substantiel. Pour autant, est-ce nécessairement un bien ? demanderez-vous ; n’y a t-il pas là promesse d’un artifice/simulacre sur le modèle de l’arbre cachant la forêt ? Ce serait encore aller vite en besogne dans la mesure où ce long poème en prose qu’est O révolutions nous présente, au travers d’une dérive automobile semi-réaliste dans une Amérique de carton-pâte (laquelle ne déplairait pas à un Baudrillard) et d’un siècle séparant l’abolition de l’esclavage de l’assassinat de Kennedy, un périple de deux adolescents fougueux comme fugueurs, Sam et Hailey, escortés de tout un cortège d’animaux et de plantes dans une Nature personnage à part entière de cette épopée, qui ne manque pas de panache.Ce road-movie/trip livresque qui repense le mythe antique de l’amour éternel et moque les codes narratifs en les dynamitant de l’intérieur propose au passage, ce n’est pas le moindre de ses mérites, une méditation plus soutenue qu’il y paraît sur le cercle. Entre le tour complet sur soi-même qu’implique toute révolution et les 360 degrés renvoyant à la figure du O, le lecteur saisit combien ses repères usuels vont être mis en danger dans cette mise en page systèmatiquement inversée (le premier cercle) au gré des 360 pages (chacune composées de quatre blocs de texte de 90 mots, dont la police va en diminuant !), le tout strié de sortes de dépêches journalistiques qui offrent un relatif cadre chronologique à la saga des deux amis. La forme circulaire du roman confine de facto à un point de fuite quasi physique, comme si l’histoire se développait dans un cadre non seulement temporel mais aussi spatial la menant vers une chute inéluctable (il n’est pas dit que l’amour nous sauve tous des vicissitudes de notre époque).
Indépendamment de la trame du récit, on pourrait souligner alors combien la structure imposée au cadre empêche paradoxalement le texte de se libérer de ses propres modes énonciatifs. Ce qui fait, de ce point de vue, que l’expérimentation initiale tourne court, hormis pour le traducteur Claro* qui signe là un véritable exploit tant les délires verbaux, les emprunts argotiques, les néologismes, les syntagmes intraduisibles et les mots-valises abondent, l’on s’en doute, dans le texte originaire de ce qui est à part égale roman et objet. Ceux qui s’engagent dans ce voyage infernal à travers les USA doivent s’attendre à un matériau littéraire où le moyen l’emporte sans cesse sur la fin, l’accent étant porté, comme c’est le cas de tout bon road movie à l’écran (on pense à Sailor et Lulla ou à Thelma et Louise, le genre cinématographique supposant souvent un couple qui chemine), davantage sur les conditions du voyage que sur sa destination. Encore est-on emporté vers ce lieu de nulle part par une syntaxe aussi hallucinante que jubilatoire, ce qui n’est pas rien.
Le fou furieux Mark Z. Danielewski, qui n’est ni un enfant de la beat generation ni un écrivain "de la route", réussit ainsi son pari de mettre en scène un nouveau chef-d’œuvre graphique qui n’est pas sans loucher du côté du blason médiéval avec un texte aligné en quatre quarts, dont la moitié de la page imprimée à l’envers. Certains cependant seront peut-être lassés par la systématicité des nombreuses polices, des diverses couleurs et des majuscules qui sont légion. Sans parler ici du fait, on a gardé le meilleur pour la fin, que l’éditeur conseille de lire huit pages de chaque récit, d’un côté l’autre du livre, étant entendu qu’ils sont imbriqués l’un dans l’autre. Il est vrai que parfois trop de symétrie tue la symétrie et que ce roman qui se peut lire par les deux bouts (en tournant le livre à 360° !), afin de passer d’un narrateur à l’autre, est fort répétitif. Mais c’est là que se trouve justement tout l’interêt de la démarche, qui fait penser à l’apologie de la répétiton que clamait le sage Kierkegaard : la reprise du récit en changeant le point de vue (et la sexuation) du locuteur invite à relire, réinterpréter les mêmes événements, lesquels s’ouvrent alors à une autre dimension. Voici l’écart, entre événement brut et réminiscence d’une situation déjà narrée, mais autrement vécue, où s’installe désormais le lecteur qui parvient à dépasser les artifices graphiques d’un texte lancinant. On est assez loin alors d’une geste de la jeunesse américaine (qui serait le grand livre manquant à la litterature US) ou d’une vague resucée de la quête d’un Romeo et d’une Juliette punk dont ni la pente sexuelle ni le versant trash ne sont novateurs. O révolutions atteste jusqu’au bout, digne héritier de l’Ulysse joycien, des possibilités infinies par lesquelles la langue se fait monde - tout en s’écartant résolument de la matière de ce dernier - et revisite l’Histoire. Tout en attirant notre attention sur le fait que la société américaine, n’en déplaise à nos deux chantres jeunistes, malgré son hymneà l’initiative individuelle et à la conquête, n’est guère parvenue qu’à accoucher d’un individualisme mortifère... auquel la Nature elle-même est en train de céder. frederic grolleau
* Claro a reçu au printemps 2006 le prix Baudelaire de traduction de l’anglais à l’occasion de la sortie de Shalimar le clown de Salman Rushdie (Plon).
Mark Z. Danielewski, O Révolutions (traduit de l’américain par Claro), Denoël coll. "& d’Ailleurs", septembre 2007, 365 p. - 25,00 €.