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fredericgrolleau.com


ExistenZ

Publié le 15 Septembre 2011, 13:43pm

Catégories : #Philo & Cinéma

 
LE CINEMA MALADE DE DAVID CRONENBERG

 

La réalité virtuelle connaît un succès retentissant dans les médias depuis quelques années. Mais la fascination qu'exerce le sujet dépasse le simple effet de mode. En effet, elle alimente aussi bien les conversations du "café du commerce" que les recherches scientifico-philosophiques les plus pointues.

L'une des raisons de cet engouement pour une discipline qui reste relativement mal définie pour la plupart, pourrait être la suivante:

Dans les modifications qu'elle opère sur notre appréhension de la réalité, la réalité virtuelle transgresse le tabou de la folie. Partir dans un univers entièrement reconstitué par ses propres fantasmes, revient à assumer une expérience fondamentalement schizophrénique, celle d'un profond remaniement de sa perception de l'univers.

 


Cette question se retrouve régulièrement au cœur des préoccupations du cinéma contemporain (de David Lynch à Wes Craven). Les films de David Cronenberg, en particulier, sont parsemés de réflexions sur le concept de réalité (et sa relativité). Ainsi, avant d'évoquer son œuvre et notamment son dernier opus eXistenZ, il me semble intéressant d'aborder la conscience du réel sous l'angle de la psychopathologie.


Association de nos récepteurs nerveux et de l'influence du groupe social auquel nous appartenons, la perception du monde peut être sujette à 2 troubles majeurs.

L'illusion est la déformation d'un élément réel. Il s'agit d'une erreur de jugement, d'une interprétation erronée d'un événement le plus souvent anodin


L'hallucination est une perception sans objet, donc une création imaginaire. Elle peut être psycho-sensorielle (voix fictives, apparitions) ou purement psychiques (automatisme mental ou syndrome d'influence lorsque la personne ne se sent plus maîtresse du cours de sa pensée).

Ces phénomènes se retrouvent dans différentes pathologies mentales comme les schizophrénies ou les psychoses hallucinatoires chroniques. Elles se rapprochent des sensations que peut ressentir un individu évoluant dans un monde virtuel. La différence majeure est, bien sûr, que ce dernier a choisi de les subir et que contrairement à certaines drogues (mescaline, champignons hallucinogènes), il garde la maîtrise du cours des événements.


Cependant, l'utilisation d'un simulateur crée un important trouble dans la conscience que l'on peut avoir de soi. Trouble passager quoique l'une des grandes craintes qu'exerce le virtuel est justement la perte des repères psychiques et corporels.

Tout d'abord, pénétrer dans un univers virtuel entraîne un choc de "l'éprouvé corporel". L'individu réapprend à ressentir et à utiliser ses organes, il s'agit d'une expérience à la fois biologique et physique puisqu'il doit également adapter sa gestuelle et ses mouvements.

Par ailleurs, c'est l'expérience psychologique de sa propre réalité qu'il met à l'épreuve (ce que les héros d'eXistenZ découvrent à leurs dépend).

En effet, le virtuel offre des sensations similaires à celles liées au phénomène de dépersonnalisation. C'est à dire l'altération des sentiments d'être et d'avoir un corps, d'être une personne ayant une identité, de percevoir un monde cohérent et familier où l'on se réalise. Il est fréquent que les schizophrènes aient le sentiment de n'être plus eux-mêmes dans leur intégrité corporelle.

 

L'association de la réalité virtuelle avec la maladie mentale est logique car la première interroge de façon vertigineuse notre rapport avec la réalité. Or, on le sait : le "fou" n'est pas dans la réalité. A moins que, comme tentait de le prouver le courant antipsychiatrique des années 60, chacun ait sa propre réalité. Une théorie à laquelle David Cronenberg n'est, semble-t-il, pas opposé.

