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fredericgrolleau.com


Seul au monde (Exposé CPES)

Publié le 13 Décembre 2011, 11:18am

Catégories : #Philo & Cinéma

Mr Laurent

 

Seul au monde

 

Synopsis:

Chuck Noland, ingénieur de la FedEx, société de transport de courrier, est un employé dévoué qui consacre tout son temps à la société qui l'emploie et ne cesse d'innover pour livrer encore plus rapidement les colis urgents. Il décide même de faire l'impasse sur le Réveillon avec sa fiancée, Kelly, pour acheminer à destination un dernier colis.

Il s'envole donc vers une nouvelle destination professionnelle lorsque son avion, victime d'un grave incident, s'abîme dans le Pacifique. Seul survivant, Chuck utilise un canot de sauvetage et finit par gagner un îlot inhabité. La nouvelle vie qui l'attend le jette dans le malheur de l'inadaptation et de la solitude. Il organise tant bien que mal sa survie en déployant des trésors d'ingéniosité. A l'aide des colis FedEx que lui apporte la marée, il s'organise une vie précaire: il fabrique des couteaux en se servant des lames de patins à glace; des cordages avec des bandes de cassettes vidéo, et un filet de pêche avec le tulle d'une robe du soir. Surtout, il se donne un compagnon - nommé Wilson - qu'il crée à l'aide d'un ballon de volley sur lequel il dessine un visage humain, symboliquement tracé avec son sang.

Peu à peu, il apprend à trouver l'eau dont il a besoin, à pêcher et même à faire du feu. Une nuit, il aperçoit au loin les lumières d'un bateau. Il tente en vain de l'atteindre avec son canot. Son désespoir grandit et il lui arrive de songer au suicide.

Un jour pourtant, un morceau de coque en plastique s'échoue sur le rivage, qui lui donne l'idée de construire un radeau. Ainsi, après cinq ans passés sur l'île, parvient-il à s'en évader en compagnie de Wilson. Il emporte en outre avec lui une montre offerte par Kelly le soir du Réveillon et un colis de la FedEx adressé à un certain Dick Peterson.

Il navigue et dérive pendant des semaines, essuie une tempête qui endommage son radeau, perd Wilson au cours de l'événement, mais finit par être recueilli par un cargo qui le rapatrie aux Etats-Unis. A son retour, il découvre que Kelly l'a longtemps attendue, puis a fini par épouser un dentiste dont elle a eu une petite fille. La mort dans l'âme, Chuck décide de laisser Kelly à sa nouvelle vie.

Il décide de livrer lui-même le colis de la FedEx qui a accompagné sa vie sur l'île et qu'il a emporté sur son radeau à la destinataire, Bettina Peterson. Chuck se retrouve ensuite à un carrefour. Il est à la croisée des chemins: l'avenir s'ouvre devant lui, peut-être au côté de Bettina.

 

 

 

Chuck Noland, ingénieur de la FedEx, société de transport de courrier, est un employé dévoué qui consacre tout son temps à la société qui l'emploie et ne cesse d'innover pour livrer encore plus rapidement les colis urgents. Il décide même de faire l'impasse sur le Réveillon avec sa fiancée, Kelly, pour acheminer à destination un dernier colis. Pour lui, le temps c’est de l’argent et la montre est son meilleur allié. (Le temps règne sur nous sans pitié, sans s’occuper si on est malade ou en bonne santé, si on a faim ou soif, si on est russe ou américain ou habitant de Mars. C’est comme un feu, il peut nous détruire ou nous réchauffer et c’est pour ça que chaque bureau fedex a une horloge parce qu’on vit et on meurt par l’horloge. On ne lui tourne jamais le dos. Et quoiqu’il arrive, on ne se permet jamais le pêché de perdre l’idée du temps qui nous reste. C’est un tyran implacable qui peut nous faire mettre la clé sous la porte) Pourtant, sa vie bascule lorsque son avion s’écrase dans le Pacifique alors qu’il devait livrer de nouveaux colis. Seul rescapé du crash, il ne lui reste qu’une  montre offerte par sa femme, et qui ne fonctionne désormais plus. Le temps paraît s’être soudain figé. A cet instant, alors que son destin vient de le faire prisonnier de cette île au milieu de nulle part, le lien irréversible et oppressant du temps semble céder paraissant alors le délivrer de l’angoisse existentielle qu’il provoquait à Chuck. Cette angoisse de ne pas être à l’heure, d’être trop long à livrer, ou plus généralement et propre à l’espèce humaine, l’angoisse du temps qui passe nous rapprochant de la mort. Or si cette analyse s’avère vraie, nous pourrions dire du temps qu’il détermine le passage de l’homme et fait alors partie de la condition humaine. Mais puisque l’homme n’est pas éternel alors que le temps au contraire est définissable par son irréversibilité, est-il prisonnier du temps ? De plus, puisqu’il souligne le caractère temporel de l’homme qui meurt un jour, il soulève le problème de mort chez l’homme ainsi que celui du sens son existence. La relation de prisonnier qu’on établit ici est-elle vraiment judicieuse ? Le terme de prisonnier implique une servitude et une impuissance face au temps. L’homme a-t-il la faculté de  maîtriser le temps, voire de s’y opposer ? Nous nous pencherons d’abord sur le rapport de l’homme par rapport au temps, puis sur les entraves qu’il impose à sa liberté avant de terminer par déterminer les différentes manières dont il dispose pour la reconquérir.

