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fredericgrolleau.com


Tout énoncé admet-il une interprétation ? 2

Publié le 16 Juillet 2012, 19:58pm

Catégories : #Philo (Notions)

Suite et fin de la réflexion philosophique menée par Frédéric Grolleau autour de l’énoncé...

 

III - L’ordre interprétatif : une logique du vivant

"Une interprétation", en effet, au regard d’un "énoncé" donné qu’elle contribue à interroger, à mettre en tension, à ré-actualiser, c’est rien moins que la chance, pour ce qui a été dit puis perdu, formulé puis abandonné, présenté puis oublié, de revenir sur le devant de la scène et de réinvestir le monde, comme spectacle et comme signification. Illustre bien ce troisième temps de notre parcours le propos de G. Vattimo affirmant dans son Éthique de l’interprétation :
Interpréter, c’est donner à ce qui a été dit la chance
d’une reviviscence sous la forme d’un matériau linguistique qui vient réfuter l’irréversibilté et la linéarité du temps.
Le sort du propos initial, de l’énoncé de
départ, de l’œuvre à reprendre, dépend alors en grande partie de l’intention herméneutique qui s’y attache.

L’on doit à Paul Ricœur et à son essai sur Freud (De l’interprétation) d’avoir précisé - ce, afin de limiter la sursymbolisaiotn que Cassirer voit partout à l’œuvre dans le monde - qu’il existe deux grands types d’hermeneutiques : réductrices d’une part (ces herméneutes du "soupçon" que sont Nietzsche, Freud et Marx, repensant les bases de l’individu et de la société à partir d’un nouveau fondement : flux vital, inconscient et lutte des classes) ; restauratrices d’autre part (la poétique développée par Bachelard comme remythisation de l’existence en fonction d’une nouvelle interprétation des signes). Le fait est que chacun se projette souvent fortement dans l’autre, et que l’herméneutique n’échappe pas à la part éminemment subjective avec laquelle l’interprète se rapproche de l’énoncé dont il entend restituer non pas tant la lettre (tâche réservée à la traduction) que l’esprit.

Cela ne signifie pas, pour autant, que toutes les interprétations se valent - comme l’a dit Levi-Strauss à propos des mythes et des nombreuses interprétations qui les ont retranscrits, dans des tentatives toutes "recevables" pour l’anthropologue - car il est, précisément et hélas, de mauvaises interprétations, des interprétations abusives, voire des délires d’interprétation. Loin de telles errances, le "bon" interprète se reconnaît à ce qu’il ne cherche pas, par ses réflexions personnelles, à se mettre sur le devant de la scène, mais à servir l’œuvre qu’il exécute, à lui rendre l’éclat originaire dont il estime qu’il devait être le sien.

Ainsi apparaît l’actrice la Berma à Proust dans Le côté de Guermantes lorsque, investissant les énoncés du Phèdre racinien, elle atteint, pour le narrateur, le comble de la justesse, la vérité immémoriale de l’œuvre - ce que Nietzsche nomme la probité philologique : 
Non, je n’ai pas été déçu, quelle justesse dans la voix ! Quel bon goût
dans le choix des costumes, observe Proust, et quelle bonne idée d’avoir été choisir Phèdre  !
Plus que jamais, l’interprète - qui excelle en assimilant un énoncé théâtral autre, en
le com-prenant et en le donnant à entendre au public - participe de cette "inspiration" dont Socrate fait la clef de voûte de la rhapsodie dans l’Ion (230 c). Expert dans l’exégèse d’Homère, Ion va de ville en ville chanter les vers du poète parce qu’il est non un homme de l’art (auquel cas l’interpétation serait pure opération technique, compétence) mais un homme inspiré par Dieu : pour transmettre ce qu’il a voulu dire, le rhapsode doit d’abord comprendre ce qu’a voulu dire le poète ; en ce sens il est bien un "messager" (l’herméneuïa renvoie à Hermès, chargé par Zeus, au livre V de l’Odyssée, de signifier à Ulysse qu’il ne doit pas demeurer plus longtemps auprès de la nymphe), il est l’intermédiaire (l’anneau du milieu selon Socrate) des intermédiaires que sont les poètes, eux-mêmes inspirés par les Muses.