Descartes décrit notre rapport au réel de la façon suivante : Nous avons 2 formes de conscience. La première est une conscience externe tournée vers le monde sensible (et qui apporte un jugement empirique); la seconde est la conscience de soi qui réfléchit. Autrement dit la conscience de l'objet et la conscience d'être un objet. Il parvient à cette conclusion par sa célèbre théorie : Je doute donc je pense donc je suis.

Cet axiome pourrait servir de sous-titre au dernier film de David Cronenberg, eXistenZ. Cette oeuvre passionnante synthétise de nombreuses obsessions du cinéaste et en particulier sa conception d'une réalité plurielle.

La réalité est un concept très relatif. Il y a d'abord la réalité officielle, celle que notre culture nous a légué en donnant un sens précis au réel. Et puis, on commence à s'apercevoir que cette réalité officielle n'est qu'une réalité parmi tant d'autres. Il suffit de voyager et de se retrouver au contact d'une autre culture pour s'en rendre compte. Ainsi parle le réalisateur de Videodrome.


Le jeu sur les différentes réalités, Cronenberg le pratique en premier lieu par sa mise en scène. Celle-ci est parsemée de métaphores sous un aspect limpide. Le cinéaste qui avoue avoir un mode de réalisation littéraire, excelle dans le fait d'utiliser des images pour leur faire dire autre chose.

 
Par ailleurs, ce thème est récurrent dans plusieurs de ses films. Cronenberg est devenu célèbre comme étant le cinéaste de la métamorphose. De Shivers à The fly, il exprime sa fascination pour les mutations corporelles, la télépathie ou les sexualités déviantes qui prennent une dimension autre qu'humaine. Car, pour le réalisateur canadien (et il retrouve ici Descartes) le corps est le lieu de passage obligé des différentes réalités. Selon lui, dans le meilleurs des cas, il ne devrait pas y avoir de hiatus entre l'âme et le corps. A ce titre, on peut noter qu'il se définit facilement comme un chercheur dans un laboratoire pour qui chaque film serait une expérience.

Ainsi, ses œuvres les plus récentes explorent plusieurs manières de remodeler le réel. William Burroughs, auteur de The naked lunch déclare qu'il n'y a pas de réalité vraie ou réelle. Dans l'adaptation de ce roman culte, Cronenberg n'a pas trahi ce principe. Ce film est composé d'hallucinations dues à l'absorption de drogues ou à un délire créatif des personnages. Or, le tour de force est que progressivement, cet irréel subjectif devient objectif.


M. Butterfly poursuit la démarche en suivant la destinée d'un homme amoureux d'un autre homme qu'il prend pour une femme. Le cinéaste illustre, ici, un déni de réalité, ce que Freud définissait comme le refus par le sujet de reconnaître une perception traumatisante.

Cronenberg fait se croiser deux de ses thèmes fétiches : les nouvelles réalités et l'asservissement aux images. Ces concepts s'étaient déjà croisés dans Videodrome où le professeur O'blivion, créateur d'un casque à hallucinations, déclarait : la réalité hallucinatoire deviendra la seule réalité.

Presque 15 ans séparent Vidéodrome de eXistenZ. Pourtant, les deux films sont étonnamment complémentaires, le second nous faisant vivre ce que théorisait le premier.


En effet, eXistenZ est autant un film-jeu qu'un film sur le jeu (ce que n'ont peut-être pas compris ses détracteurs). Vaguement inspiré par l'affaire Rushdie, il suit les aventures d'une conceptrice de jeux virtuels révolutionnaires poursuivie à la fois par une multinationale et par des fanatiques du réel. Logiquement, chaque événement prendra un double sens lorsque les personnages devront pénétrer dans le jeu.

