Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

fredericgrolleau.com


John Ford : Le pionnier du 7e art

Publié le 16 Juillet 2012, 17:31pm

Catégories : #ESSAIS

Son cinéma est la quête d’un lieu inaccessible, ses films constituent l’album de l’Amérique telle qu’elle aurait dû être et telle qu’elle est

 

Celui qu’on baptisa à bon droit le "Homère américain" est réputé pour avoir gravé à jamais sur pellicule ce que "être américain" veut dire. Marquée par six Oscars, sa carrière accuse un temps fort entre les années 20 et 60 et met en avant ces thèmes fordiens essentiels que sont : l’individualisme, les conflits internes du pays, la grandeur d’âme des parias, les valeurs éternelles des petites gens, le sens de la défaite (inhérente à la condition humaine), le rôle central du foyer, la crauté du temps et la solitude des héros s’exceptant de l’ordre social établi - autant de figures de l’individu courageux, penseur ou homme d’action, qu’incarneront pour des lustres Will Rogers, Henry Fonda, John Wayne ou James Stewart.

 

C’est pour l’essentiel au travers du sort des fantassins magnifiés dans ses westerns que Jack Ford (1894-1973), entré à Hollywood dès 1914 grâce à son frère aîné Francis (qu’il assiste en tant qu’accessoiriste et cascadeur) et qui y fera tous les petits boulots possibles et imaginables, traduit tous les aspects de deux siècles de mythologie nationaliste. A l’appui des nombreux courts-métrages et deux-bobines (dont beaucoup hélas sont perdus, ce livre en présentant de somptueuses photos) qu’il réalise avec talent et respect du calendrier - c’est-à-dire du budget-, Ford se contentera pendant de longues années d’oeuvres de commandes avant de se tailler la part du lion avec son premier long métrage à à peine 30 ans, laissant ensuite sans retenue s’exprimer sa mélancolie irlandaise. Soutenant mordicus que le scénario est toujours "plombé" par les dialogues, l’homme à tout faire d’Universal décide dès le départ de faire passer les choses par l’image, ce qui explique la mémorable photographie de ses films, dont une partie fut influencée par l’expressionnisme allemand, le fantôme de Murnau rôdant jusqu’aux confins du Far West.

 

Jamais personne avant lui n’était parvenu à ce point à opérer la synthèse entre personnage et paysage, une fusion qui atteint son acmé avec le relief tourmenté de Monument Valley où aujourd’hui encore, en hommage au grand réalisateur, l’on peut s’installer au "Ford Point", là où selon les Indiens Ford aimait placer sa caméra afin de saisir la beauté ancestrale du lieu. Un déclic artistique amorcé dès 1915 losque Ford quite Universal pour travailler chez le studio rival naissant, William Fox, qui entend bien laisser loin derrière lui la Paramount et double le salaire de cet artisan du cinéma qu’est déjà Ford, qu’on appellera bientôt John Ford - ce qui n’empêchera pas notre homme de développer sa propre firme indépendante, Argosty Film, dès 1938.
De son parcours on retient surtout quatre chefs-d’oeuvre, réalisés entre 1938 et 1941 : La chevauchée fantastique, Vers sa destinée, Les Raisins de la colère et Qu’elle était verte ma vallée, les deux derniers obtenant deux Oscars consécutifs de meilleur réalisateur. Un succès qui lui permettra de s’offrir le seul luxe qui compte à ses yeux, son yacht, L’Araner, où le réalisateur devenu superstar passe le plus clair de son temps, la mer jouant un très grand rôle dans sa vie et ses films (il y consacrera plusieurs oeuvres et s’engagera dans la marine de réserve dès l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais en 1941).

 

Mais les Etat-Unis grandissent et se corrompent en même temps que cèdent peu à peu les illusions de Ford sur les valeurs de son pays, et que sa vue baisse, Ford étant atteint de cataracte et arborant de plus en plus sur les tournages des lunettes noires ou un bandeau (de pirate ?) sur son oeil gauche. Et si l’Ouest proposé par Le convoi des braves (1950) est fort crédible, fait de planchers abîmés et de gens en haillons, représentant une communauté d’individus égaux unis par un objet commun, la motivation sociale des personnages fordiens perd de son aura, l’errance individualiste ne parvenant plus à compenser, ou difficilement, dans les dernières oeuvres, l’odyssée collective jusqu’ici de rigueur. Ainsi se met en place la dernière partie de la carrière de Ford en 1956 avec La prisonnière du désert, le traitement du mythe connaissant un ultime soubresaut avec L’homme qui tua Liberty Valance (1962), film consacrant la toute-puissance du temps et montrant que tout a changé [désormais] sauf le désert.

 

Dans cet Ouest ainsi advenu, les hommes nécessaires pour maîtriser la nature sont en effet les mêmes que ceux qui doivent être bannis de la civilisation qu’ils ont trahie car, si la société bénéfice du sacrifice de quelqu’un, la légende doit [en définitive ] primer sur la vérité - raison pour laquelle le peuple ne saura jamais qui a vraiment exécuté Valance, l’essentiel étant que le droit, enfin, l’emporte avec cette suppression de l’ennemi public sur le droit du plus fort, qui n’est pas, qui n’est plus le droit positif. Ford décède d’un cancer, après ce dernier succès, critique et commercial, en 1973, ayant procuré au Western moins une histoire qu’une gloire. Et les auteurs de cet élégant John Ford, remarquable de qualité, de concision et d’exhaustivité (superbes photographies en encart ou pleine page auxquelles s’ajoutent une chronologie, une filmographie et une bibliographie), de constater in fine : Son cinéma est la quête d’un lieu inaccessible, ses films constituent l’album de l’Amérique telle qu’elle aurait dû être et telle qu’elle est.

 

Un projet, une quête que retrace sans faille ce parfait vademecum fordien publié par les éditions Taschen, qui plus est à un prix abordable, et qui propose la meilleure des introductions au grand œuvre du cinéaste au chapeau et au bandeau noir légendaires.

 

Lire également notre dossier : John Ford, le neverland ou la mort de l’Ouest

   
 

frederic grolleau

 

 

Paul Duncan, Scott Eyman, collectif (traduction Jean-François Cornu), John Ford : Le pionnier du 7e art 1894-1973, Taschen, 2004, 192 p. - 14,99 €.

 
     

 

Commenter cet article