Bien interpréter suppose ici qu’on sacrifie sa propre subjectivité pour s’effacer devant l’énoncé qu’on doit porter au jour, dégagé des limbes cotonneux où il est retenu et désamorcé de la charge positiviste avec laquelle d’autres interprètes ont cru opportun, au préalable, de s’en faire les émissaires - un énoncé, au sens fort, d’un message toujours à clarifier pour lui restituer son être véritable, sur le modèle de ce que dit Héraclite (Fragment 93) de l’oracle de Delphes :
Il ne dit ni ne parle mais il signifie. 
Le
paradoxe inscrit au cœur de l’interprétation, toujours en chemin par son statut, quelque part entre science et opinion, veut donc que l’interprète soit quasiment mieux placé que l’auteur de l’énoncé qu’il adapte pour juger de la valeur de l’œuvre qu’il défend - ne serait-ce que grâce au recul avec lequel l’interprétant peut prendre la mesure des conditions dans lesquelles l’œuvre qu’il investit a été produite quand son créateur ne l’a perçue que comme une singularité.

On en arrive ainsi au mot célèbre de Schleiermacher dans l’Herméneutique, selon lequel on aspire dans l’entreprise herméneutique à comprendre l’auteur mieux qu’il ne s’est compris lui-même. Attitude qu’il convient de nuancer en n’oubliant pas que l’herméneutique elle-même n’échappe ni à l’historicité de l’interprétation ni au positivisme (et à la philosophie) qui s’y rattache (ce que Gadamer met particulièrement bien en relief dans Vérité et Méthode) et qu’il est vital, pour sa propre légitimité, qu’on ne cesse d’interpréter les interprétations des divers énoncés auxquelles elle se livre. Faute d’une telle prudence lorsqu’on se risque dans "l’ordre interprétatif", on en viendrait à sacraliser l’interprétation qui nous contente et nous conforte dans notre rapport à l’œuvre interdisant alors à une autre interprétation de jouer entre les signes pour nous proposer une nouvelle lecture, féconde et probante, de l’énoncé de départ.

Certains n’hésitent pas à avancer, pourtant, qu’il demeure des énoncés dont il ne faut plus rien dire, des propos qui n’ont plus à être interprétés comme si l’on voulait en arracher le suc. C’est encore là penser à tort l’interprétation comme une reconduction du sens à l’identique, comme la simple reconnaissance (à l’instar de l’anamnèse platonicienne) de ce qui était déjà-là et de ce qu’il suffirait de signaler à un regard averti. Au contraire, une interprétation, pensons-nous, n’est recevable que si elle parvient à rendre de la vie, une vie, du vivant, au texte qu’elle supporte, à l’énoncé dont elle reconstruit, dans sa propre phraséologie, le sens. C’est pourquoi on peut interpréter l’indicible et l’ineffable. Ainsi, les mots "Shoah" et "holocauste" n’ont-ils pas selon G. Agamben (Ce qui reste d’Auschwitz) à être déposés sur un piédestal sémantique sous prétexte de désigner cette abomination nazie de la néantisation (industrielle) de l’homme par l’homme. Agamben s’autorise en ce sens, afin de lutter contre les brumes de l’oubli, à réactiver le sens religieux de ces deux termes, à réinterpréter le sens du mot "holocauste" pour pointer en quoi l’idée de "sacrifice volontaire" qu’il connote dans la religion juive est incompatible avec la réalité du génocide juif tel qu’il a été pratiqué dans les camps de la mort entre 1942 et 1945.

C’est notamment pour cette raison que "tout énoncé" se doit d’être ouvert à l’interprétation, qu’il ne doit y avoir aucun énoncé issu de la création humaine qui puisse échapper au "cercle herméneutique", celui-là même que signale Martin Heidegger au paragraphe 32 de Être et temps, en rappelant que toute compréhension se précède toujours elle-même, qu’interprèter suppose que je sache qui je suis et dans quelles conditions je me livre à l’exigence herméneutique, ce qui n’interdit pas le conflit des interprétations pointé par Ricœur lorsqu’il oppose dans l’ouvrage cité plus haut herméneutiques réductrices et restauratrices dans leur mouvement d’annexion du réel, puisque chacun comprend désormais que toute interprétation est aussi l’expression d’un centre de domination, et que chacune en privilégiant son point de vue sur l’énoncé afférent ne fait souvent qu’y transférer malgré elle cette volonté de dominer - d’où il suit que l’indexation d’interprétations qu’on peut remettre en cause parce que trop unilatérales, telles les interprétations marxistes, psychanalytiques, structuralistes...

Par quoi il ne faut pas déduire que l’interprétation, dégagée de l’économie apophantique du vrai et du faux, comme le remarque Aristote dans le traité qu’il lui consacre (une interprétation d’un énoncé quelconque n’est ni vraie ni fausse : elle est "juste" ou elle ne l’est pas, elle nous "touche" ou nous laisse de marbre), nous condamne à la seule alternative, sclérosée et réductrice, du dogmatisme et du relativisme. Ni imposition dictatoriale du seul point de vue qui vaille ni nuit sémantique où toutes les interprétations sont grises, l’interprétation ne vaut que par sa capacité à décoder le symbolique, à remonter à l’excédent du signifié sur le signifiant.