 
Sur le plan formel, la réalisation étonne. David Cronenberg a choisi de rendre un monde virtuel sans avoir recours aux images de synthèse (contrairement à The lawnmowerman de Brett Leonard par exemple). Il se fie à la syntaxe cinématographique classique pour susciter l'étrangeté (travail sur l'éclairage, champs/contrechamps) et ainsi rend hommage à la puissance évocatrice du cinéma. Ce procédé lui permet également de créer un malaise diffus, en particulier lorsqu'il montre des gros plans de mains palpant des objets. Ces images plongent le spectateur dans un doute constant comme si les personnages eux-mêmes doutaient constamment de la réalité de leur environnement (rappelons que les images du casque de Videodrome apparaissaient pixelisées pour se fondre progressivement en classiques images de cinéma).


Malgré son allure de série B ludique, eXistenZ n'en offre pas moins une passionnante réflexion sur la notion de réalité. Au delà du jeu en lui même, le film aborde 2 manières qu'a eut l'homme de la modeler au cours de son histoire.

Tout d'abord, il est question, ici, de religion. Les séances de jeu ont lieu dans des églises et les opposants au virtuel, les réalistes, forment une secte. Cronenberg est un cinéaste athée mais il n'a jamais caché son intérêt pour la foi religieuse. Les sacrements, les rites sont un moyen d'adapter le réel à ses aspirations. 
 
De plus, la plupart des religions sont fondées sur cette ambivalence : elles évoquent une vie après la mort, une vie spirituelle tout en s'opposant formellement aux courants de pensée qui peuvent les remettre en question. Dans eXistenZ, la résistance réaliste fait barrage à la liberté créatrice qu'offre le virtuel car cela suppose d'accepter une conception de la réalité totalement différente de la leur.

Au contraire, développer une réalité différente peut se concevoir dans l'art. Cronenberg, dont les films sont souvent proches de la sublimation freudienne, représente le jeu vidéo (à l'instar du cinéma ou de la littérature) comme un moyen d'accéder à un autre monde. Alegra Geller, la conceptrice du jeu eXistenZ est montrée telle une artiste d'avant-garde qui propose de nouveaux moyens de perception à la fois mécaniques et organiques. Pour le réalisateur de Crash, l'expérience cinématographique revient à entrer dans un monde parallèle.


eXistenZ ne développe rien de moins que sa conception de la place de l'homme dans l'univers. Ironiquement cartésien (toutes les réalités existent), eXistenZ est finalement surtout un film existentialiste. Dans une interview accompagnant la sortie du film, Cronenberg paraphrase Heidegger : " Nous avançons à tâtons dans un monde dont nous ne connaissons pas les règles ou qui n'a même pas de règles et nous sommes à la merci de forces inconnues qui cherchent à nous détruire sans que nous sachions pourquoi. " Il pose donc, en dernière instance, une question aux "réalistes" : Qu'est-ce que le réel, tel que nous le connaissons, a de supérieur par rapport à un réel fantasmé ?

Sartre s'interrogeait sur la notion d'être à partir de l'expérience humaine, il disait que l¹homme est condamné à être libre. Cette idée sous-tend la réflexion de eXistenZ sur la réalité virtuelle. Une réflexion dénuée de jugement moral puisque, pour David Cronenberg, l'univers n'a pas d'autre sens que celui que nous lui donnons.

Même s'il est conscient des dérives possibles dans l'utilisation du virtuel par un pouvoir fasciste ou le capitalisme sauvage (voir la sinistre usine où sont fabriqués les gamepodes ou la guerre entre multinationales pour dominer le marché), Cronenberg ne délivre pourtant pas un message pessimiste. Comme le déclarait un autre cinéaste visionnaire, Francis Ford Coppola, la technologie est à l'homme ce que la toile est à l'araignée. En effet, le virtuel peut être synonyme de transmission du savoir et de développement des connaissances indépendamment de considérations matérialistes. L'héroïne de eXistenZ le dit : les gens sont programmés pour accepter si peu alors que les possibilités sont infinies.

Chacun est responsable de sa propre eXistenZ.

 

Par François-Xavier LACAILLE

source :
http://www.objectif-cinema.com/analyses/050.php

 
 

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