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fredericgrolleau.com


Le Marquis

Publié le 16 Juillet 2012, 19:44pm

Catégories : #BD

Un homme mystérieux traque des démons répandus dans une cité baroque.

 

Le premier opus des aventures du Marquis, "Danse macabre", a ouvert le bal de la violence baroque en 2005, plantant un étonnant décor, très stylisé, en un bel et long album : un homme masqué en train de lutter avec un horrible monstre, cela ne vous évoque rien ? Nous sommes, en plein hiver d’un XVIIIe siècle décalé, à Venisalle, une ville française où un homme mystérieux,vêtu de noir et portant un masque au nez de Polichinelle traque la cohorte des démons qui se sont répandus dans la cité soumis au joug d’une religion draconienne (sans se confondre avec le catholicisme classique) , infernales créatures qu’il est le seul, visiblement, à percevoir.

 

La traque est rendue compliquée par le fait qu’à Venisalle, l’habitus vestimentaire est celui d’un carnaval vénitien permanent : chacun ici porte des masques et des capes afin de dissimuler ses péchés par trop « ostensibles » sinon à ses congénères. Malgré le "confessional" géant créé pour satisfaire les plaisirs et les vices de tous les citoyens, cathartique lieu - utopique, diabolique ? - d’expurgation du mal, une redoutable Inquisition, sous le contrôle du Ministère, surveille les habitants afin de vérifier, tortures et sévices à l’appui, la « pureté » de tous... C’est alors qu’intervient sur cette scène de théâtre tout en clair-obscur magnifiquement servie par un noir et blanc haloré, parfois confus, notre homme masque, nommé « le marquis » par ses ennemis tératologiques, l’ancien prêtre et soldat Vol de Galle, à qui un masque spécifique - digne des superhéros des comics US où l’auteur excelle depuis longtemps - permet la vision de ces créatures invisibles aux autres (mais anges ou démons ?, on ne sait au juste dans quelle catégorie les ranger) et responsables des tous les crimes de l’humanité. Il les chasse et les exécute avec une épée et des pistolets hors normes, tout en étant considéré par l’Inquisition comme le responsable du désordre qui règne en ville, une sorte de tueur en série qui frappe sans foi ni loi.

 

Là où Davis propose un scénario qui interpelle sur cette trame convenue d’un homme combattant seul des démons qui sont autant d’ « envahisseurs », c’est que Le Marquis expose surtout les tergiversations du vieux Vol de Galle, croyant qui bientôt ne croit plus, séide qui bientôt ne veut plus servir, et qui au nom de l’autonomie morale et du libre arbitre devient presque malgré lui, outre le Doute en acte, le bras armé de la justice humaine. Il est vrai que le marquis occit à tour de bras des innocents hantés sans le savoir par des démons abominables (en lesquels chacun pourra se complaire à voir une figuration du célèbre Es freudien).

 

Tout cela dans le cadre très réaliste d’une ville aux volumes fastueux et à l’architecture baroqueuse - terrifiante et le grotesque à l’instar des monstres qui s’y tapissent - qui ploie sous la neige comme le pécheur sous le poids de ses propres tourments, concourt à installer un climat oppressant à couper le souffle. Ce à quoi contribue également un garphisme brut, voulu sans douceurs ni fioritures excessives, l’excés étant réservé en ces pages aux pulsions destructrices (celles-là même que connaît Vol de Galle puisque, aussi bien et en fonction d’ un précepte des plus machiavéliques, il doit lui-même se livrer au Mal pour réaliser le Bien) . Non seulement le propos est original, non seulement la facture de l’ouvrage aux Humanoïdes Associés, qui y ont mis tout leur savoir-faire, est remarquable de qualité, mais en plus le lecteur peut trouver à la fin du volume de nombreux croquis préparatoires commentés par l’auteur.

 

On était donc en droit de se demander quelle pourrait être la suite de ce tome aussi achevé, à supposer qu’il y en ait une un jour. Au service des Saints et convoité par le Diable, Le Marquis poursuit toutefois sa tâche : rendre sa pureté perdue à Venisalle, sans faillir dans Intermezzo, qui se veut, le titre l’indique assez bien, comme un « entracte » entre « Danse macabre » et la fin de l’histoire annoncée à paraître aux Humanoïdes Associés, « Le règne du diable ».

 

 

Guy Davis nous propose donc en guise d’ « entremets » deux récits indépendants où Le Marquis s’efface derrière le rideau au profit des êtres monstrueux qui sont sa cible de prédilection. Ceux-ci, qui témoignent de leur quasi-personnalité, nous apparaissent alors comme autre chose que de simples archétypes du Mal et contribuent à opacifier davantage les repères manichéens classiques par lesquels on qualifie usuellement l’opposition Bien /Mal, Vertu/Vice, Anges/Démons. Participe d’ailleurs à ce refus des dichotomies arrêtées l’ambiguïté du général Herzoge, chargé par le Ministère d’arrêter Le Marquis pris pour un démon lui-même, qui commence à se demander si les idées de péché et de damnation prônées par les autorités en place interviennent bien dans les crimes à propos desquels il enquête.

 

   
 

frederic grolleau

Guy Davis (scénario et dessin), Le Marquis, Les Humanoïdes Associés, couleurs : N&B, 2005.

-  Tome 1 : "Danse macabre", 188 p. - 20,00 €
-  Tome 2 : "Intermezzo", 94 p. - 20,00 €.

 

 
     
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