 

L’homme, à la différence des animaux a conscience de sa mort prochaine. Autrement dit, il a conscience de sa finitude. Et celle-ci l’amène à s’interroger sur le sens de son existence.

Commençons par définir le temps : est désigné par « temps » un milieu indéfini et homogène, analogue à l’espace, dans lequel les évènements se déroulent. Selon Bergson, «le temps est ce qui se fait, et même ce qui fait que tout se fait ». On distingue trois types de temps. Le temps objectif en tant que mouvement continu et irréversible ; le temps en tant que temporalité, c’est-à-dire, le temps comme durée subjective tel qu’on le perçoit. Enfin, le temps comme espace de mesure, à la fois objectif et subjectif.

Pourtant, le temps n’est pas visible ni palpable. Je ne peux m’en emparer. Cela nous amène à nous poser la question de son existence propre. Si l’on en croit Aristote, « le temps à une existence imparfaite, il n’est pas encore et il n’est déjà plus ». Pour que ‘quelque chose’ existe, il faut traditionnellement trois éléments : un lieu, un temps et un objet existant. L’homme possède un objet, il s’agit de son corps, de son enveloppe charnelle périssable. Il a une existence non éternelle car il naît et meurt un jour. Enfin son existence se fait sur la terre, en France, au lycée militaire de Saint-Cyr, en cours de philosophie et cætera. S’il manque un de ces éléments essentiels à toute existence, alors il n’y a précisément pas d’existence. Or, comme le temps n’a ni lieu, ni temps puisqu’il est éternel et que l’éternité est l’abolition du temps, ni corps ou objet, alors il ne peut être que l’invention de l’homme qui voit en lui une continuité, un cours du temps alors qu’il n’est fait que de successions d’instants qui s’enchaînent.

 

On le voit très bien à travers le film. L’homme a créé la notion de temps pour organiser sa vie en société. L’horloge en est un symbole pertinent. Il y a un découpage social du temps toute société s’organisant à partir du temps social ou collectif, à partir de calendriers, d’horaires de travail. Ce temps collectif scande la vie sociale avec les fêtes, les cérémonies qui ponctuent une année, des mois, des semaines. Aussi, lorsque Chuck est présent au réveillon de Noel et qu’il reçoit l’ordre de partir immédiatement pour la Malaisie, il fait à sa femme la promesse de rentrer avant le jour de l’an qui devait avoir lieu 5 jours après son départ. Pour prévoir son retour, il scrute son agenda, se projette dans le futur pour régler ainsi son présent. Il est aussi parfois nécessaire de se retourner vers le passé. C’est ce qui s’appelle exister dans le temps. C’est de par cet aspect que l’homme, notamment, s’est retrouvé piégé par sa créature. Comme l’écrivait Lagneau, « le temps est la marque de mon impuissance ». En effet, au sein de l’esprit humain se trouve la mémoire, qui dénote d’un effort réel de l’esprit pour conserver, organiser mais aussi identifier ses souvenirs dans le temps. Elle piège l’individu en instaurant une distinction entre passé, présent et avenir et l’emprisonne donc dans la notion de temps.

Ensuite, le corps même porte sur nous la marque du temps qui nous possède par l’évolution de celui-ci au cours du temps. Que ce soit par le développement ou la vieillesse, des changements modifient notre corps sans cesse. Croissance, perte de dents, apparition des rides, affaiblissement musculaire sont autant de signes visuels qui nous le prouvent. La chronobiologie avec nos cycles du sommeil, les cycles de nos besoins vitaux (se nourrir, s’hydrater..) le possède et lui rappelle qu’il est périssable et que sa mort est certaine et possible à tout moment. La mort est d’ailleurs présente dans le film. On apprend que la femme de Stan, l’ami de notre héros est atteinte d’une maladie qui semble la condamner. La seule chose à faire, répond Stan à la question de savoir ce qui va advenir de sa femme, c’est attendre. Attendre que le temps se passe et fasse ce qu’il doit faire que tout se fait. L’homme est donc impuissant dans le cours du temps et on apprendra plus loin dans le film que sa femme est décédée de la maladie qui la rongeait. Chuck est bouleversé par cette nouvelle. Son regard reflète tristesse mais aussi incompréhension face à l’existence de l’homme à laquelle nous reviendrons plus tard dans notre exposé.

