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fredericgrolleau.com


Entretien avec Daniel Picouly (Le coeur à la craie)

Publié le 16 Juillet 2012, 18:06pm

Catégories : #ROMANS

Je crois qu’il faudrait réécrire ses souvenirs d’enfance tous les 10 ans...

 

Le 8 mars dernier, Frédéric Grolleau rencontrait Daniel Picouly au Comité d’Entreprise Dassault-Aviation de Saint-Cloud, à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Le Coeur à la craie. Cette rencontre a pu être organisée grâce au coucours de l’agence de communication Déclinaison qui a aimablement autorisé lelitteraire.com à publier la transcription de cet entretien.  

 

Le Littéraire :
Le coeur à la craie (Grasset, 2005) explore à nouveau la saga familiale que vous aviez révélée au grand public avec le roman qui vous a fait connaître, Le champ de personne. On voit ici le jeune Daniel essayer, entre 9 et 13 ans, de provoquer à tout prix un coup de foudre, pour battre le "record du monde" de son père.

Daniel Picouly :
C’est vrai qu’à l’âge de 9 ans j’étais extrêmement angoissé parce que pesait sur moi cette sorte de fatalité familiale : mon père avait été amoureux de ma mère à 8 ans 9 mois et 18 jours. C’était à l’époque, dans les années 57-58, le record du monde du coup de foudre, comme vous le signalez. Je vivais donc avec cette idée qu’à 9 ans je n’avais rien vécu puisque je n’étais pas tombé amoureux.
Mon roman commence avec ce gamin qui voit les jours arriver où il est temps pour lui de battre le record de son père... sinon ce sera trop tard ! Il a 9 ans et sa vie risque de se terminer, mal peut-être... Il lui reste sept jours, puis plus un seul, et il doit alors absolument, dans la journée, rencontrer l’amour - avec des conditions particulières, celles qui ont entouré la rencontre de ma mère par mon père : une femme aux yeux bleus poussant un landau avec un enfant a l’intérieur. Le gamin va vivre ainsi une dizaine de coups de foudre (treize même puisqu’il faut au moins un coup de foudre par enfant de ma mère, or je suis le onzième d’une famille de treize enfants !), mais il n’arrivera pas à égaler ce record.
Ce livre est un anniversaire : j’ai voulu, dix ans après Le champ de personne, raconter la même période d’un gamin de 10 ans, parce que je crois qu’il faudrait réécrire ses souvenirs d’enfance tous les dix ans. On s’apercevrait alors qu’on raconte la même période de façon complètement différente. Parce qu’on a changé et qu’on raconte son enfance en fonction de ce qu’on est actuellement. Ce qui signifie que, lorsque j’ai, à 50 ans, raconté dans Le champ de personne mes 10 ans (où mes journées sont conditionnées par l’hommage à mes parents en tant que héros), je me suis aperçu que j’avais oublié que j’étais un amoureux précoce. Mais ma fille, qui a 7 ans, m’a révélé qu’à cet âge-là on est amoureux très tôt.

 

Il y a un important travail de documentation dans tout le roman sur les réclames, les publicités et les produits de l’époque. 
Oui, je me suis immergé, pour "assister ma mémoire", dans de vieux journaux, notamment les Paris-Match de l’époque dédiés à la question de la conquête spatiale, dans le contexte de l’affrontement entre les U.S.A et l’ U.R.S.S. C’est l’époque de Laîka, le premier chien de l’espace qui était une sorte de héros. Raison pour laquelle je décide de tomber amoureux de ma voisine d’en face qui a appelé son chien Laïka, et donc de devenir cosmonaute... L’actualité avait alors une influence sur les mômes, qui s’apercevaient des années plus tard que l’histoire de Laïka omettait de préciser que la chienne était morte là-haut, dans l’espace - ce qui tend à prouver qu’il ne faut pas réactualiser sa mémoire quand on rédige ses souvenirs.
Autre époque autre marque, j’ai passé le plus clair de mon temps à 10 ans à sauver la reine Marie-Antoinette grâce aux personnages qu’on trouvait alors dans les paquets de café Mokarex : toute la Révolution avait une odeur d’arabica. Je jouais avec ces compagnons pour lesquels j’inventais des tonnes d’histoires. Mon boulot consistait à sauver Marie-Antoinette ou à lui organiser des rendez-vous galants sous les lilas avec Axel de Fersen pendant que je détournais Louis XVI. C’est sur cette base-ci que j’ai écrit ensuite L’enfant léopard et La treizième mort du chevalier. J’étais persuadé que j’étais le fils caché de la reine et mon seul problème, il m’a fallu quarante ans pour le régler, c’était de retrouver un père de couleur !

