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fredericgrolleau.com


Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle

Publié le 15 Juillet 2012, 16:58pm

Catégories : #ROMANS

Un hommage à l’art de peindre, qui met en particulier l’accent sur la toile éponyme de Vermeer.

 

 

L’univers de Griet bascule un jour de 1664 où elle doit devenir la servante d’une famille de catholiques qui vit à Delft dans « le coin des Papistes ». A 16 ans, Griet, fille du céramiste Jan aveugle depuis un accident de travail, pourvoira en partie aux besoins de sa famille grâce aux huit florins par jour qu’elle gagnera en échange des corvées domestiques épuisantes qui vont être son lot pendant de longs mois. Mais Griet est protestante, elle n’a jamais fréquenté de près des catholiques aux moeurs bizarres. Qui plus est, son univers, modeste, se réduit au petit monde des ouvriers et des marchands de viande, le domaine de la peinture lui est radicalement étranger, de même que la vie au quotidien auprès de six enfants !

 

 

Les corvées ménagères seront à la hauteur de sa méfiance car pendant deux ans, Griet nettoiera, époussettera les moindres recoins de la maisonnée et lavera des tonnes de linge. Heureusement pour elle, si l’accueil dans cet univers intérieur régi par des femmes (Catharina la femme pondeuse du peintre, Maria Thins sa belle-mère, Tanneke la bonne à tout faire avant l’arrivée de Griet, Cornelia la méchante enfant qui ne cherche qu’à lui nuire), l’artiste qui la reçoit chez lui n’est pas n’importe qui : Vermeer. Un Vermeer habité, pour ne pas dire hanté, par la fièvre créatrice et qui ne recule devant rien pour faire avancer chacun de ses tableaux, Griet l’apprendra bientôt à ses dépens...

 

 

Si ce beau roman de Tracy Chevalier fascine, c’est par l’aisance avec laquelle le lecteur se trouve introduit dans la vie austère des familles hollandaises au XVIIe siècle. D’un côté, le dur milieu des petites gens qui ne répugnent point à la peine car pétris de l’idéal protestant ; de l’autre, les difficultés pour un artiste ayant renié sa religion d’origine à nourrir sa famille nombreuse quand il ne fait et vend que deux tableaux par an tout au plus. Le tour de force réside dans l’alternance entre ces deux points de vue, que ne sépare souvent, outre l’immense génie de l’un contre le seul talent des autres, que l’adhésion à un dogme. Des états d’âme de Griet, jeune fille se métamorphosant en femme, servante s’attirant peu à peu d’inédites faveurs du maître, aux inquiétudes des parents en passant par les complots ourdis à leur niveau par chaque protagoniste, La jeune fille à la perle constitue surtout un hommage à l’art de peindre, qui met en particulier l’accent sur la toile éponyme de Vermeer.

 

 

Un tableau auquel Griet est d’autant plus sensible qu’elle en est le modèle et qu’il va en un certain sens provoquer sa perte ! En effet, Vermeer sollicite au fur et à mesure la jeune fille pour qu’elle l’aide à peindre : si le travail de la servante consiste d’abord dans l’art de nettoyer les objets inscrits dans le décorum de chaque tableau sans les bouger d’un iota, il s’agit ensuite d’aider Vermeer à broyer puis mêler ses pigments en cachette. De prendre part, grâce à « la chambre noire » de son ami Leeuwenhoeuk, à la disposition de chaque toile dans ses moindres détails. Une participation de plus en plus active à l’œuvre qui atteint son paroxysme lorsque l’expert en vue de Delft en portraits lui demande, sous la pression de son commanditaire Van Ruijven, amateur de jolies ancillaires, de la coucher sur toile à son tour. La rencontre entre Vermeer et Griet, qui ouvre les premières pages, moment où Vermeer et sa femme embauchent Griet qu’ils aperçoivent dans la cuisine familiale en train de préparer une soupe dans la cuisine familiale, triant les légumes en fonction de leur teinte, est emblématique de ce que sera leur relation - mélange de respect et d’amour transgressifs imbriqués sur fond de décomposition spectrale des couleurs. Griet s’en souviendra toute sa vie avant d’épouser son boucher de mari, opposition « tranchée » entre la finesse mystique de Veermer (que la servante nomme toujours « il » avec pudeur tout le long du récit) et la rudesse sanguinolente de Pieter fils.

 

 

« J’aimais broyer les ingrédients qu’il rapportait de chez l’apothicaire, se remémore Griet, des os, de la céruse, du massicot, admirant l’éclat et la pureté des couleurs que j’obtenais ainsi. J’appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. A partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l’huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie. » Lire Tracy Chevalier aussi.

   
 

frederic grolleau

 

Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle (traduit par Marie-Odile Fortier-Masek), Gallimard coll. "Folio", 2002, 313 p. - 6,20 €.

 
     

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