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fredericgrolleau.com


Fritz Lang, M le maudit

Publié le 15 Juillet 2012, 17:05pm

Catégories : #Philo & Cinéma

 

Quand le printemps ne se met pas encore hors d’atteinte définitivement des griffes de l’hiver, il est de bon ton, à la lueur rougeoyante des derniers feux de cheminée, de consulter ces œuvres qui plongent droit au coeur de l’humaine trop humaine noirceur. C’est chose faite en la matière du coffret DVD Fritz Lang que font paraître l’éditeur Opening et le distributeur G.C.T.H.V et qui permet à tout un chacun de (re)découvrir l’univers du génialissime Fritz Lang.
Pour faire bonne mesure, et pour tous ceux qui aiment le mot dit, San Fredo ose vous conseiller l’essai de Michel Ciment sur le créateur de Metropolis et celui de Pierre Alferi sur le cinéma fantastique. Ambiance noir et blanc, frissons et néo-casuistique garantie ! La séance est ouverte, après vous, m’ssieurs dames !

 

 

 

L’Histoire
B
erlin, années 30. La ville vit dans la terreur d’un mystérieux meurtrier qui s’attaque aux petites filles. Enlevées sur le chemin de l’école, les victimes sont retrouvées, sauvagement massacrées, dans les parcs de ville, quelques jours plus tard. L’impuissance de la police aidant, une psychose collective s’installe. Tandis que les forces de l’ordre multiplient les descentes dans les bas-fonds de la ville, les syndicats du crime - entravés dans leurs « affaires quotidiennes » - se lancent elles aussi sur la piste de l’assassin...

 

Premier film parlant et film préféré de Fritz Lang, M le maudit (version longue amputée de vingt minutes dans les années 60 et restaurée à 117 minutes par Martin Koerber en 2002) est inspiré d’un tueur en série appelé « le vampire de Düsseldorf », qui avait sévi en Allemagne en 1930. Incarné par un Peter Lorre plus tourmenté et monstrueux que nature, l’assassin infanticide symbolise pour tous la montée du nazisme.

 

Le tueur en série ou de la naissance d’un mythe

I
l importe d’abord de voir M le Maudit comme le prototype (au sens fort) de tout film policier. En suivant méthodiquement, plan après plan, le déroulé de l’enquête, Lang installe un climat sonore qui fera date, le principal moteur dramatique devenant le son et non plus l’image comme c’était le cas jusqu’alors. Ce qui explique que les bruits mais aussi les silences soient les éléments déterminants de l’intrigue. Les plans où le tueur approche sa victime, tandis que retentit l’air « Peer Gynt » (Lang invente au passage le gimmick musical qui fera florès dans l’industrie des tueurs en tous genres du 7e art) constituent un pur moment d’anthologie. Elle renforce le précepte langien que ce n’est pas le spectaculaire ou le suspense qui définit l’ambiance noire par excellence mais une angoisse charriée par l’ellipse et le non-dit.

 

Avec Peter Lorre en assassin traumatisé par son propre mal et incapable d’y porter remède, l’auteur de Metropolis distille une horreur progressive qui va infiltrant toutes les strates sociales de Berlin. Une première apparition du serial killer qui ne permet guère, déjà et c’est fort moderne et pré-feudien, de distinguer la paranoïa des victimes de celle du bourreau, dont les rôles s’inversent d’ailleurs !

 

Faire justice soi-même

R
appelons que c’est parce qu’elle est inquiétée par les nombreuses opérations de police orchestrées autour du criminel que la pègre locale (le film a la particularité d’avoir eu de vrais gangsters comme figurants) se décide à mener clandestinement sa propre enquête. Le moment clef du film réside dans la séquence finale où l’auteur des meurtres capturé est jugé devant un tribunal populaire. Avant d’en arriver à cet acmé, le cinéaste qui a campé tout du long de l’oeuvre une ambiance urbaine inquiétante et sombre, se joue des codes de l’expressionnisme en préférant multiplier les effets réalistes : la justice expéditive qui constitue le mot de la fin se veut ainsi la métaphore d’un pays en proie au doute et prêt à se laisser guider par le dernier chef qui aura su lui parler. Fritz Lang stigmatise de ce fait la folie de ses compatriotes et les dérives de la République de Weimar.

 

 

 

Comment ne pas souligner la vista de Lang, caractérisant le meurtrier d’une marque M (comme Mörderer, meurtrier), signe d’ostracisme inversé qui deviendra la triste étoile jaune réservée aux Juifs, et mettant en scène une plaidoirie du patron du syndicat du crime où Schränker (Gustav Gründgens) demande la mort du monstre en utilisant une rhétorique nazie...) ? Autant de signes annonciateurs des écarts totalitaires du parti de Hitler (lequel fit interdire le film), des flottements de la responsabilité collective et de la permanente confusion entre les frontières du bien et du mal.

