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fredericgrolleau.com


Eugène Nicole, L’œuvre des mers

Publié le 15 Juillet 2012, 12:52pm

Catégories : #ROMANS

Grâce à Eugène Nicole, l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon fait son entrée dans le panthéon des lettres...

La mode est aux courts livres ? La tendance littéraire du vite-lu-pas-cher est au format de 140 pages à 12,00 €, et vous vous demandez, à vous en mordre les doigts et tourner les sangs, comment vous allez pouvoir vous distinguer de ce conformisme sans sel ? Don’t worry, San Fredo est là et dispose dans son cabas en peau de sardine véritable d’un bon gros pavé. Avec celui-ci sous le coude, promis, vous ne passerez pas inaperçu ; impossible de l’oublier sur une banquette du métro ou dans la salle d’attente du dentiste (pour les puristes à qui répugne la consultation des magazines crasseux proposés sur place). L’œuvre des mers, c’est du massif, tout frais débarqué du port et prêt à être dégusté illico dans votre cuisine, avec un ch’ti Chablis à portée de pogne. Allez, viendez !

De Saint-Pierre et Miquelon, îlots rendus à la France par l’Angleterre grâce à un traité définitif de 1814, l’on sait peu de choses. C’est à Eugène Nicole, natif de l’Archipel où séjournèrent Chateaubriand, Céline et Gobineau, qu’on doit à ce "caillou" de deux cent quarante-deux kilomètres carrés d’être entré dans le panthéon des lettres en 1988 avec la parution de L’œuvre des mers puis Les larmes de pierre (1991) et Le caillou de l’Enfant-Perdu (1996). Repris et ressaisis ici par l’auteur sous l’angle d’une unité nouvelle, presque d’une systématique de l’insularité si l’on ose dire, ces trois volumes sont devenus les trois premiers tomes de cette incroyable fresque de 800 pages qu’est L’œuvre des mers, ici achevée avec un dernier tome inédit : "La Ville sous son jour clair".

On aurait tort cependant de n’éclairer ce grand-œuvre, illuminé par le phare de Galantry, que du projecteur de l’exotisme maritime. Le récit de Nicole abonde certes en longues descriptions de Saint-Pierre, mais aussi de bateaux et d’avions en tous genres, car c’est un voyageur qui se raconte. Et qui nous parle. Un voyageur qui, éloigné par force de l’archipel, a reçu de plein fouet lors de chaque retour les évolutions et dévolutions ayant eu lieu en son absence : moins de marins-pêcheurs en 1959 équivaut de fait à plus de voitures, la réhabilitation des graves à morues en aérodrome entraîne l’apparition des premiers touristes... Mais derrière la curiosité légitime du métropolitain quant à ces îles lointaines, sises entre Paris et New York et situées juste sous Terre-Neuve, se cache bientôt un intérêt d’un autre ordre : celui qu’on accorde sans hésiter à un roman picaresque qui est aussi une odyssée de la formation de soi au travers de l’exil.

Parti en effet en 1956 de son "caillou" où il n’y a pas de lycée, Eugène Nicole doit aller passer son baccalauréat en France, et connaît près de Cholet l’éternité des froides nuits d’internat, cet "enfer dantesque", en pays des ventres à choux. De la Vendée à Paris, où il étudie ensuite les belles lettres et les sciences politiques, le narrateur entretient sans cesse la flamme du souvenir afin de ne pas oublier le sol dont il est issu. Quoi d’étonnant dès lors à ce que ses madeleines à lui, éminent spécialiste de Proust qui enseigne aujourd’hui la littérature française à l’université de New York, portent pour nom : Phosphatine Falières, graves à morues, doris, môles, Langlade, brouillard, brume et sel ? Couché dans le dortoir du pensionnat de France, j’appris plus tard que, en exil, c’est l’espace qui devient tragique - et la mémoire y est plus affaire de lieux que de temps. 

Avant que d’être un témoin, Nicole - qui porte les nom et prénom d’un oncle, mort enfant de la diphtérie - se veut spectateur. Et son spectacle à lui, l’histoire de Saint-Pierre et Miquelon des années 50 à nos jours, c’est sur la scène d’un théâtre dédoublé qu’il le projette constamment : d’une part le théâtre "officiel" de Saint-Pierre, L’œuvre des mers donnant sa dénomination à la saga de l’auteur, qui sert aussi de cinéma aux habitants ; d’autre part le théâtre tout à la fois imaginé, fantasmé et construit à partir d’éléments réels dans la maison familiale, désertée suite au décès de sa mère lorsqu’il a cinq ans. Deux théâtres, deux perceptions et représentations du monde qui diffèrent, donc. Deux époques qui ne coïncident plus exactement. Sans doute deux Eugène Nicole, l’enfant de l’île et l’adolescent en exil (peut-on être sérieux quand on a 14 ans, là est la question).

A la convergence de ces plaques mnémo-tectoniques, qui ne se chevauchent plus désormais que dans l’écriture et dans la visitation épique et burlesque, toujours recommencée du passé, des figures haut en couleurs : le charisme de l’instituteur, "Monsieur", qui se prend, à en devenir fou (il finira à l’asile d’Auteuil), pour le découvreur des îles en 1535, Jacques Cartier ; le mythique et nomade Café du Nord, deux grands-mères dont les récits enchâssés aux chroniques tout en éphémérides subjectives de Saint-Pierre alimentent l’état des lieux du narrateur ; la démente Gabie en quête de son enfant disparu, une sombre histoire de trafic philatélique, moult naufrages, l’électricité ponctuelle de monsieur Télo, le bonheur mensuel des Tintin, l’exécution à la guillotine de Joseph Néel et le refuge estival dans la maison de Langlade. Autant de fils rouges à l’aide desquels Nicole tisse et retisse sa toile littéraire tendue entre l’île, le Vieux Monde et la Métropole. Entre passé et présent, imaginaire collectif et imagination individuelle.

Cela fait beaucoup, parfois trop, pour un seul livre, et le lecteur ne prend la pleine mesure de cette somme qu’une fois les deux premières parties absorbées, et tel ou tel particularisme anecdotique laissé de côté. Émerge alors du brouillard des mots une manière de géographie sentimentale, enfin délivrée des usuelles platitudes de l’espace et offerte dans l’écrin des pages à tous ceux que fascine l’achronique air du large soufflant sur "les petits faits vrais" du quotidien saint-pierrais. Libre à chacun de comprendre, ainsi informé, à quel point ce sont les enfants qui changent les îles et le degré d’inventivité, d’adresse et d’humilité mêlées dont doit faire montre le romancier ou le récitant adulte pour retrouver, enfuie comme enfouie, l’écriture en "correspondance" avec un tel projet : parvenir, par-delà les flots écumeux et verbeux à faire parler l’ex-il, l’enfant des lointains.

   
 

frederic grolleau

Eugène Nicole, L’œuvre des mers, L’Olivier, 2004, 789 p. - 24,50 €

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