Nous avons statué sur l’emprisonnement qu’exerce le temps sur l’homme par la distinction qu’il fait entre passé, présent et futur. Cependant cela ne nous dit rien sur le poids opéré par cette distinction. Il est nécessaire de se pencher d’abord sur le poids du passé. Lorsque Chuck, après cinq longues années passées seul sur celle île, revient aux Etats-Unis, sa femme s’est remariée, elle a eu des nouveaux enfants, elle vit désormais une autre vie, dans une nouvelle maison. Chuck ne fait pas ou peu partie de son univers, bien qu’elle ne l’ait pas oublié. Ne serait-il pas alors préférable pour lui d’oublier les moments qu’il a passé aux cotés de sa femme Kelly. Ils devaient se marier, ils avaient certainement projet de faire des enfants. Or, ce naufrage a ruiné tout avenir qui les concerne. Chuck, malheureusement pour lui, ne peut pas se débarrasser de cette charge que représente son passé, c’est précisément lui, à travers la mémoire et le souvenir qui le fait souffrir. Il doit assumer ce passé et continuer de vivre. 

De plus, le passé individuel mais aussi collectif de l’homme entrave sa liberté d’agir. Le temps lui impose une bonne conduite, notamment morale. Puisque tout acte mauvais sera à jamais inscrit dans la conscience de l’individu, entraînant des sentiments de regret ou des remords. Cette conscience morale de l’homme se trouve emprisonnée par le temps, qui la contraint à se tenir dans le droit chemin ou à en payer les conséquences sempiternellement. L’homme est donc encore prisonnier du temps dans la mesure où il impose notre fin et nous empêche de revenir sur nos actes.

Comment dès lors, l’homme peut-il aspirer à la liberté, à se libérer du temps ?

 

Pour se libérer du temps, il faut déjà parvenir à perdre conscience du temps, et aussi oublier que l’on en a perdu conscience. On peut imaginer que l’homme qui dort ou celui qui est plongé dans le coma y arrivent. Seulement cela n’offre aucun intérêt car cela demeure provisoire et ils ne peuvent en jouir. De plus ignorer le temps n’est pas l’abolir. Cette méthode est donc limitée.

Une autre méthode consisterait à refuser le temps tout entier. Or pour y parvenir, il n’existe qu’un seul moyen : se libérer de son corps qui rappelle à l’homme sa finitude. Le suicide serait ce refus, or il est absurde de se jeter dans la mort pour y échapper et échapper au temps. Et même s’il y parvenait, il ne serait plus homme car il aurait brisé la triade existentielle en se débarrassant de son objet existent, autrement dit, son corps.

Nous l’avons vu, le temps social participe à l’emprisonnement de l’homme. Une solution serait alors de refuser la société et vivre une vie d’ermite, seul dans le désert. Notre personnage, Chuck est libéré des contraintes du temps dans son île déserte. Il n’a, en effet, plus d’horaires fixes de travail, il n’a plus de rythmes imposés pour se lever, manger, se coucher, prendre sa pause. Sur cette île, il n’a plus de repères précis, sa montre ne fonctionnant plus. Que peut alors le temps contre lui ? Yvon Rivard répond par ceci, « Que peut le temps contre un homme nu qui médite seul, la nuit, face à la mer ? ». Pourtant libéré du poids que représente le temps social sur lui, Chuck n’en devient pas moins intemporel. Sa vie biologique le rattrape par le cycle de ses besoins, de son sommeil et de son corps. Il ressemble chaque jour plus que le précédent à un homme des cavernes, la barbe fournie et la peau bronzant chaque jour durant. Cette vie biologique le tient coincé dans un ici et un maintenant. Son passé le pèse, car seul sans sa femme et avec comme unique pensée, le souvenir de sa vie d’antan et le désespoir de rester seul sur cette île sans n’être jamais retrouvé, il lui arrive de songer au suicide.

Cette escapade ponctuelle ne lui a donc pas permis de s’affranchir du temps et de ses contraintes. Encore fallait-il qu’il le veuille. Car si le désespoir le ronge, son instinct de survie combiné aux aspérités salvatrices du temps lui permettra de se sauver de cette île maudite. En effet, son angoisse de « perdre l’idée du temps qui nous reste » le pousse à conserver un semblant de calendrier qu’il se fabrique grâce aux inscriptions faites avec une pierre calcaire sur les parois de la grotte où il se réfugie. Ce calendrier, artifice des hommes inventeurs du temps lui permet de prévoir son évasion en se projetant dans l’avenir. Il peut prévoir les mauvaises saisons et surtout les moments propices à une escapade par la mer. De plus, son présent le déprime sur cette île. Penser au passé peut donc être, non pas source de désespoir mais source d’espoir pour l’homme qui veut se battre et s’en sortir. Sa mémoire « souvenir » lui permet donc de recréer ses bons souvenirs. Les dessins qu’il fait de sa femme lui permettent de ne pas oublier cette source de motivation et lui fournissent l’énergie nécessaire pour s’en sortir.