 

 

Le meurtre ou la loi

Michel Ciment explique clairement les positions de Lang dans son instructif ouvrage sur le cinéaste*. Fury, Man hunt ou The big heat exposent toujours une violence imprescriptible où l’homme est confronté à des forces qui le dépassent, en dehors (le fanatisme de masse, la cruauté nazie) ou à l’intérieur de lui (les pulsions meurtrières, la vengeance). Fury, premier film de Lang tourné aux USA en 1936, raconte la fascinante histoire d’un homme ordinaire (Spencer Tracy) accusé à tort de rapt et emprisonné. Une foule décidée à le lyncher incendie sa prison, il échappe de peu à la mort, promet de se venger de ses assaillants. Entre le désir intense de vengeance et la morale qu’il pensait avoir intériorisée - thème présent dans M et Mabuse - , il va devoir choisir : le meurtre ou la loi. « Il croit au mal, et la violence qu’il [F. Lang] dégustait, note Pierre Alferi dans son remarquable opus sur le cinéma fantastique dit à tort de série B et quelques maîtres réalisateurs** - reste jusqu’au dernier de ses films : reste insoluble, reste de mort, reste où le maestro reconnaît son seul maître. Jamais il n’envisage que des conflits puissent se résoudre et une vérité se faire jour sans en passer par le déchaînement d’une force folle. »

 

 

 

 

Bijou du septième art tourné pour l’essentiel en studio, M le maudit se laisse voir sans déplaisir aucun, surtout livré dans ce magnifique coffret cartonné (avec en sus des 3 DVD un livret contenant une biographie de Fritz Lang et sa filmographie exhaustive) qui est un bel hommage à la moderne mise en scène de Lang, inventant ici en 1931 ( !) travellings, plongées, et contre plongées hautement techniques. Opening frappe encore très fort avec ces deux éditions de classiques « policiers » du cinéma expressionniste et prémonitoires qui évoquent la situation sociale en Allemagne pendant les années 30.

 

N’en déplaise à ceux que rebutent une BO d’époque et le noir et blanc, Lang nous régale de son savoir-faire bénéficiant pour les deux films d’une image superbement restaurée et rehaussée par une définition générale sans faille (sinon quelques taches infimes ici et là), ce qui n’est pas un mince exploit au vu de l’ancienneté des bobines. La version présentée est en Dolby Digital 1.0 mono allemande, sous-titrée en français (avec un très bonne qualité de rendu dans les dialogues notamment). Notez que les sous-titres ne peuvent pas être désactivés...

 

 

Côté bonus

L
e troisième DVD rassemble d’intéressants bonus concernant biographie du réalisateur (mixte d’images d’archives et d’interviews des proches situant bien Lang dans l’évolution du cinéma allemand puis mondial), l’analyse détaillée des plans de M (les commentaires de Jean Douchet, Makiko Suzuki et R.R. Jaganathen valant surtout par l’accent porté sur l’antinomie coupable/innocent et sur la notion de jugement) et les décors inventés par Emil Hasler, (où l’on voit comment le génie Lang exploitait les dessins des décors proposés à sa caméra).

 

NB - M nous est présenté ici aux côtés d’une autre pépite langienne de 1933 (son dernier film en Allemagne), Le testament du Docteur Mabuse, qui nous invite à partager la folie de Hofmeister, renvoyé des forces de police allemande et rejoignant dans un hôpital psychiatrique le célèbre Dr Mabuse, arrêté il y a 10 ans. Celui-ci s’empare alors des esprits, par la terreur et par le crime, pour asservir la société. En plaçant ici les slogans nazis du IIIe Reich dans la bouche des « fous », Lang poursuit son travail critique d’éveil des consciences.

 

 

Coffret Fritz Lang 3 DVD

 

DVD 1
M le Maudit

 

DVD 2
Le Testament du Dr Mabuse

 

DVD 3 -Bonus
- Fritz Lang : Le cercle du destin. Documentaire de Jorge Dana (55 min) 
- Image par image : l’analyse de M le Maudit par Radha-Rajen Jaganathen (40 min)
- L’entretien avec Noël Simsolo et Alfred Eibel, réalisation Dreamlight
- Les décors de Emil Hasler

 

*Michel Ciment, Fritz Lang, le meurtre et la loi, Découvertes Gallimard, 2003, 128 p. - 12,50 €.
**Pierre Alferi, Des enfants et des monstres, P.O.L, 2004, 250 p. - 22,00 €.

   
 

frederic groleau

Coffret Fritz Lang 3 DVD - Éditeur : G.C.T.H.V - Format image : Full Screen (Standard) - 1.33:1 Zone 2. Langues et formats sonores : Allemand (Dolby Digital 2.0 Mono) Sous-titres : Français - 25 novembre 2003 - 52,59 €.

 
     

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Commenter cet article

frychar 22/10/2014 15:15

Est-il significatif que l'usine désaffectée s'appelle Kunz et Lévy ? A aucun moment le nom Lévy appelle un commentaire dans le film, et le nom de l'usine n'est cité qu'une ou deux fois.