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fredericgrolleau.com


Monsieur Verdoux

Publié le 15 Juillet 2012, 17:31pm

Catégories : #Philo & Cinéma

Une exemplaire comédie de meurtres qui met sur les plateaux d’une même balance le meurtre légitimé et la douceur d’un criminel justifiant ses actes comme autant d’affaires qu’il faut bien mener, la seule différence résidant dans le nombre qui sanctifie...

 

 

L’histoire

 

Bon époux, bon père de famille et modeste caissier en apparence, monsieur Verdoux est le modèle même de l’honnêteté faite homme. Pourtant, derrière cet être charmant aux moustaches relevées se dissimule un redoutable meurtrier qui a séduit, épousé puis assassiné douze femmes riches afin de nourrir et loger sa femme et son fils, qui ne connaissent pas la vérité. Tandis que la Seconde Guerre Mondiale menace, il se retrouve tout à la fois ruiné et (vraiment) amoureux... avant que la famille de l’une de ses anciennes victimes ne le reconnaisse.

 

 

Un assassin sympathique

 

Inspiré par Orson Welles désireux de faire un film sur la vie du célèbre séducteur et assassin Landru, Chaplin signe là une comédie noire et cruelle où la froideur de chaque plan concourt à constituer une sorte de comédie macabre, soit un genre radicalement inédit aux Etats Unis en 1947. Le comité américain de censure rechignera mais laissera finalement, en échange de menues modifications, Chaplin réaliser cette oeuvre à part dans sa filmographie*. De fait, rendre un assassin, un serial killer avant l’heure, courtois et affable, résolument sympathique au spectateur tandis que les femmes qu’il assassine sont mises en scène comme des mégères méritant leur sort est un procédé que le public reprochera à Chaplin. Un reproche qui prend tout son sens lorsque l’on songe que le réalisateur est soupçonné à cette époque de soutenir les idéaux communistes et qu’il est menacé d’expulsion. En pleine chasse aux sorcières, Monsieur Verdoux, oeuvre jugée aussi cynique qu’immorale, deuxième film parlant de Charlot après Le Dictateur, est un échec (mais connaîtra un grand succès en Europe).

 

 

Humour noir

 

Cette comédie sombre où règne l’humour noir permet en effet à Chaplin de congédier avec brio Charlot le vagabond muet pour le remplacer par un étonnant dandy meurtrier, un monstre calculateur, diamétralement opposé aux bonnes manières de monsieur Verdoux. Voudrait-on exhiber une oeuvre de cinéaste qui montre en quoi « l’habit ne fait pas le moine » que ce film s’imposerait de lui-même. Car la bonne éducation, le raffinement - et même une forme d’empathie et de pitié, c’est le cas avec la jeune vagabonde que le meurtrier épargne - cohabitent bel et bien dans la même personne. En ce sens, Monsieur Verdoux peut être lu comme l’ancêtre du profiling puisque l’on y apprend qu’un assassin est d’autant plus dangereux et insaisissable qu’il est subtil et intelligent, en rien conditionné par son extraction sociale et ses origines.

 

 

 

 

Don’t be cruel !

 

Là est le coeur du paradoxe, le génie donc, de ce film inégalé et restitué ici avec une très belle image, au grain et aux détourages soignés. On meurt de rire à l’évocation de certaines des réparties de Verdoux et l’on perçoit dans le même temps la cruauté foncière du personnage. Cet employé de banque modèle transformé par la crise économique de 1930 en Barbe-Bleue en gants blancs ne confond-il pas, en un raccourci socio-politique foudroyant, le crime individuel et le meurtre de masse ? Car, ne nous y trompons pas, ce n’est pas Landru ni la France où l’intrigue est campée qui intéressent Chaplin : il est bien plutôt en train de régler ses comptes avec une Amérique juste sortie de la victoire de 1945 et sur le point de sombrer dans le délire total de la guerre froide. Monsieur Verdoux est donc un film sur la frontière, sur la limite qui oscille entre bien et mal. Un miroir, magnifiquement rehaussé par la construction du scénario, le sens des dialogues et le rythme des séquences, tendu à la folie humaine qui guette chacun de nous derrière le tain (le teint ?) de la normalité. Autrement reformulée, la question, moins provocatrice et idiote qu’il ne semble, devient : sur quelles bases juger une société issue de massacres originels qui condamne Verdoux comme un monstre parce qu’il a tué une dizaine de femmes, alors que le soldat qui tue des centaines de personnes pendant la guerre est hissé sur le piédestal d’un héros ?