C’est le sens que l’on peut conférer, pour clore notre réflexion, à la vaste entreprise entamée au début des années 60 par Harnoncourt lorsqu’il décide de jouer avec son « Concentus musicus » viennois les « concertos brandebourgeois » de Bach, pour la première fois, avec des instruments de musique baroque et après avoir réinterprété la partition originale du compositeur. Partout l’on crie au scandale, on somme l’iconoclaste de cesser son crime de lèse-majesté parce qu’on estime qu’il faut continuer de jouer Bach à la moderne, comme le font Toscanini et Fürtwangler par exemple.

Or, comme l’observe Harnoncourt dans son essai Le dialogue musical, la querelle des Anciens et des Modernes, des baroqueux et des anti-baroqueux (ceux qui jouent sur des instruments modernes et ceux qui jouent sur des instruments modernes copies d’anciens) tient à ce que les uns s’en tiennent à une conception wagnerienne et romantique de la musique léguée par la tradition quand les autres réclament plus d’austérité et de justesse, avec la supression de tous les énoncés parasitaires que les exégètes musicologues ont rajoutés aux compositions d’auteurs qui favorisaient au XVIIe siècle une grande part d’inspiration chez le musicien.

En privilégiant un violon à l’archet courbe plutôt que droit, aux cordes en boyaux plutôt qu’en métal, au manche peu incurvé plutôt que trop, Harnoncourt rend la musique de Bach à elle-même, à un legato plus doux, à des tempi moins primesautiers. Il explique qu’en retravaillant sur les pièces de Bach, il en a retiré ce que les interprètes modernes ont voulu à tout prix y lire et y voir, dans l’intention de retourner à l’origine vivante, au plus vif d’elle-même, de la partition première du compositeur autrichien. Les tenants des interprétations wagnériennes de Bach lui font encore grief toutefois d’avoir, avec ce concert inouï de 1962 (qui allait enclencher le renouveau de la musique baroque et entraîner en France la formation des « Arts florissants » sous l’égide de Wiillam Christie une dizaine d’années plus tard), perpétré un acte « inadmissible » à l’encontre de l’œuvre de Bach, une « trahison » confinant au massacre, quand il n’a aspiré qu’à en dévoiler l’essentialité.

Preuve en est que, pas plus qu’une équation mathématique, un énoncé musical ramené à l’esquisse d’une portée halorée d’une série de notes, n’échappe au pouvoir de l’interprétation ainsi qu’aux bouleversements affectifs et subjectifs par lesquels chacun, auteur, spectateur, interprète, lecteur vit son rapport à ce qui est dit dans l’œuvre.

 

 

Conclusion

Par voie de conséquence, il appert qu’une "interprétation" n’est pas seulement la traduction d’une réalité ou d’une vérité qui serait ailleurs, extérieure à elle, qui l’attendrait ou ne l’attendrait pas. En tant qu’elle est donation du sens, "tout énoncé" la présuppose et la requiert.



frederic grolleau


Quelques ouvrages cités dans le dossier...

Giogio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz (traduit par Pierre Alferi), Rivages, mars 2003, 192 p. - 8,40 €.
Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques - Tome 1 : "Le Langage" ; tome 2 : "La Pensée mythique" (traducteurs : Jean Lacoste, Ole Hansen-Love), Les éditions de Minuit, 1972
Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode (traducteurs : Pierre Fruchon, Jean Grondin, Gilbert Merlio), Seuil coll. "L’ordre philosophique", 1996, 533 p. - 26,25 €.
Nikolaus Harnoncourt, Le Dialogue musical - Monteverdi, Bach et Mozart (traduit par Dennis Collins), Gallimard coll. "Arcades", janvier 1985, 325 p. - 13,50 €.
Martin Heidegger, Être et temps, Gallimard coll. "Bibliothèque de philosophie", janvier 1986, 587 p. - 30,50 €. 
Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain (traduit par Jacques Brunschwig), Garnier Flammarion coll. "Philosophie", 1993, 441 p. - 9,80 €.
Karl Poper, La Logique de la découverte scientifique (traduit par Karl Raimund) Payot, 1973, 480 p. - 29,00 €.
Paul Ricœur, De l’interprétation, Seuil coll. "Points Essais", 1995, 575 p. - 11,00 €.
Friedrich Schleiermacher, Herméneutique : pour une logique du discours individuel (traduit par Christian Berner), Cerf coll. "Passages", mars 1989, 202 p. - 25,20 €.
Gianni Vattimo, Éthique de l’interprétation, La Découverte, 1991, 231 p. - 19,80 €.

 


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