Tout revient donc à dire, que pour se libérer du temps, il faut tirer avantage de celui-ci, par le projet par exemple. Aussi, il vient à Chuck l’idée de construire un radeau, chose malaisée pour un homme naufragé. L’ennui le ronge et constitue un frein supplémentaire à son bonheur. Cet homme n’a pas une conscience objective du temps qui passe. En effet, la temporalité, nous l’avons vue, se définit par la subjectivité de la perception du temps vécu par une conscience vivante. Cette perception varie notamment en fonction de nos occupations. A l’inverse de  celui qui attend sa fin sur une île, seul au monde ; celui qui vie en communauté, qui s’amuse, qui travaille et qui profite de la vie qui lui est offerte ne voit pas le temps passer. Ce temps vécu par la conscience humaine et lié à la vie intérieure ou à la vie affective est ce que Bergson appelle la «  durée » et qu’il distingue du temps mesuré par le chronomètre.

Cette projection de l’avenir permet d’avoir une projection de l’homme tournée vers demain car si le futur constitue un horizon déterminé, prévisible et calculable (telle étoile sera à tel endroit à telle heure), l’avenir lui, laisse place à l’action humaine. La liberté peut s’y déployer. On retrouve cela chez Saint-Augustin. Pour lui, le temps est court et la mort prochaine. Par elle le chrétien retrouve son créateur et son jugement. C’est donc une libération que de se tenir dans l’imminence de cet évènement, une libération du temps présent.

Heidegger reprend cette idée en affirmant que la possibilité de la mort ouvre la voir d’une existence authentique, dans le concept d’être-pour-la-mort. La mort vue comme imminente fait apparaître l’existence comme une ouverture au possible, donc cette finitude de l’être humain due au temps n’est plus vue comme tragique, ou négative, mais comme une invitation à la vie.

 

En conclusion, l’homme est prisonnier du temps malgré quelques échappées qu’il peut lui arracher, quelques évasions éphémères et souvent absurdes de sa condition et de sa finitude. L’homme qui a créé le temps et en est prisonnier s’est placé lui-même sous son joug. L’évasion de Chuck sur cette île ne le prive pas de sa condition mais lui permet de modeler cette prison chaque jour jusqu’à s’en échapper. Il ne se retrouve pas alors dans un monde privé d’existence dans le temps, car que l’on soit ou non en société, le temps finit par nous rattraper via notre corps. Au contraire, il se retrouve en société, où le temps constitue un cadre de développement nécessaire car il rythme nos vies et nous anime dans le droit chemin.

Ce cadre n’est donc pas si rigide et le terme de prisonnier n’est finalement pas des plus adaptés. Le temps oblige également l’homme à agir maintenant. Ainsi il limite l’ennui. Cela est également illustré dans le film. Les proches de Chuck le pousse à ce qu’il déclare sa flamme à Kelly, puisqu’un jour, il est souvent trop tard. Cela nous amène à répondre à la question de notre existence. Pourquoi vivre pour mourir ? En effet rien ni personne ne peut supprimer le caractère irréversible du temps nous rapprochant si vite de la mort. Mais comme l’écrivait Voltaire,  « le temps est assez long pour quiconque en profite ; Qui pense en étend la limite ».

 

 

 

 

Pistes d’études sur le temps :

"Quand je suis des yeux, sur le cadran d'une horloge, le mouvement de l'aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au-dedans de moi, un processus d'organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C'est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que j'appelle les oscillations passées du pendule, en même temps que je perçois l'oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position même de ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d'autre part, le pendule et ses oscillations; il n'y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y succession sans extériorité réciproque; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession. " Bergson

 

Sartre: l'Etre et le Néant.

La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décidé absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j'ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l'importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l'action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d'une conversion future ? Moi, selon que je déciderai - à vingt ans, à trente ans - de me convertir. Le projet de conversion confère d'un seul coup à une crise d'adolescence la valeur d'une prémonition que je n'avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j'ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m'endurcis. Qui peut décider de la valeur d'enseignement d'un voyage, de la sincérité d'un serment d'amour, de la pureté d'une intention passée, etc. ? C'est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire.


« Qu'est-ce que en effet que le temps ? Qui saurait en donner
avec aisance et brièveté une explication ? ... Si personne
ne me pose la question, je le sais ; si quelqu'un pose
la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus. »
Saint Augustin, Confessions, XI, 14, 17



 

 

           

 

           

 

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