Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

fredericgrolleau.com


ROLLERBALL (1975)

Publié le 15 Juillet 2012, 12:34pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Le futur ou la triste impossibilité à dépasser les jeux du cirque d’autrefois...

 


L’histoire
En l’an 2018, les anciennes nations héritées du XXème siècle ont disparu en même temps que les guerres et conflits qui les opposaient. Une nouvelle organisation, fonction des désirs nécessaires qui régissent le monde, ont remplacé les Etats et les hommes politiques : les régimes « corporatistes » (Énergie, Luxe, Alimentation, Logement, Communications et Transports ) sous la férule de « cadres » dirigeants. La paix et le progrès remplacent désormais dans le coeur de tous la pauvreté et la satisfaction du besoin. Cette paix et ce progrès apparents doivent s’accompagner, afin de demeurer viables, d’un mode substitutif de satisfaction de l’agressivité inhérente à l’espèce humaine : ainsi le Rollerball a-t-il été créé, sport ultra-violent - à mi-chemin du football américain, du hockey, de la boxe et du cyclisme de poursuite - où s’affrontent autour d’un embut deux équipes avec rollers et motos sur une piste circulaire, chacune devant marquer des points à l’aide d’une boule en fer.

 

Mais l’un des organisateurs du Rollerball, Bartholomew, convoque Jonathan E., capitaine de l’équipe de Houston et véritable star mondiale, pour lui demander, contre toute attente, de prendre sa retraite . La trop grande popularité du sportif menace en effet le sens même du Jeu, qui ne dot en aucun cas permettre à un individu de s’imposer aux masses de spectateurs. En refusant, Jonathan fait acte de résistance et déclenche, par matchs interposés, une lutte ouverte contre les cadres du système. Car « si le champion confisque à son profit le sens pour lequel a été institué le jeu, il doit perdre sur le champ... »

 

« Panem et circenses »
La nouvelle organisation du monde que présente Rollerball est celle d’un espace, aux antipodes des antagonismes entre les anciens cartels, où tous les hommes jouissent d’un confort matériel inégalé. La paix qui caractérise cette société se paie toutefois du prix fort puisqu’elle présuppose une catharsis objective : les pulsions violentes de ses membres ne se doivent-elles pas d’être concentrées en un lieu, cette arène de crique que surplombe un panoptique poste de contrôle ? « Du pain et des jeux » disaient les romains lorsqu’ils voulaient canaliser les ardeurs de ceux qui demain pouvaient conspirer contre le pouvoir en place. William Harrison (l’auteur de la nouvelle intitulée The Rollerball Murders et publiée dans Esquire Magazine que le metteur en scène repéra lui-même, dont il racheta les droits en confiant au romancier le soin de réécrire un scénario adapté au cinéma) et Norman Jewison ont bien raison de rappeler dans le making-of du film, disponible dans les nombreux bonus, que la piste où se disputent les équipes adverses de Rollerball a été conçue en clin d’oeil au Colisée ou au Maximus Circus de Rome !

 

Comme le travail a été réduit à une portion congrue, les masses se mobilisent autour de pilules aphrodisiaques (tel l’Heurozac du héros de Martin Page dans Comment je suis devenu stupide, Le Dilettante, 2000) et de loisirs fédérateurs, tel le "Rollerball" ; ce jeu, le plus populaire de tous où presque tous les coups sont permis... Sauf la possibilité pour une star à l’image de Jonathan d’affirmer une personnalité qui vient menacer par son charisme le système. Dans une civilisation de loisirs où la fonction suprême du roi des jeux est de distraire les masses, l’individu ne peut en effet remettre en cause les principes fondateurs qui ont été oubliés de tous - tout comme la population ignore les noms des directeurs à sa tête - car peu à peu recouverts par la sédimentation des habitudes et du conformisme c’-est-comme-çaïste. Dès l’instant où il s’oppose à la décision de Bartholomew et du consortium, E. (pour hero ou error en américain ?) devient la preuve vivante - et donc à abattre - que le prétendu bien commun corporatiste est surtout l’intérêt entendu des cadres, et pas forcément celui de la foule, capable de s’extasier pour l’individu qui sort des normes.

 

Jean Baudrillard s’en souvient qui, dans La séduction et Les stratégies fatales, voit dans le protagoniste de Rollerball une figure ex-centrique, é-norme, de la liberté face au pouvoir dirimant et stéréotypé. Le sociologue reprend la formule phare du film de Norman Jewison : « nul joueur ne peut être plus grand que le jeu » en montrant en quoi, au contraire, Jonathan E. incarne une nouvelle limitologie inscrite dans l’esprit de celui qui ose outrepasser la Règle invariante. Force physique qui va, boule de muscles contre boule de fer, il est paradoxalement l’emblème de l’esprit critique. Le trublion qui veut savoir, curiosité blasphématoire, qui fait quoi.

