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fredericgrolleau.com


Pierre Jourde, Festins secrets

Publié le 16 Juillet 2012, 19:39pm

Catégories : #ROMANS

Dénonciation des abus politiques, mise au rouet de l’insipide démagogie, accentuation de l’antisémitisme et de l’occultisme : tout cela surnage en ce lieu impossible

 

Prix Renaudot des lycéens 2005 et Grand PrixThyde Monnier 2005, ce Festins secrets de Pierre Jourde, professeur à l’université de Grenoble-III, amateur de Gracq, spécialiste de Huysmans et de Vialatte, auteur notamment du pamphlet La littérature sans estomac (2002), se veut une critique virulente du système éducatif ...et des individus qui y surnagent, de quelque côté du miroir qu’on les situe.

 

Nous voici donc "embarqués" dans le convoi funèbre qui emmène, de gares désertes en gares désolées, un jeune professeur de littérature vers son premier poste à Logres, coin reculé de la province du Nord-Est où le héros - qui s’exprime en clin d’oeil au M. Butor de La Modification, à la deuxième personne (mais du singulier) - va faire la triste expérience du "Système" (éducatif) destiné semble-t-il à broyer les individus (les "Apprenants") davantage qu’à les élever. Gilles Saurat (un nom idéal pour désigner la transmission du futur savoir) en fera très rapidement les frais : les hordes de sauvageons qui déferlent dans ce qui tient lieu de classes dans l’épouvantable collège où il a été affecté d’autorité sont in-éducables : une bande de barbares qui ne connaissent ni foi ni loi et qu’il lui faut se contenter de garder en limitant la casse - belle définition de l’enseignement de nos jours.
Comme si ce n’était pas assez, Gilles doit en plus s’accoutumer aux usages d’une bourgeoisie de province azimutée puisqu’il loge sur place, chez une veuve énigmatique dont le mari, bibliophile et collectionneur notoire, a disparu dans des conditions bizarres et vient bientôt le hanter... Accablé par la paperasse administrative kafkaïenne qui définit son métier, Gilles affronte donc à la fois la complexité dystopique du Système et tente de s’accrocher à son projet de thèse (sur la "rhétorique de la destruction" dans les pamphlets du XVIIIe siècle) en souffrant de plus en plus la nuit de cauchemars, d’angoisses, Logres se métamorphosant en une sorte d’ogre venant réclamer sa part maudite.

 

On peut bien ne pas adhérer à la conception désabusée voire désespérée que se fait Pierre Jourde du Système de l’Éducation Nationale (la charge est assez polémique), mais une chose est sûre : nul ne saurait lui retirer ses qualités de style. Indéniablement, Festins secrets est ciselé au froid burin d’une langue expressionniste qui s’entend à brouiller tout repère normatif et à faire basculer le lecteur dans un no man’s land poético-onirique séparant illusion et réalité. Comme le laisse présager la couverture du roman entre ombre et lumière, Jourde sonde rien moins que les noires abysses de l’âme humaine, ce marigot en putréfaction - rien de tel qu’un Saurat-saurien pour stigmatiser les moeurs des vauriens de tous accabits - où croupissent les pulsions qu’entretiennent les sataniques notables de Logres, qui vont lui révéler une face de l’humanité pire encore que celle des élèves, élévation consciente à la puissance de retournement du Mal (occultisme et dérives sexuelles à l’appui) qui trouve ici son parangon.
Plus qu’une critique des bouches d’ombre du monde scolaire, c’est en fait au thème de l’envers, du double (pervers), du duplice que se consacre cet épais roman qui sait emprunter les chemins les plus obvies (le sexe, la didactique) pour mieux perdre le virgilien lecteur qui aurait l’audace de vouloir (encore) chercher l’Homme en ces pages d’où s’est absentée la moindre once de beauté/bonté. Roman nihiliste du monstre donc, dénonciation des abus politiques, mise au rouet de l’insipide démagogie, accentuation de l’antisémitisme et de l’occultisme : tout cela surnage en ce lieu impossible, ce Logres aux personnages si marqués que l’auteur conspue à l’envi en parvenant à nous faire croire qu’ils doivent exister quelque part, au-delà de ces stries de papier. On savait que la laideur pouvait être belle, et Jourde, imposant tripier de l’âme, façonne avec un style limpide face au malaise diffus une esthétique (littéraire) de l’absurde qui séduit.

 

Reste qu’on peut lui faire grief du parti pris de son protagoniste, angélique belle âme qui ne supporte pas d’être souillée par le réel qu’il intellectualise au fur et à mesure que sa personnalité lui échappe, son identité propre lui apparaissant, tel un mauvais rêve, des plus floues sinon fuyantes. Orphée est-il à jamais assuré d’avoir vraiment quitté les Enfers si aussi bien, on le somme de ne jamais se retourner sur son passé immédiat ? De fait, tous les êtres que croise Saurat sont déjà en perdition et l’on sent ici qu’on n’a affaire qu’à de l’inexorable, autre nom de l’irréversible jankélévitchien lorsqu’il se donne sous l’angle de la temporalité. Comment dès lors échapper aux autres si l ’on est avant tout prisonnier de soi ?
Plus réel que le réel, Festins secrets - la pluralité de la consommation/consomption l’emporte sur le singulier de la voix narrative - fascinerait plus encore si l’espoir y affleurait ici où là. Mais ce récit d’un professeur mettant en scène un autre professeur (enfin, un Conseiller en Itinéraire de Formation - sic) en proie aux errances docimologiques et altruistes est inscrit dans la trame serrée d’un scénario au cordeau qui empêche toute évasion au sens propre - en témoigne la pesanteur de cette deuxième personne du singulier, guère novatrice. Saurat, le décadent à la Huysmans qui va à rebours de l’évidence, n’a plus qu’à être le borgésien destin qu’il a, les dés avec lesquels il fait semblant de se débattre sont pipés d’avance. Pas de jeu ici du qui-perd-gagne.

 

Sans doute les élus de province se plaindront-ils du tableau qui les dépeint sous de si sombres atours. N’empêche, l’atmosphère de folie, privée comme publique, est au rendez-vous, entre faction romanesque et fiction sociologique. Rares sont ceux qui en sortiront indemnes.

   
 

frederic grolleau

 

Pierre Jourde, Festins secrets, L’Esprit des Péninsules, 2005, 510 p. - 23,00 €.

 
     

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