 

Le fameux chevalier de Saint-Georges qu’on surnomme le "Mozart noir"... mais en même temps personne parmi vos camarades, ni votre instituteur, n’y croit !
Quand j’ai écrit L’enfant léopard, l’historien Jean Chalon, spécialiste de Marie-Antoinette, s’est dit heurté par ce que j’avais fait à sa Marie-Antoinette : lui donner un amant noir. Je pourrais m’étonner de mon côté que les nombreux spécialistes de Marie-Antoinette aient écrit des livres sans jamais citer une seule fois le chevalier de Saint-Georges, qui était son maître de musique ! Voilà un personnage noir qui a disparu de l’histoire officielle écrite, ce qui m’intéressait d’autant plus que mon père était un mulâtre qui venait de la Martinique. Je souhaitais donc réparer ce léger "blanchiment" de l’histoire, qui renvoie au problème, sociologique et plus sérieux que la seule volonté de provoquer un coup de foudre, de savoir comment représenter cet imaginaire déficitaire.

 

N’est-ce pas justement la grande différence avec Le champ de personne ? 
Exactement. Il y a dix ans on ne parlait pas des problèmes de couleur et mon roman était un modèle d’intégration. Tout cela a changé, et c’est bien pourquoi la question de la couleur de peau n’existait pas dans Le champ de personne alors que je lui accorde une place plus importante dans Le coeur à la craie.

 

Vous dites par ailleurs, quand vous revenez sur votre amour des mots et sur l’importance de la lecture, qu’on lit toujours des livres "pour de mauvaises raisons"... 
C’est juste, et je raconte dans ce roman comment j’ai découvert Proust par erreur. Quand j’avais 14 ans ma passion première était de construire des maquettes d’avions en plastique, et mon modèle absolu était le Spitfire MK III. Je gagne un peu d’argent en déconsignant des bouteilles avant mes frères et je vais acheter cette maquette dans une librairie, puis je fais la queue derrière une fille de mon âge qui passe en caisse avec un livre. La caissière s’exclame : "Mais c’est du Proust, c’est difficile à lire !" Et la pimbêche répond : "Oui, mais notre professeur a dit que nous étions une bonne classe et qu’il nous était possible de lire cet auteur."
Piqué au vif et dans mon orgueil, j’ai reposé la maquette et acheté à mon tour un Proust - le plus petit, Le temps retrouvé (j’ai commencé par la fin mais ce n’est pas grave). Et quand j’ai commencé à le lire, ça a été l’horreur absolue, je passais mon temps dans le dictionnaire, je n’y comprenais rien. J’ai alors voulu oublier Proust mais j’étais persuadé que pendant ce temps la bêcheuse, elle, continuait d’avancer dans sa lecture, et cette seule idée a été un moteur formidable qui m’a poussé à me replonger dans le livre, à apprécier petit à petit la prose de l’auteur... puis à lire tous les livres de Proust !
J’aime raconter cette histoire, et dans Le cœur à la craie j’imagine que je la vois un beau jour arriver dans le champ de personne .. avec son Spitfire. Elle atterrit et je cours vers elle pour lui dire que je lui rends hommage parce que, grâce à elle, j’ai lu tout Proust. Et là elle s’étonne : "Proust ? Mais moi j’ai arrêté à la trentième page !" Ce genre de mauvaise raison de lire, comme vous le souligniez, m’intéresse parce que je ne disposais pas étant jeune d’une culture classique qui pouvait m’emmener de manière ordonnée vers les livres : j’aime donc défendre cette idée du hasard que je trouve fécond en matière de découvertes littéraires.

 

Et concernant l’avenir du jeune Daniel, qu’on laisse ici à la fin du volume, à 13 ans, dans la cité HLM de Million, près d’Orly, où votre famille emménage après avoir quitté Villemomble ? 
Dans le prochain roman, je vais avoir 15 ans et je vais raconter une histoire centrée autour des jeunes filles : en particulier ce jour violent où tout bascule dans la vie des gamins de la cité (il y aura ceux qui vont aller à Fleury-Mérogis et ceux qui vont aller chez Grasset - et cela tient à très peu de choses !) lorsque les filles ou les copines de 15 ans se mettent soudain à regarder les garçons de 17 ans !
J’avoue être étonné aujourd’hui lorsque je vois la différence entre une fille de 15 ans, qui est déjà une jeune femme, et un garçon du même âge qui tient plutôt du Schtroumpf... Il est certes politiquement correct de dire qu’il faut que filles et garçons soient réunis dans les mêmes écoles et les mêmes classes, mais je pense au contraire que c’est cela qui explique la violence qui règne dans bien des établissements scolaires, et pas seulement en banlieues. Je vois là une erreur radicale car, souvent, un garçon dépassé par l’école et par les filles n’aura comme solution pour exister que le machisme, la violence ou le fait de "bordéliser".
C’est ce qui se passe actuellement parce qu’il est très rare que les garçons acceptent de sombrer : il va bien falloir, tôt ou tard, qu’on se penche sur l’ensemble des frustrations ressenties par ces jeunes coqs et qui sont génératrices selon moi de la plupart des violences constatées.
Toutes choses égales par ailleurs, j’entends bien traiter ce thème dans mon prochain roman sur le mode humoristique, ne vous inquiétez pas !

 

Lire notre entretien avec Daniel Picouly au sujet de son roman Paulette et Roger.

   
 

Propos recueillis par frederic grolleau le 8 mars 2005 au comité d’entreprise Dassault-Aviation.

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