 

De l’infériorité numérique de l’individu face aux technocrates
Plus de pauvreté, plus de guerre, ce sont des technocrates de multinationales toute-puissantes qui gèrent les affaires de la planète. A la tête du groupe, le président Bartholomew (John Houseman) - porte-parole d’une corporation dont les fondateurs restent dans l’ombre - presse E de céder aux désir du consortium et d’avouer par là-même son infériorité eu égard à ceux qui tirent dans l’ombre les ficelles de la régulation sociale. Jonathan (James Caan) est un des joueurs de Houston qui entame sa huitième saison alors que les adeptes du Rollerball réalisent un espoir quand il demeurent deux ou trois ans dans une équipe. Alors même qu’un rétrospective sacre sa suprématie dans ce jeu, E. décide de résister à la Compagnie car il n’a jamais digéré le fait que celle-ci lui ait jadis retiré sa femme pour l’offrir à un cadre qui la désirait. Il jouera donc les deux prochains matchs Tokyo puis New York qui emmènent Houston vers la finale mondiale alors que les règles du jeu, modelées par les décideurs du Consortium, deviennent de plus en plus arbitraires.

 

De durée illimitée et sans aucune pénalité, le jeu n’est plus qu’une tuerie sauvage face à laquelle la foule se déchaîne en tout quiétude. La question de fond qui constitue le vrai soubassement de l’oeuvre repose sur le fait de savoir si (et jusqu’où) la société peut contrôler un homme ; s’il est possible de d’influer sur l’esprit humain pour aller jusqu’à contrôler le corps entier de l’individu. Unique survivant, du match final qui vire à la boucherie, Jonathan permet à chacun de comprendre que dans la société de Rollerball le sport ne peut plus se poser en soupape de sécurité en face des entreprises. Rollerball est le premier d’une série de films qui mettent en scène des sports futuristes et violents, tels La course à la mort de l’an 2000 de Paul Bartel, 1975), Deathsport (collectif, 1978), The Running man (Paul-Michael Glaser, 1988) ou Le sang des héros de David Webb Peoples, 1988). Comme la plupart des films de ce genre, un individu déterminé joue le rôle de prophète qui éclaire les masses en les confrontant à leur propre désir de néantisation de l’autre, qu’il représente. Controversé à sa sortie parce qu’il montrait la violence qu’il entendait dénonce, le Rollerball de Jewison ne comporte des scènes de violence que précisément pour dénoncer la gratuité de toute violence (« comment faire un film sur la violence sans montrer la violence ? » pose le réalisateur) - une position que revendiquera plus tard le réalisateur de Taxi driver (1976) ou un Oliver Stone avec son Tueurs-nés.

 

Le concept du film tient pourtant en une seule phrase, qu’on peut lire dans la brochure de 8 pages offerte en bonus : « Harrisson se m[i]t alors à imaginer une histoire mettant en scène un sport où la violence ne se bornerait pas à être partie intégrante du jeu, mais en serait l’unique raison d’être. Un sport appelé le Rollerball. » Ce par quoi chaque spectateur est enclin à rechercher la cause véritable de la violence physique et des pulsions thanatiques qui meuvent les foules au cours des rencontres sportives : la violence larvée, non-dite, non-écrite du pouvoir politique qui retire le vrai bénéfice des ces événements, soit la distraction permanente de ses contempteurs potentiels qui substituent « la vision de » au droit de regard sur ». Brutalité, haine, mise à mort directe doivent dans l’idéal supplanter pour les membres du consortium le débat politique et l’interrogation sur les fondements de l’autorité.

 

La dialectique philosophique s’escamote ici au profit d’une binarité objectivable par tous : la réussite ou l’échec, la vie ou la mort, l’action ou la réflexion. Si E. sort du lot, c’est alors peut-être en ce sens qu’il est le premier à combiner les deux faces de ces oppositions pour penser un état ou un lieu qui rendrait enfin possible leur co-existence. A conjoindre l’action et la réflexion, d’habitude opposées au sein d’une dichotomie mise en place par l’orthodoxie en place. Ainsi la chute dans le combat de Moonpie, son ami, au cours du match contre Tokyo est-elle révélatrice de son état d’esprit : tandis que les spécialistes lui demandent de signer une décharge pour mettre un terme au maintien en vie artificielle de son compagnon, Jonathan s’y refuse sous prétexte que même une plante est capable de rêver, de se tourner vers le soleil et d’affirmer de ce fait une vie minimale. Symbole et idole de la réussite individuelle comme du libre-arbitre de tout citoyen, E est un joueur qui finit par dépasser le collectif de son équipe et transcender le Jeu lui-même, manière de défi à ses organisateurs qui bafoue le principe tacite sur lequel se fonde en vérité le jeu : l’échange du confort, du luxe et des loisirs contre l’obligation chez chaque citoyen de « ne pas se mêler de la prise de position de la direction. » Telle est l’évidence que Jonathan refuse, à laquelle il ne veut pas « se rendre » selon la formule de Bartholomew destituant du même coup le sens étymologique même du mot puisqu’il ne veut plus voir ce videre é-vident.