 

 

 

 

Le nombre sanctifie

 

Une exemplaire « comédie de meurtres », pour reprendre son sous-titre, qui met sur les plateaux d’une même balance le meurtre légitimé par la guerre (la puissance militaire et atomique des USA) et la douceur d’un criminel justifiant ses actes comme autant d’« affaires » - Business is a ruthless business - qu’il faut bien mener, la seule différence résidant dans « le nombre qui sanctifie ». Fable grinçante, Monsieur Verdoux se veut le commentaire des diverses formes d’aliénation (vision héroïque de la guerre, extrémismes politiques ou quête frénétique du profit) susceptibles de frapper un corps : individuel, social, politique. Parce qu’il illustre l’insondable écart entre soi et soi, Verdoux (s’) affirme rien moins que (comme) la remise en cause du système social que n’interrogent plus des citoyens obnubilés par la menace martienne et les saboteurs communistes : l’Etat, la justice, le travail mais aussi le mariage et la famille. Autant de pouvoirs ou de valeurs communautaires fortes formant la caricature d’un régime qu’il mine de l’intérieur, qu’il démystifie en leur opposant la grâce délétère d’un dandysme wildien exacerbé, assez proche de la féminité dans ce qu’elle représente de plus authentique par ailleurs. Et si la société, malgré les leurres relationnels qu’elle étend de toutes parts, n’était pas humaine en définitive ? Ne pourrait la traverser alors qu’un sujet à mi-chemin entre Sade et Dom Juan.

 

 

 

 

Du côté des bonus

 

 La « préface » de David Robinson court-circuite un peu bêtement le « Chaplin aujourd’hui » de Bernard Eisenschitz, où Claude Chabrol redit autrement et plus longuement ce qui a été avancé par Robinson. Dommage que Chabrol, cela dit au passage, ne s’exprime pas plus longuement sur Charlot car c’est toujours un bonheur que de l’entendre. Les « Plans des décors et dessins préparatoires », très à la mode dans les bonus dvd depuis quelque temps, montrent à quel point Chaplin était précis dans ses repérages et dans la constitution des décors, le film étant une sorte de succession de saynètes en huis-clos où l’intérieur joue un rôle prédominant. Reste que la répétition du principe - adéquation du croquis et du plan filmé - est fastidieuse à la longue...

 

     
 

frederic grolleau

Monsieur Verdoux
- Édition Digipack [Inclus un livret de 8 pages] Réalisateur : Charles Chaplin Avec : Charles Chaplin, Mady Correll, Allison Roddan, Robert Lewis, Audrey Betz, Martha Raye Date de parution : 5 novembre 2003 Éditeur : mk2 Présentation : Digipak

Format image : Full Screen (Standard) - 1.33:1 Image : Ecran 4/3 - Format 1.33 Langues et formats sonores : Version originale muette (son mono restauré), version originale remastérisée 5.1 - Mono restauré Anglais, Français et Italien - Dolby Digital 5.1 Anglais Sous-titres : Français, Anglais, Allemand, Italien, Espagnol, Portugais, Arabe, Bulgare, Roumain, Néerlandais, Croate, Slovène

Bonus :
-  Chaplin aujourd’hui : Monsieur Verdoux (26 minutes) - Documentaire réalisé par Bernard Eisenschitz avec la participation de Claude Chabrol
-  Préface de David Robinson (5 minutes) - Le biographe de Chaplin replace le film dans son contexte historique et cinématographique
-  Plans des décors et dessins préparatoires - Les plans des décors, mis en regard des scènes correspondantes du film.
-  Galerie de photos : photos de tournage et des comédiens
-  Galerie d’affiches du film (10 minutes) - chaque affiche est accompagnée d’une publicité radiophonique de l’époque
-  Bandes-annonces du film ( 5 minutes)
-  Extraits des films de la collection Chaplin (12 minutes)

*Filmographie 1957 Un roi à New York / A king in New York, avec Charles Chaplin 1928 Le Cirque / The Circus, avec Allan Garcia, Merna Kennedy 1925 La Ruée vers l’or / The Gold rush, avec Mack Swain 1921 Le Kid / The Kid, avec Charles Chaplin, Carl Mille 1952 Les Feux de la rampe / Limelight, avec Claire Bloom 1947 Monsieur Verdoux, avec Charles Chaplin, Martha Raye 1940 Le Dictateur / The Great dictator, avec Charles Chaplin, Jack Oakie 1936 Les Temps modernes / Modern times, avec Paulette Goddard 1931 Les Lumières de la ville / City Lights, avec Virginia Cherrill 1923 L’Opinion publique / A woman of Paris, avec Adolphe Menjou 1920 Le Gosse / The Kid, avec Charles Chaplin 1919 Une idylle aux champs, avec Edna Purviance, Tom Wilson 1918 Une vie de chien / A Dog’s Life, de Charles Chaplin 1917 Charlot policeman / Easy Street, de Charles Chaplin 1915 Charlot débute au cinema, de Charles Chaplin 1915 Mam’zelle Charlot / A Woman, de Charles Chaplin 1915 Le Vagabond / The Tramp, avec Charles Chaplin 1915 Mademoiselle Charlot, de Charles Chaplin 1914 Charlot garcon de café / Caught in a Cabaret 1914 Le Pèlerin, avec Charles Chaplin 1914 Charlot, Charlot, Charlot, de Charles Chaplin 1914 Charlot patine, de Charles Chaplin 1914 Les Burlesques, avec Charles Chaplin

 

 
     
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