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fredericgrolleau.com


Russell Banks, La Réserve

Publié le 17 Juillet 2012, 10:26am

Catégories : #ROMANS

Ce qu’il advient quand la nature, environnementale et humaine, est corrompue.

 

Quand la nature se fait inhumaine

 

Le cadre de ce roman, très wild, est aussi bien celui d’un contexte historique propice au lyrisme (la fin des années 30, le monde de l’art pictural, la guerre d’Espagne, l’embrasement du zeppelin Hindenburg) que celui d’une nature indomptée (le titre renvoie à un regroupement de somptueux chalets construits en bordure d’un lac des Adirondacks et de la Tamarak) où évoluent des personnes hénaurmes qui semblent s’inspirer de fresques à la Hemingway. Un peu trop parfois et cette veine écolo-lyrique surprend sous la plume d’un Banks qu’on a connu plus engagé stylistiquement parlant, et plus visionnaire que passéiste.

 

Ainsi le peintre Jordan Groves, se déplaçant à bord de son hydravion, rencontre-t-il en juillet 1936 la fatale Vanessa Cole dans "la Réserve". Quoique marié et père de deux enfants, Groves est plutôt volage mais ignore que sa femme le trompe avec le guide Hubert St. Germain ; Vanessa quant à elle, mariée plusieurs fois, est à moitié séductrice et à moitié folle, perdue dans les rets d’un passé familial qui sera révélé au fur et à mesure du déploiement de l’intrigue que viennent interrompre en courts intervalles réguliers bousculant les règles de la chronologie classique les événements européens mis en italiques qui augurent d’un bouleversement du monde (au nombre desquels l’engagement de quelques intellectuels et écrivains, tels Hemingway ou Dos Passos, auprès des républicains espagnols face à Franco, et l’avenir de Groves et Vanessa).
Évidemment, tout rapproche ces deux êtres qui vont connaître dans ce passé que déroule sous nos yeux le romancier une relation orageuse aux conséquences tragiques...

 

C’est donc bien d’un roman de la nature qu’il s’agit ici, si l’on songe à la fois à la nature comme environnement (le nature writing à l’américaine que défendent par exemple les éditions Gallmeister) et à la nature humaine qui s’y éploie. Mais une nature corrompue dans les deux cas, vouée pour ainsi dire à une relative éradication : le cadre sauvage et la nature préservée de la Réserve dans les Adirondacks ne valent en effet que pour la poignée ploutocratique des notables new-yorkais qui s’y replient - la richesse de la nature s’étiolant de fait face à la nature de la richesse : il faudra l’incendie d’une de ces demeures somptueuses pour que le commun des mortels puisse y accéder librement - et les protagonistes du roman sont tous dénués de la morale la plus élémentaire, volant, mentant, trompant comme on respire le grand air pur. C’est dire combien cet imposant roman est teinté de pessimisme quant à l’avenir du monde commun...

 

En ayant situé ce roman dans une période renvoyant à la jeunesse de ses parents, dans les Adirondacks où il vécut lui-même plusieurs années et dont était originaire l’artiste globe-trotter Rockwell Kent (1882-1971) qui sert de modèle, entre ombre et lumière, au "communiste" Groves, Russell Banks prouve si besoin était qu’il sait puiser dans son vécu pour le transcender et offrir au lecteur une histoire qui l’emporte et se dévore, ô bonheur suprême.
Un roman parfait à découvrir sur une île ou dans un cadre écologique coupé du monde - autant que faire se peut - afin de prendre la mesure de ce que, en définitive, c’est bien le manque de "réserve" (le mot doit s’entendre, foin de toute tempérance morale ou prudence philosophique, quant aux pulsions et penchants inavouables de chacun) qui précipite toutes les catastrophes relationnelles interindividuelles.

   
 

frederic grolleau

 

Russell Banks, La Réserve (traduit de l’américain par Pierre Furlan), Actes Sud, mars 2008, 380 p. - 23,00 €.

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