 

Le futur : du passé réchauffé
Illustré par une esthétique des années 70, le futur tel qu’il est projeté dans Rollerball n’est certes pas aujourd’hui des plus pertinents, tant les décors et les tenues des personnages ont mal vieilli. En revanche, la différence de rythme - souligné à l’envi par une musique classique à contre-courant enregistrée par l’orchestre symphonique de Londres : fugue de Bach récurrente, extraits de Tchaikovsky, Shostakovich et Albinoni) entre le questionnement intimiste (et révolutionnaire) de E d’une part et la virulence des matchs d’autre part sert toujours de manière aussi rigoureuse la mise an abyme du système économico-social en quoi réside la toile de fond. Ce futur-là n’est guère enviable dans la mesure où il atteste que l’agressivité de l’homme peut être manipulée de multiples manières, détournant ainsi les yeux de la foule sur ces gladiateurs high tech plutôt que sur ceux qui les gouvernent. Le futur ici ne vaut pas plus que le passé ; pire, il n’est jamais que l’impossibilité à dépasser les jeux du cirque d’autrefois, auxquels il confère simplement un cérémonial et une technicité autres.

 

La séquence clef, qui n’est pas loin de faire penser à Fahrenheit 451 de Bradbury, adapté par Truffaut, est celle où Jonathan cherche à connaître l’histoire des guerres corporatistes, subodorant qu’il se passe quelque chose autour du jeu, qui devient en-jeu, puisqu’on le somme de quitter l’équipe alors qu’il atteint les sommets de la renommée. Il se rend compte que tous les livres existant sont consignés dans des banques de données où ils sont réduits à des fiches en abrégé qui dépendant du bon vouloir des cadres. A l’instar des diverses sortes d’énergies, la culture est elle-aussi monopolisée par les consortiums qui sont les nouveaux successeurs des cartels politisés. Refusant d’obtempérer aux injonctions de ses supérieurs parce qu protégé par l’adoration que lui portent ses supporters, E. dérange à double titre car il applique à la lettre le principe aristotélicien : « connaître, c’est connaître par les causes », il préfère les livres aux pilules, l’insécurité au confort, n’accepte pas que les femmes soient traités en purs objets de consommation interchangeables.

 

En E. se concrétise l’inquiétude suprême des dirigeants et de l’ordinateur central, Zéro, qui leur tient lieu de censeur : la star du Rollerball s’est transmuée en un être appartenant à « une classe à part ». Sa capacité de résistance (il sera le seul survivant de la finale !) fait de lui le premier joueur qui se trouve grandi par le jeu, preuve qu’il en est que l’extension de l’humanité passe par un autre vecteur que le directoire corporatiste... Celui qui ose affirmer aux médecins de Tokyo devant Moonpie devenu légume que dans l’absolu « il n’existe aucune règle ». Que l’histoire des civilisations ne se réduit pas à la con-quête de privilèges, qui divertissent les hommes du sens authentique de leur vie. Le champion de Rollerball n’est autre que la résurgence de l’honnête homme qui discute, qui dispute. Qui entend bien être persuadé par des arguments plutôt que convaincu par la force .

 

Rollerball est une figure emblématique de la science-fiction dans les années 70 où le pessimisme est de rigueur : La Planète des Singes (Franklin J. Schaffner, 1968), Soleil Vert (Richard Fleischer 1973), THX 1138 (George Lucas 1972), Mad Max (George Miller, 1979), ou encore Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971) dont Jewison est très proche à plusieurs reprises dépeignent immanquablement un univers déshumanisé où la liberté de penser est à réinventer. Dans ce contexte, l’oeuvre de Jewison mérite d’ être abordée par l’éveil de la prise de conscience écologique et la mise en garde contre la société de consommation et celle du spectacle dont il est également le porte-parole. Une société où une élite oligarchique contrôle les média et les livres opère aussi une mainmise sur la vie, privée et/ou publique, de tous ses membres, tel est le signal d’alerte que martèle la boule de fer tournant dans l’arène comme une bille à la roulette russe, mélange de hasard et de déterminisme. Une arène que sillonne E. en cartographe de la répétition et en chantre de l’impossible. Le sport et la politique fiction se rejoignent ainsi de manière visionnaire pour souligner l’invariance des violences attachées depuis la nuit des temps au regroupement politique des hommes.

   
 

frederic grolleau

ROLLERBALL (1975) Pathé Fox Europa Réalisateur : Norman Jewison Acteurs : James Caan, John Houseman, Maud Adams, John Beck, Moses Gunn, Pamela Hensley Date de parution : 6 mars 2002

Bonus •Un packaging collector - Plus de 4h30 de bonus • Le commentaire audio du réalisateur • Le commentaire audio du scénariste • Les coulisses du tournage • Un reportage • Les bandes-annonces • La bande-annonce du remake (2002) • Les spots TV • La galerie d’images • Format plein écran et cinémascope

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article